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Dans son premier discours (Ch 5-7) que nous avons vu la dernière fois, Jésus a fait appel à notre intelligence, à notre esprit critique pour écarter les comportements mortifères engendrés par l’hypocrisie, l’esprit de vengeance, le désir de supériorité, la convoitise, etc…Il s’agissait d’un discours de type sapientiel qui nous guide dans la construction de notre intériorité et oriente nos comportements extérieurs. Cette quête d’unité, où l’extérieur est reflet de l’intérieur, est en soi thérapeutique, elle est en soi porteuse de Vie et de Joie.

Avec ces chapitres, nous allons voir que Jésus ne se contente pas de belles paroles. De nombreuses personnes ne sont plus en état d’avancer ; pour elles cet enseignement risque de n’être qu’une belle abstraction assez théorique. Elles souhaitent avant tout être libérées des forces qui les tiennent enchaînées. On va retrouver là l’action de libération de Yhwh qui fait sortir le peuple du pays d’Egypte avant de lui donner la Loi.

Chapitres 8 – Guérisons et miracles : leurs significations.

Guérisons : D’un lépreux 8, 1-4, du serviteur d’un centurion 8, 5-13, de la belle-mère de Pierre 8, 14-15, autres guérisons multiples 8, 16-17.
Exigences dans l’appel à le suivre 8, 18-22
Tempête apaisée 8, 23-27
Exorcisme des démoniaques de Gadara 8, 28-34

Jésus descend de la Montagne pour soigner

Tel Moïse descendant du Sinaï, Jésus « descend de la montagne » pour opérer ces guérisons (8,1) ; Il se plonge dans la foule, s’immerge dans la réalité quotidienne, entre en contact des corps de ceux qui l’entourent, Il s’incarne. Certes l’enseignement est primordial, il doit éclairer notre chemin, nous montrer les fausses pistes et nous remettre sur la bonne voie, encore faut-il que l’on puisse encore marcher, voir, entendre  et parler. Dans ces deux chapitres de guérisons, de « miracles », Matthieu nous montre combien, pour Jésus, enseignement et guérison sont liés :
Son enseignement n’est pas simplement affaire d’intelligence, ni même de spiritualité,  pour concrètement nous libérer Jésus intervient aussi sur les corps.
La dissociation entre l’âme (ou l’esprit) et le corps – ce dualisme trop souvent reproché au christianisme – ne trouve son origine ni dans la Bible, ni dans les évangiles mais plutôt chez Platon dont nous connaissons l’influence dans la philosophie occidentale. Dans les évangiles, c’est clairement l’homme dans son intégralité et son unité, corps et esprit, qui doit être sauvé.
De même que la guérison de l’esprit influe sur le corps, la guérison des corps agit sur l’esprit. De même que l’enseignement de Jésus a une portée  thérapeutique, les récits de ses guérisons ont une dimension pédagogique.
Ces deux aspects de l’action de Jésus, enseignement et guérison, s’appuient l’un sur  l’autre; ce sont les deux faces d’une même mission qui est de sortir l’homme de son enfermement, de ses scléroses, pour le relancer dans la Vie.

Dans les deux chapitres 8 et 9, le point d’entrée est clairement corporel, physique, il fait appel aux sens, tout particulièrement au toucher.
Dans les récits de miracle que Matthieu nous rapporte, il ne faut pas s’arrêter exclusivement sur les qualités de thaumaturge de Jésus qui peuvent nous laisser admiratifs ou perplexes, mais être attentif aux détails du récit de ces guérisons donnés par l’évangéliste, car ces détails ont une portée symbolique riche d’enseignement.
De nos jours des thérapeutes, des psychanalystes se sont penchés sur ces passages des évangiles, les ont relus en décortiquant chaque mot du récit pour en souligner leur valeur hautement symbolique qui d’après eux illustrent merveilleusement bien les processus des guérisons psychosomatiques qu’ils rencontrent avec leurs patients (Leur démarche d’une lecture biblique avec un langage, des concepts nouveaux,  liés aux progrès des sciences humaines, pour interpréter les évangiles, peut choquer certains lecteurs. Elle est pourtant non seulement légitime mais elle rejoint par-là, sans même que leurs auteurs en soient toujours parfaitement conscients, une tradition de lecture, un mode d’interprétation des textes, une herméneutique, très traditionnelle qui remonte aux origines du christianisme).

Alors regardons de près les détails de ces miracles.

Le premier « miracle » est initié par un dialogue avec un lépreux. Ces deux versets (2-4) nous enseignent  les conditions de la guérison:

  1. La première condition de la guérison chez le patient est la volonté de s’en sortir (8,2). Il doit sortir de la complaisance qui insidieusement s’insinue fréquemment dans la souffrance, souffrance qui devient alors une prison, un enfermement. Souvent on verra Jésus pousser le malade vers l’avant, vers la sortie. Dans ce chapitre par exemple, au verset 18, Jésus donne l’ordre de s’en aller, de passer sur l’autre rive. Jésus reprend là, appliqué à des cas individuels précis et concrets  le thème du départ, de  la marche, de la sortie de soi, déjà souvent rencontré dans l’ancien testament.
  2. La seconde condition pour guérir, pour s’en sortir, pour accéder à ce qui paraît impossible, c’est la confiance, la foi en cet homme Jésus. Cette  confiance, cette assurance, Jésus la rencontre chez un centurion romain (8, 5-13) dont la prière et sa façon de décrire la puissance de la parole va le bluffer.
    Cette confiance doit nous libérer de la peur, «  Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? » (8,26), c’est elle qui nous donnera l’audace de nous en sortir : «Ta foi t’a sauvé » (9,22), de nous relever (v 8,14). A noter que le mot grec utilisé que l’on traduit par se relever, est le même mot que celui qui sera utilisé plus loin pour  signifier ressusciter (9.25 ; 16.21 ; 17.23 ; 20.19 ; 26.32 ; 28.6).

De quoi ces guérisons sont-elles aussi le signe ? 

  • (5-13) De l’identité de ce centurion, militaire romain, donc à priori, haï des juifs, Jésus tire immédiatement une leçon. Cette foi du centurion est le signe de l’universalisme du message biblique. Jésus va effectivement  faire craquer le cadre strict de l’appartenance au judaïsme pour donner à cette appartenance une dimension universelle.
  • Jésus ne retient pas ces actes miraculeux comme l’expression de sa propre puissance, mais comme l’expression de la puissance de la confiance : « Qu’il vous advienne selon votre foi.» (9,29),  dira-t-il. Jésus reviendra souvent sur cette puissance de la foi et nous verrons plus loin à contrario comment  les pouvoirs de Jésus sont annihilés par les blocages de ses interlocuteurs, par l’absence de confiance et par la peur de le suivre.
  • Pour Matthieu, ces guérisons sont le signe de l’accomplissement de la prophétie d’Esaïe sur le serviteur souffrant. Nous avons vu ce chapitre 53 d’Esaïe, passage célèbre et assez mystérieux où un serviteur de Yhwh est humilié, rejeté par tous et pourtant…C’est lui qui a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies (v.17)
    Pourquoi Matthieu fait-il ce rapprochement au moment où  Jésus fait des guérisons extraordinaires, qui n’ont pas l’air de nuire à son image ? Une première explication serait de dire que Matthieu anticipe sur le drame à venir que va connaître Jésus, son humiliation et sa mort infamante, mais sans doute aussi que Matthieu veut mettre en évidence la grande humilité, la grande empathie envers les plus fragiles dont Jésus fait preuve dans cette démonstration de puissance par laquelle il guérit les malades, et commande même au vent et à la mer (v26). Matthieu tient à nous préciser dès maintenant le sens de l’exercice de cette puissance  Il ne retient pas cette puissance pour lui à l’image du serviteur souffrant d’Esaïe : « puisqu’il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort et qu’avec les pécheurs il s’est laissé recenser, puisqu’il a porté, lui, les fautes des foules et que, pour les pécheurs, il vient s’interposer » (Es, 53,12)
  • (18-22) Le disciple, celui qui veut suivre Jésus sera aussi amené à dépasser toutes les appartenances particulières (famille, nation, religion). Ces appartenances nous ont façonnés, construits,  mais elles ne sont pas en soi une garantie; en faire une garantie, c’est favoriser un immobilisme mortifère: « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. » (v.22) dit-il sèchement à celui qui mettait en avant ses devoirs familiaux et religieux.
  • (18-26) La guérison est un signe qui  nous ouvre à de nouveaux chemins, chemins de vie certes, mais chemins inconnus et peu confortables avec rien où poser la tête (v.20). L’épisode de la tempête apaisée qui suit, illustre bien que le disciple devra affronter des temps difficiles,  « une grande tempête » (v.24), mais il ne faudra pas avoir peur, la confiance en Jésus ramènera « un grand calme ».
  •  (v 28-34). Il est intéressant de remarquer que dans l’épisode qui suit, le mélange improbable d’humilité et de puissance extraordinaire qui caractérise Jésus, va agir comme un puissant révélateur dans les profondeurs psychiques des individus :
    Deux schizophrènes (dits là démoniaques), c’est-à-dire des personnes dont le moi a perdu son unité, où la structure psychique est éclatée (dia-bolon, mot grec, d’où vient diabolique = éclatement de l’unité de la personne). Les observations des psychiatres chez les psychotiques, montrent que sur ce type de malades, le réel ne peut être intégré dans un  « je » ; alors le paradoxe est que leur  perception du réel, éclatée, non filtrée par le « Je », peut provoquer chez ces personnes, l’émission de bribes de vérité sur un morceau du réel qui ne sont pas perceptibles par des personnes dites normales. C’est ainsi que ces schizophrènes seront les premiers à donner à Jésus ce titre de « Fils de Dieu ». Jésus par sa parole va rétablir l’unité psychique de ces personnes. Cependant l’énoncé de cette bribe du réel suivi de cette action spectaculaire de Jésus « Il leur dit : « Allez ! » Ils sortirent et s’en allèrent dans les porcs » (v32) , va créer dans la population un profond malaise ; elle se demande comment il faut comprendre ce qu’elle vient d’entendre et de voir. De fait, face aux paroles d’un schizo, on se demande souvent si c’est « du lard ou du cochon ». Ce qui vient de se passer n’est pas assimilable, en l’état actuel, dans le psychisme de cette population. Elle préfère demander à Jésus de s’éloigner de chez eux pour évacuer leur malaise.

Chapitre 9 – Nouvelles guérisons, nouveaux signes et premiers affrontements.

Guérison d’un paralytique et remise des péchés 9, 1-9
Jésus et la fréquentation des pécheurs. 9, 9-13
Discussion sur le jeûne 9, 14-18
Guérison d’une femme et résurrection d’une jeune fille 9, 18-26
Guérison de deux aveugles 9, 27-31
Guérison d’un muet possédé 9, 32-34

En ce début du chapitre 9, avec la guérison d’une personne paralysée, Jésus donne  une nouvelle et puissante indication sur la signification spirituelle de ces guérisons corporelles. Quand on lui amène un homme paralysé, Jésus perçoit que cette paralysie est l’image, le symptôme de l’impasse dans laquelle cet homme s’est fourvoyé. Jésus veut l’en sortir et il commence par lui pardonner ses péchés. Pour les religieux qui assistent à la scène, ces paroles de Jésus sont un blasphème, c’est-à-dire selon l’étymologie du mot, une insulte faite à Dieu. En effet pour eux, le pardon est considéré comme l’exercice d’un pouvoir que Dieu se réserve. Jésus en pardonnant  rentre en concurrence avec le pouvoir de Dieu. C’est insultant et inadmissible pour Dieu, pensent les scribes. Jésus, lui, ouvre une autre logique du pouvoir de Dieu. Le pouvoir, l’autorité n’est pas un privilège que Dieu se réserve, comme le laissait déjà entendre le serpent de la Genèse qui cherchait à insinuer la rivalité et la concurrence entre l’homme et Dieu, mais il est force et autorité pour entrer dans une logique de don, pour par-donner, remettre l’homme sur pied, lever les blocages qui le paralysent. Il est d’ailleurs remarquable que la foule fût radicalement saisie par cette nouvelle logique du  pouvoir de Dieu, affirmée ici avec force par Jésus :

« Voyant cela, les foules furent saisies de crainte
et rendirent gloire à Dieu qui a donné une telle autorité aux hommes. » (9,8)

Prenons donc garde à toute parole qui, à l’instar de celles des scribes cités ici, semble prendre le parti de Dieu, méfions-nous des discours moralisant qui prétendent défendre le pouvoir de Dieu contre les hommes. Ne serait-ce pas une pieuse façon de camoufler le refus d’entrer dans cette logique du don, de justifier un certain immobilisme ?  Un tel « parti de Dieu »  loin de guérir la paralysie des hommes, la provoque.

Mais Jésus dans ce passage, avec ce miracle, ne cherche-t-il pas justement à prouver qu’il est Dieu ? C’est cet aspect qui est souligné en premier par les commentateurs et la question semble légitime car Jésus lui-même justifie ainsi son geste face aux scribes :« afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre autorité pour  pardonner les péchés… » v 6.

Il est certain que les guérisons qu’il opère, ce lien qu’il établit là très clairement entre pouvoir et pardon, posent la question de son identité. Jésus n’est pas un rabbin classique, non seulement il enseigne avec autorité, mais à l’appui de son enseignement il manifeste un charisme de guérisseur exceptionnel. Le questionnement sur l’identité de Jésus commence ici à affleurer. Nous venons de voir que des démoniaques l’avaient traité de « Fils de Dieu », mais … c’étaient des fous ! Jésus se nomme lui-même ici par deux fois, « Fils de l’homme» (8,20 ; 9,6) et il utilisera cette expression très souvent par la suite (10,23; 11,19 ; 12,8 ; 16,13 et 27 ; 17, 9 et 22 ; 20,18 ; 24,30 ; 26, 2, 24 et 45, etc).
Que peut bien évoquer cette expression pour les juifs de cette époque ?

Le « Fils de l’Homme » dans la Bible.

Cette dénomination de « Fils de l’homme » ou « Fils d‘homme » que Jésus utilise le plus souvent renvoie dans la Bible à des images successives contrastées :

  1. La première se réfère à « fils d’Adam »– membre de la race humaine avec une connotation de précarité.
    « le fils d’Adam qui est compté comme une herbe » (Es 51,12).
    «  que dire de l’homme, ce ver, du fils d’Adam, cette larve ! » (Jb 25,6)
    Dans ce cas, l’expression exprime la distance entre l’homme et Dieu, la condition mortelle de l’homme. Cependant du fond de cette misère de la condition humaine, Dieu apparaît comme très soucieux de l’homme, Il porte sur lui toute son affection.
    « Qu’ils célèbrent Yhwh pour sa fidélité et pour ses miracles en faveur des humains : car il a désaltéré le gosier avide et bien rempli le ventre affamé » (Ps 107,8).
  2. Cette expression va s’enrichir d’une nouvelle connotation avec son usage chez le prophète Ezéchiel. C’est par ce nom de « Fils d’homme » » que Yhwh l’interpelle comme interlocuteur privilégié : « Fils d’homme, tiens-toi debout car je vais te parler. »
    Après qu’elle m’eut parlé, un esprit vint en moi ; il me fit tenir debout ; alors j’entendis celui qui me parlait.  Il me dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers des gens révoltés,…(Ez 2,1 +).

    Le «Fils d’homme », c’est celui qui doit se mettre debout, écouter la Parole, et faire preuve d’audace pour la transmettre au peuple. A cette expression sont donc associées, la proximité avec Dieu et la fonction de médiateur entre Dieu et le peuple. C’est la caractéristique de la mission du prophète.
    En utilisant cette expression, Jésus associe donc son action à celle des prophètes. Nous avons vu au début de l’évangile que lors de son baptême dans le Jourdain comme pour Ezéchiel, l’esprit était descendu sur lui (Mt 3,16).
  3. Plus tard, au IIe siècle, dans le livre de  Daniel au chapitre 7, l’expression est utilisée dans un cadre apocalyptique. Le Fils d’homme à la fin des temps apparaît comme celui à qui est donné une souveraineté éternelle :
    «  Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu’avec les nuées du ciel venait comme un Fils d’Homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite. »Dn 7
    Cette dimension apocalyptique du symbole porté par cette expression du Fils de l’homme sera volontiers repris dans la littérature juive (paraboles d’Henoch) où elle est souvent associé au Messie royal et au serviteur de Yhwh.

Le caractère messianique de cette expression était certainement connu, mais alors pourquoi Jésus semble utiliser ce titre de préférence à celui de Messie ?

Sans doute que du fait de son interprétation multiple, du plus banal au plus extraordinaire, ce titre laissait aux auditeurs une liberté d’interprétation et qu’ainsi il heurtait moins frontalement les esprits que celui de Messie. Sans doute aussi, qu’à ce stade de la révélation, Jésus se méfiait-il de ce titre de Messie, qui chez beaucoup avait une couleur très politique. En effet à l’attente du Messie était associé l’espoir du rétablissement du royaume d’Israël, or c’est vers une toute autre royauté que Jésus veut conduire les esprits.

Enfin ultérieurement dans la réflexion chrétienne, l’usage de cette expression fera apparaître Jésus comme le paradigme de l’humain; c’est-à-dire que Jésus porte en lui toutes les caractéristiques de l’humain, il incarne la quintessence paradoxale de l’humain qui dans  son humilité (adam, la glaise, l’humus, l’humain) est appelé à partager l’infini grandeur de Dieu.

On retrouvera cette idée de Jésus paradigme de l’humain dans l’Evangile de Jean avec la fameuse phrase de Ponce Pilate : « Ecce Homo » (« Voici l’Homme ») (Jn 19,5)

Jésus rompt avec les pratiques de l’élite « bien-pensante» – (Ch. 9,9-17)

En tant que Rabbi dont la notoriété s’étend rapidement, Jésus aurait dû s’entourer des meilleurs scribes du pays, représentatifs de l’élite religieuse pour asseoir son autorité et diffuser efficacement et rapidement son message. Au lieu de cela, il fait appel à un certain Matthieu, un collecteur d’impôts, genre de personne rejetée par tous, soupçonnée de s’en mettre plein les poches, une personne infréquentable aux yeux des religieux. Puis non content d’engager une conversation avec ce Matthieu, il se met à table avec lui et ses amis, des « pécheurs ». Ce terme de pécheurs n’a pas tout à fait la signification morale que nous lui prêterions aujourd’hui. Ici les pécheurs sont des personnes qui ne respectent pas toutes les règles de purifications prescrites par la Loi et qui sont donc considérées comme impures et peu recommandables par ceux qui justement s’appliquent à respecter strictement toutes ces règles. Jésus n’entre pas dans ce jeu des religieux et comme ces derniers s’en offusquaient, Jésus réaffirme clairement la finalité thérapeutique de son enseignement : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades »v12

C’est une mise en garde assez claire adressée à ces bien-pensants qui se considèrent comme bien portants. Il les invite à réfléchir à cette phrase du prophète Osée, phrase qui lui tient à cœur, car il la reprendra un peu plus loin dans un autre contexte :

« C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice » v13

Le sacrifice, nous l’avons déjà vu, est le fondement même du sacré (sacer fecit = faire du sacré) et là Jésus à la suite d’Osée dit que Dieu (sujet du sacré aux yeux de tous) voudrait  rejeter le sacré !!!

Cette réaction de Jésus va bien au-delà de la dénonciation de l’hypocrisie d’un certain type de comportement dit « religieux ».  En adressant cette phrase, il invite son entourage à prendre conscience d’une mutation profonde dans le paradigme du « sacré » et  du « religieux » que l’humanité doit opérer. Ce renversement de perspective dans la relation de l’homme avec Dieu a été initié nous l’avons vu, par les prophètes et en particulier par Osée, pour qui le culte, la pratique des observances religieuses, perdent toute valeur quand ils ne sont pas liés à ce qui importe aux yeux de Dieu et que Jésus tient à réaffirmer solennellement, à savoir le fond du cœur de l’homme. Or la pratique sacrificielle cache mal la tentative d’acheter les faveurs de Dieu, de mettre Dieu de son côté  par des offrandes (ou aujourd’hui par l’accumulation d’actes méritoires), alors que pour Dieu ce qui compte c’est la relation de miséricorde que les hommes doivent établir entre eux.
Le terme hébreu de « miséricorde» utilisée dans cette citation d’Osée signifie ce qui attache un être à un autre, en particulier la réaction de ses entrailles face à un frère dans la nécessité. Les entrailles de Jésus vibrent à la vue de tous ces gens « impurs », rejetés par les « purs » :

« Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. » v13

Ceci dit, cette réaction de Jésus est tout de même assez perturbante pour des personnes très bien intentionnées, pas hypocrites du tout, comme ces disciples de Jean-Baptiste qui ont suivis les recommandations de ce dernier en se convertissant et en pratiquant le jeûne. Il y a un problème pour eux car ils ne comprennent pas que Jésus fasse fi de ce message de Jean sur le jeûne.
Alors Jésus pour leur expliquer cette apparente contradiction entre le message de Jean et le sien, associe le jeûne à un comportement de deuil, de tristesse légitime quand dans une fête de noce l’époux disparaît. Tant que l’époux est là, il n’y a pas lieu d’être triste, il faut faire la fête car, nous avertit Jésus, viendra bien un temps où l’on ne pourra plus faire la fête.

Jésus est conscient que cette mutation du « sacré » à laquelle il nous appelle va provoquer des chocs douloureux et même des ruptures. Des ruptures, nous avons pu en discerner un certain nombre tout au long de l’histoire biblique et à chaque fois ce sont des tournants dans la prise de conscience de la nouveauté et de l’actualité du contenu de la révélation. En effet l’approfondissement du message biblique ne se déroule pas de façon progressive et linéaire comme un long fleuve tranquille, mais par des bouleversements où du neuf apparait. Pour être accueillie, cette éternelle nouveauté du message demande, de la part de ceux qui veulent le recevoir, une fraîcheur d’esprit qui rompt  avec la sclérose des vieux esprits bien-pensants : « On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; sinon, les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues. On met au contraire le vin nouveau dans des outres neuves, et l’un et l’autre se conservent. » v 17.

Ces ruptures dans la révélation se traduisent toujours par des tournants historiques marquants. Les commentateurs de cette phrase n’ont pas manqué d’y voir l’annonce d’une nouvelle ère de l’histoire, marquée par la séparation du judaïsme et du christianisme (celle où nous avons fait démarrer notre calendrier). Cette interprétation paraît légitime à condition qu’elle ne fasse pas accroire que les juifs sont du passé et les chrétiens de l’avenir. En effet la nouveauté dont il s’agit n’a pas qu’une composante historique, elle est aussi et surtout psychologique et spirituelle, la frontière entre l’ancien et le nouveau traverse chaque individu de chaque religion. Et vouloir s’approprier la nouveauté par le simple fait d’une appartenance religieuse, politique ou culturelle, ce serait retomber dans ce travers de la bien-pensance que dénonce justement ici Jésus. Et il est clair que dans son histoire, l’Eglise chrétienne, elle aussi, à l’instar de ce qui s’est passé dans toutes les autres religions, est trop souvent tombée dans ce travers.

Guérir, c’est s’éveiller, ouvrir les yeux, entendre et parler.

Après avoir posé ces jalons lourds de sens qui éclairent la suite de l’histoire, Jésus poursuit son action d’enseignant et de thérapeute chez des personnes qui manifestent une confiance totale en lui et à chaque fois, comme auparavant, Jésus souligne que c’est leur foi qui les guérit, presque à son insu, comme avec cette femme qui arrive par derrière pour toucher la frange de son vêtement. Jésus ne s’offusque pas de la forme presque fétichiste que prend cette foi, il en est au contraire très admiratif. « Ta foi t’a sauvée » lui dit Jésus. Le terme grec utilisé traduit ici par sauver veut dire aussi bien guérir. La santé retrouvée est signe du salut qu’apporte la confiance.
Cette foi peut aller jusqu’à ressusciter une jeune fille. (9,18-26). Dans ce récit, les mots utilisés par Jésus sont significatifs : la mort est associée à un sommeil et la résurrection à un éveil. Jésus reviendra à plusieurs reprises sur cette injonction de l’éveil.
La guérison suivante, celle de deux aveugles, est paradoxale car ces aveugles semblent justement très clairvoyants sur la nature de ce Jésus qu’ils appellent « Fils de David ». Ce titre était une expression populaire pour dire « Messie ». Mais Jésus ne guérit pas pour conforter son pouvoir : « Attention ! Que personne ne le sache ».
« Mais eux, à peine sortis, parlèrent de lui dans toute cette région. » v30-31

Il se montre très réticent à l’expression publique de ce titre pour les raisons que nous avons évoquées plus haut.
Avec la dernière guérison relatée dans ce chapitre, celle d’un possédé muet, signe que Jésus veut libérer la parole, on voit sur la question de l’identité de Jésus poindre un clivage entre la foule qui s’émerveille et certains pharisiens qui tentent d’endiguer cet enthousiasme en suggérant que : « C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. » v34

Conclusion de ces guérisons et introduction au chapitre suivant.

C’est la compassion face à la foule « harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger » v36 (et non une volonté de prosélytisme, forme larvée du pouvoir) qui pousse Jésus à poursuivre son action d’enseignant et de guérisseur par l’annonce de « la Bonne nouvelle du Royaume ». Cet avènement du royaume, thème central de l’évangile de Matthieu, ce n’est pas Jésus seul qui peut le faire advenir. Ce royaume, caractérisé par une relation de miséricorde de tous les hommes entre eux, nécessite l’engagement concret de tous ceux qui font confiance en cette Parole de Jésus. Cet engagement de ses disciples doit se déployer selon ces deux grands axes de son action que nous venons de voir : l’enseignement de la Parole et le soutien aux malades.

Chapitre 10 – Deuxième discours sur le Royaume : l’Envoi en mission.

Nous avons vu dans l’introduction à l’Evangile de Matthieu, que ce livre comportait cinq discours autour du thème du royaume. Le chapitre 10 est le deuxième « discours » qui porte sur la mission des disciples pour annoncer ce royaume.
Jésus réunit auprès de lui les douze disciples qu’il avait appelés personnellement à le suivre, qui vont être nommés « apôtres », ce mot signifiant « envoyés ». Le nombre douze choisi par Jésus est significatif.  Le chiffre douze est le chiffre symbolique qui exprime l’élection. Ce choix de Jésus évoquerait le choix par Yhwh des douze tribus, « le peuple élu » pour constituer le « royaume » promis à Israël.

Plus tard dans le christianisme, on lira ce passage du choix des douze « apôtres » comme la genèse et le fondement de la création de l’Eglise. Mais c’est là une lecture faite à posteriori, car tel ne semble pas être l’intention de Jésus à ce moment-là puisque loin de vouloir une rupture d’avec le judaïsme, il leur demande au contraire de limiter leurs actions au territoire d’Israël : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » (v.6)

Pour Matthieu encore une fois, Jésus s’inscrit dans la continuité de la promesse faite au peuple d’Israël. Mais cette continuité sera assurée par un travail du symbolique :
– le peuple d’Israël est symbole de l’humanité entière.
– le « Royaume d’Israël » symbolise et met en perspective un « Royaume des cieux ».

Cette continuité symbolique passe par un élargissement de l’appartenance et donc d’une rupture de ses limites. Toujours ce chemin étroit, difficile et douloureux entre attachement et arrachement. Le refus d’opérer ce travail de symbolisation, qui élargit, approfondit et renouvelle le champ de la promesse, provoquera un schisme au sein du judaïsme. Mais pour le moment Matthieu veut souligner que Jésus se situe dans la continuité du judaïsme et de la révélation biblique en donnant la priorité « aux brebis perdues de la maison d’Israël » tout en laissant entendre que les autorités religieuses n’ont pas fait correctement leur travail puisque les foules étaient « harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger » (9 ,36).

Etat d’esprit pour mener à bien cette mission.

Le comportement extérieur ainsi que les dispositions intérieures des disciples dans l’exercice de cette mission doivent  refléter, symboliser le contenu même du message que l’on peut résumer en deux mots: liberté et confiance.
Pour ses déplacements le disciple ne doit pas s’encombrer. Ainsi libéré des préoccupations matérielles, il doit faire confiance à ceux qu’il visite pour subvenir à ses besoins, leur demander l’hébergement et la nourriture. Si on lui refuse, qu’il reste en paix et qu’il aille voir ailleurs. Quant à la transmission du message, qu’il ne se fasse pas de soucis. Il n’a pas à être anxieux s’il n’est pas entendu. C’est leur problème pas le sien. Il n’a pas à être agressif à leur égard, ce n’est pas à lui de juger, le jugement aura lieu à la fin des temps.
De la confiance il lui en faudra beaucoup, car il devra affronter aussi bien des oppositions intérieures, celles de sa famille, de ses proches, que des oppositions extérieures celles des pouvoirs politiques ou religieux. Cette confiance ne veut pas dire naïveté, le disciple devra déployer toute son intelligence et même se montrer rusé. Il sera haï, jeté en prison. Mais là, du fond de l’abîme, qu’il reste serein : « ne vous inquiétez pas de savoir comment parler ou que dire : ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure-là, car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (v.19)

Jésus devra  lui-même en passer par là et le disciple devra le suivre, « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître » v 24.
Puis Jésus reprend son « n’ayez pas peur » que nous avons lu dans son discours sur la montagne (6,25), mais ici le contexte est encore plus anxiogène. L’obstacle à affronter n’est plus simplement intérieur, psychologique, il ne s’agit plus simplement de surmonter la peur de manquer; là il faudra faire face à une opposition politico-religieuse redoutable qui mettra en danger sa vie même. Jésus insiste, au-delà d’un idéal de sagesse par rapport aux biens matériels, le disciple va devoir affronter la dure réalité de l’histoire où il lui faudra faire preuve de courage et d’audace.  Dans ce combat qui s’annonce son arme sera la lumière: « Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu, Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour » v 26.
et pour le reste qu’il fasse confiance : « Est-ce que l’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Pourtant, pas un d’entre eux ne tombe à terre sans votre Père. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés » v 29.

Rupture anthropologique dans  cet engagement.

Pour développer ce combat qui s’annonce, Jésus reprend sa formule « N’allez pas croire… » qu’il avait utilisée dans son premier discours (5,17), mais alors que dans le premier cas, il s’agissait pour Jésus d’affirmer la continuité de son enseignement avec la Torah (« …que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes »), là il s’agit d’un avertissement sur les conséquences de cet enseignement : «que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive» v 34. Il annonce des séparations, des ruptures possibles au sein même de la famille, ruptures douloureuses si l’on se fie à l’outil utilisé pour opérer cette séparation un peu sanglante. Et il enfonce encore un peu plus le clou et pousse la logique de la séparation jusqu’à la limite de l’acceptable et du compréhensible :« Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison » v 36.

Que faut-il en penser ?

Déjà plus haut nous avons vu Jésus opérer une rupture dans la perception commune du sacré : le sacré ne doit pas être cette projection faite par l’homme sur Dieu, sous la forme d’un divin tout-puissant que l’on ne peut espérer atteindre et amadouer par des comportements rituels ou l’accumulation d’efforts méritants. Ce qui est sacré, c’est le cœur de l’homme et la miséricorde qui y doit résider.
L’homme doit arrêter ses projections, ses représentations du divin, forcément inadaptées qui ne peuvent déboucher que sur des formes variées d’idolâtries, pour simplement accueillir en lui cette image même de Dieu qu’est la miséricorde.
A cette rupture profonde dans la perception du « religieux », Jésus ajoute une autre rupture de type sociologique et anthropologique qui concerne la conception des liens familiaux. Ce ne sont pas les liens familiaux en tant que tels que Jésus condamne, mais disciple de Jésus rime avec liberté et cette liberté ne peut être entravée par les ligatures familiales : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » v 37.

 Le mot grec utilisé ici et que l’on traduit par aimer est « philein » et non pas « agapé» que les évangiles utilisent pour désigner l’amour du prochain. Le mot philein, à l’image de  l’ambivalence des liens familiaux, n’a pas que des connotations positives. En effet les liens familiaux peuvent devenir des carcans qui entravent le développement de la personne, qui  réduisent l’individu à son appartenance familiale. Nous avons déjà vu, à plusieurs reprises depuis le livre de la Genèse, ce nécessaire travail de séparation dans le processus de création. Jésus n’a pas attendu Freud pour nous inviter à couper le cordon ombilical. Suivre Jésus, c’est rompre avec cette logique d’accaparement des liens familiaux, avec ces excès d’amour – assortis souvent de violence – qui révèlent une volonté narcissique de possession et de maîtrise de l’autre considéré comme un même que soi.
En nous éloignant de l’expression souvent pathologique de ces affects familiaux, Jésus nous invite à construire d’autres liens dans une logique de don. Don qui présuppose une séparation, une différenciation des individus. Cette nouvelle logique respectueuse de l’altérité, va nous emmener très loin, jusqu’à porter la croix et donner sa vie  pour que vive le monde : « Quiconque ne prend pas sa croix et vient à ma suite n’est pas digne de moi.  Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l’assurera. » v 38

C’est une rupture anthropologique radicale, mais cette rupture loin de détruire le sujet le fait naître. On peut l’observer très simplement et presque au quotidien, dans l’expérience existentielle du don faite par des personnes bénévoles qui sont entrés dans cette logique en se consacrant sous des formes très variées à l’accompagnement de malades, d’indigents, d’handicapés … Faites part  de votre admiration et leur réaction sera presque toujours la même « Ce que je donne n’est rien à côté de ce qu’ils me donnent». C’est la promesse que nous fait  ici Jésus :
« Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.» v 42

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