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Thème du séminaire : Dieu, une expérience.

L’inconscient, parole de Dieu ?

Texte et questions de M. Dominique MICHEL
Editon du 7/12/2006

Introduction

Le titre de cette dernière étape sur l’expérience de Dieu peut apparaître provocateur ou du moins incongru. La parole de Dieu ne nous a-t-elle pas été donnée par les Ecritures ? L’étude de cette parole, source de vie, n’est elle pas au contraire un travail qui fait appel à la lumière de notre intelligence et nous conduit vers une plus grande conscience. Pourquoi alors se référer aux eaux troubles de l’inconscient ? Cet inconscient, qui n’est pas toujours considéré comme très fréquentable, quand il n’est pas franchement assimilé aux forces obscures du mal, en quoi peut-il être associé à une parole ?

Cependant notre séminaire s’intitule « Dieu, une expérience ». Par définition cette expérience est éminemment personnelle, c’est une relation d’amour entre Dieu et un homme ou une femme. Relation d’amour dont par expérience nous savons bien qu’elle n’est pas seulement affaire d’intelligence et de volonté. C’est une expérience qui s’incarne dans une histoire, dans une âme, une psyché dont l’Ecriture nous dit qu’elle a été créée à l’image de Dieu.Il n’est donc pas inintéressant dans cette expérience de Dieu, ne serait-ce que dans Laide au discernement, d’étudier la nature de la structure psychique dans laquelle elle s’incarne.

Science de l’inconscient

La science depuis le XIXième, avec des médecins, des neurobiologistes, s’est penchée sur les dysfonctionnements du psychisme. Ces recherches ont abouti à de multiples tentatives de formalisation de nouveaux savoirs que l’on a regroupés sous le terme générique de « psychologiques » dont le champ de l’étude va de l’observation des mécanismes neuronaux pour aller jusqu’aux frontières de la philosophie et du religieux. Les expériences mystiques ne sont-elles pas passées au crible de ces nouveaux savoirs?
L’apparition de la psychanalyse en psychologie a pu être comparée a la révolution copernicienne en cosmologie et elle s’est heurtée de la part de l’Eglise aux mêmes résistances. Freud, avec la création de la psychanalyse est Limage emblématique de tous ces chercheurs. Son ami Jung, devenu un opposant par ses orientations plus « spiritualistes », obtint davantage les faveurs des croyants que Freud qui dénonça les illusions de la religion.
Après guerre le freudisme fut dominé par la personnalité très controversée de Lacan qui parallèlement à son exercice de praticien et de clinicien mena une recherche théorique et scientifique sur l’inconscient, qui fit l’objet de 27 séminaires annuels de 1953 à 1980 auxquels participaient les plus grands noms de l’intelligentsia de l’époque. Ses positions lui ont valu d’être rejeté par les institutions freudiennes. Dans l’élaboration de sa théorie, ses emprunts à la linguistique (Ferdinand de Saussure) et au structuralisme (Lévi-Strauss) furent déterminants ; mais d’avancées en avancées, il se démarqua aussi de ces courants.Ses mots d’histrion, ses allures de cabotin, son style alambiqué, la division même des lacaniens ajoutés à la grande difficulté de pénétrer dans une pensée aussi complexe, ont fourni autant d’alibis peur faire l’impasse sur ses découvertes sur l’inconscient. De plus, sur le plan thérapeutique, la psychanalyse n’a pas toujours répondu aux exigences de résultats et de normalisation des malades qu’impose la culture de notre époque, alors même que d’autres thérapies, chimiques ou comportementalistes semblent répondre parfois mieux à ces exigences. Alors la tentation est grande de dire: « – Lacan ? Circulez, il n’y a rien à voir ! ».

Pourtant le frayage de cette pensée semble porter des fruits là où a priori on ne les attendait pas et qui nous concernent dans le cadre de ce séminaire sur l’expérience de Dieu, à savoir l’éthique et l’interprétation des textes bibliques, des résonances entre la parole de Dieu et notre inconscient. Ceci paraît paradoxal venant des travaux de quelqu’un dont la réputation était sulfureuse, qui rejeta très tôt la religion suite à son éducation qu’il qualifia de sordide au collège Stanilas à Paris et qui ne renia jamais son athéisme. Lacan tournait par ailleurs en dérision l’athéisme idéologique de ses collègues intellectuels, donc « forcément intelligents », qui ignoraient tout de la théologie et des écritures. « Vous vous dîtes athée, mais il n’y a qu’au Vatican que l’on sait ce que cela veut dire !» Pour comprendre ces recherches sur l’inconscient et avant de débattre de leur incidence dans le domaine de la morale et de l’exégèse, il nous faut pénétrer, d’une façon forcément extrêmement partielle et inévitablement simplificatrice, dans la topologie ou plutôt la topique (pour utiliser le terme technique) de la structure du psychisme développée par Lacan. Structure à la fois
Ternaire à savoir l’ imaginaire, le symbolique et le réel
et Unaire, à savoir le concept de sujet, généré par la Parole qui puise sa source dans l’instance du grand Autre. Toute cette structure psychique s’organise autour d’un manque, la castration qui est la condition même d’où jaillit la Loi du désir.

  1. L’imaginaire, le symbolique et le réel

Ces trois termes décrivant la structure psychique sont nommés par Lacan comme champs, registres ou fonctions.

L’imaginaire

Le premier de ces champs qui est apparu dans la genèse de cette topique est l’imaginaire avec l’expérience du miroir. L’enfant entre 8 et 12 mois découvre dans le miroir son image, il joue avec cette image. Il s’identifie à son image. Cette identification à son image dans le miroir s’accompagne d’une grande jubilation qu’il partage avec son entourage, entourage dont il attend la confirmation de cette identification.

L’imaginaire ce n’est pas l’illusion, c’est la représentation faite à partir des sens. De cette « image-souche » naît le Moi. Le Moi est structurellement et nécessairement narcissique.Ce Moi est imaginaire en ce sens que c’est une représentation, une image renvoyée par le miroir et le regard de l’autre.

Ce Moi a une fonction de synthèse et d’intégration de multitudes de signes reçus par les sens qui vont déterminer un mode de relation au monde par la voie de la connaissance et de la conscience. Par la suite, la perte de la jouissance éprouvée lors de l’identification primitive et l’impuissance toujours plus grande de l’homme à rejoindre son désir, vont induire un sentiment de manque et une recherche d’un « Moi idéal » qui lui restituerait cette jouissance. L’autre, qui est un autre moi, un semblable, par le mécanisme de projection va représenter ce « Moi idéal » qui lui est dans la jouissance de son être. Ces successions en cascade d’identification à un Moi idéal, d’idéalisation de l’autre à partir du narcissisme, vont permettre au Moi de s’étoffer par des couches successives. Il y a là une forme de développement que l’on peut comparer à celle de l’oignon, par couches, par pelures successives. Ces projections et ces idéalisations par l’imaginaire font pénétrer l’enfant dans la sphère de la conscience.

« la pauvre conscience, lieu de la méconnaissance par excellence », car « l’identification (au moi idéal) est une identification partielle, extrêmement limitée et n’emprunte qu’un seul trait à la personne-objet ».
« Si un homme qui se prend pour un roi. est un fou, un roi qui se croit un roi ne l’est pas moins » Jacques Lacan
Mais parallèlement à ces mécanismes d’identification, cette fonction du Moi imaginaire va se construire par la séparation, l’autre est aussi le non-moi. Le rapport au semblable va alors alterner entre identification et agressivité. Pour retrouver la jouissance perdue tout ce qui est non-moi, cause du manque, doit être soit absorbé (identification), soit détruit (agressivité). Le Moi, fruit d’une structuration paranoïaque, est un état de tension qui oscille entre l’élan euphorique et la dépression agressive.

Le Moi saisit le monde à son image ; le monde est ramené à une forme préalablement reconnue et les autres au rang de semblables; le mode de connaissance est une connaissance paranoïaque en ce sens qu’il refuse de donner foi à un au-delà de ce qu’il peut saisir. Ce refus de toute autre appréhension engage le Moi dans le déni, la jalousie, le sentiment de persécution,…

Le symbolique

A ce champ de l’imaginaire se superpose le champ symbolique.
Dès avant sa naissance, l’enfant s’inscrit dans un univers symbolique, univers qui détermine sa place en tant que sujet. Cette place, l’enfant la trouve par son nom, par la parole qui le fait sortir de l’angoissant anonymat. Au-delà de la satisfaction de ses besoins organiques, au delà même des gestes d’amour, ce dont l’enfant a le plus besoin c’est d’être nommé.Cette nomination va lui permettre de pénétrer dans la sphère du langage.

« La nomination constitue un pacte par lequel deux sujets en même temps s’accordent à reconnaître un même objet. Si le sujet ne dénomme pas comme dans la Genèse, si les sujets ne s’entendent pas sur cette reconnaissance, il n’y a aucun monde même perceptif qui soit soutenable plus d’un instant. Là est le joint la surgissance de la dimension du symbolique par rapport à l’imaginaire » (Lacan. Le séminaire, livre II, p 202. édition Le Seuil. 1978)
L’enfant se trouve affronté, dans sa relation avec l’autre, aux alternances d’absence et de présence. La mise en scène de cette alternance dans le jeu de cache-cache a pour fonction de conjurer l’angoisse qui résulte de cette alternance. La nomination joue ce rôle de pérennisation de la présence. Le nom assure la présence symbolique qui donne un pouvoir de répondre (genèse de la responsabilité). A la quête de la complétude du Moi narcissique dans le champ de l’imaginaire, la nomination va superposer la reconnaissance du désir du sujet dans le champ du symbolique.
La relation à l’autre dans le champ du Moi imaginaire est soit incestueuse, soit conflictuelle; dans tous les cas elle est vouée à la mine.

« Pour que l’être humain puisse établir la relation la plus naturelle, celle du mâle à la femelle, il faut qu’intervienne un tiers, qui soit l’image de quelque chose de réussi, le modèle d’une harmonie. Ce n’est pas assez dire -il 3- faut une loi, une chaîne, un ordre symbolique, l’intervention de l’ordre de la parole, c’est-à-dire du père. Non pas le père naturel, mais de ce qui s’appelle le père. L’ordre qui empêche la collision et l’éclatement de la situation est fondé sur l’existence de ce nom du père ». Jacques Lacan

Pour Lacan, la parole pleine, qui sustente l’ordre symbolique, est fondée sur le nom du père. Autre constat fondamental dans la théorie lacanienne :
Alors que dans le champ de l’imaginaire, la relation à l’autre est une relation entre deux moi, c’est une relation au niveau de la conscience et du savoir, la relation dans le champ symbolique n’est pas intersubjective, elle fait appel à une triangulation. Cette fonction du tiers, Lacan Lappelle V Autre avec un grand A. Cette relation à V Autre constitue l’inconscient.Dans cette référence à T Autre, Lacan se refuse à entrer dans toute conception ontologique ou métaphysique. L’Autre n’est pas un transcendantal, c’est « un lieu », c’est « le lieu de déploiement de la parole ». Partant de l’observation dans la pratique analytique que l’inconscient est structuré comme un langage et que ça parle, la question est «d’où ça parle » ? L’Autre désigne a minima l’altérité, tout ce qui n’est pas réductible au « même », à l’ipséité. L’Autre c’est Ce qui est déjà là, avant que le sujet n’entre en relation avec un objet ou un autre sujet. Il s’agit par là de rappeler que le sujet n’est pas sa propre origine.

« L’Autre est celui-ci un phénomène inconscient qui se déroule sur le plan symbolique, comme tel décentre par rapport à l’ego, se passe toujours entre deux sujets, médiatrice elle fait deux sujets très différents de ce qu’ils étaient avant la parole. Cela veut dire qu’ils ne commencent à être constitués comme sujet de la parole qu’à partir du moment où la parole existe et il n’ y a pas d’avant » (Lacan. Le séminaire, livre II, p 192. édition Le Seuil. 1978)

« Au commencement était le Verbe»
Le sujet ne précède pas la parole, mais c’est la parole qui fait naître le sujet.
Le sujet est un « parlêtre »Cette introduction par Lacan dans le champ du symbolique de ce concept de l’Autre fait voler en éclat l’illusion de l’autonomie du Moi et, avec elle, les pratiques psychologiques et analytiques fondées sur la quête de cette autonomie.
La prise en compte du symbolique destitue le primat du moi.

De là date sa rupture avec l’ego-psychology (en 63-64 exclusion de l’IPA, Association Psychanalytique Internationale), pour laquelle la finalité de l’analyse est de permettre au moi de reconstituer son autonomie, en le libérant de tous ses comportements psychotiques ou névrotiques qui l’entravent. C’est la promotion d’un individu idéal, adapté au monde et gouvernant ses pulsions. Tel n’est pas du tout le point de vue de Lacan.Il dénoncera violement cette illusion psychologiste dont les corrélats idéologiques du contrôle et de la maîtrise se sont montrés particulièrement destructeurs, aussi bien dans le champ social par l’éducation que dans le champ de la religion ou du politique par une certaine morale.

Loin de renforcer le moi, l’introduction du champ du symbolique a pour effet de le décentrer. Cette décentration du moi ne se fait pas sans résistance. Ce moi s’est construit et développé pa’’ une succession d’identifications à un Moi idéal, idéalisations qui n’ont pu s’opérer qu’au prix de dénis et de refoulements.

« Cela (L’introduction du symbolique) nous apparaît d’abord comme une abolition, une destruction du sujet en tant que tel. Le sujet transformé dans cette image polycéphale semble tenir de l’acéphale. S’il y a une image qui pourrait nous représenter la notion freudienne de l’inconscient c’est bien celle d’un sujet acéphale, d’un sujet qui n’a plus d’ego, décentré par rapport à l’ego, qui n’est pas de l’ego. El pourtant il est le sujet qui parle… qui justement prennent de leur caractère insensé leur sens » (Lacan. Le séminaire, livre II. p 200. édition Le Seuil. 1978)

L’inconscient a pour fonction de remettre en acte le désir, de faire advenir le sujet. Il le fait par le canal du rêve, des lapsus, actes manqués, jeux de mots, etc… en utilisant les figures de style (qui sont plus que des figures de style) propres au langage à savoir la métaphore et la métonymie.

Il est paradoxal de parler de savoir de l’inconscient, car c’est un savoir qui se manifeste à l’insu du sujet. Ce savoir ne relève pas d’une dialectique du vrai ou du faux comme la connaissance. En tant que fondement du Je, qu’il fait advenir par la parole, il est porteur de vérité par ce qu’il est tout simplement. A propos du préfixe in dans le mot in-conscient, on peut reprendre ce que disait Lévinas à son sujet (dans le mot de in-fini) à savoir qu’il faut l’entendre dans les deux acceptions du terme latin, à la fois « pas » et « dans ». L’inconscient c’est à la fois ce qui n’est pas conscient et ce qui pénètre dans le conscient.

Nous avons vu que le Moi, dans le champ de l’imaginaire se construisait par couches successives sous l’effet d’identifications à un Moi idéal L’idéalisation se fait par un effet de projection sur l’autre perçu comme Moi idéal

Dans le champ du symbolique, le sujet va se développer non plus par identification à un moi idéal, mais par intériorisation de « valeurs » telles que le devoir, l’honneur, la grandeur, le patriotisme, mais aussi l’altruisme, le renoncement à soi, la quête de sainteté, etc…

Ce n’est plus un mécanisme de projection d’un Moi idéal, mais une introjection de valeurs que Lacan appellera « l’idéal du Moi ».
Dans l’imaginaire le « moi » désire l’autre, dans le symbolique le sujet désire le désir de l’Autre. Le sujet adhère à la parole de l’Autre. C’est dans ce sens qu’il faut entendre cette phrase que Lacan reprendra au poète Rimbaud « Le Je est un autre ».

Carl Gustav Jung pour parler du religieux fera appel à la « psychologie des profondeurs », où le moi, via l’inconscient puise sa force dans des « archétypes » religieux communs à l’humanité, en communion avec la nature. Dans sa topique le moi reste au cœur de la structure psychique et l’inconscient le relie à la nature et à Dieu.

Pour Lacan, il n’ y a pas de psychologie des profondeurs, pour la bonne raison dira t’il « qu’il n’y a pas de profondeurs » Au sein de la structure psychique, ce n’est pas la profondeur que l’on découvre mais « l’hétérité ». Il n’y a pas de moi autonome mais un sujet hétéronome, un sujet qui est le fruit de la parole, de la loi du désir de l’Autre. Le religieux est là à plat dans le champ du symbolique, superposé au champ de l’imaginaire.

Mais cette fonction symbolique, livrée à elle-même, déconnectant l’ego, soutenant le fantasme, portée par des valeurs (idéal du Moi) dont le caractère illusoire ne manquera pas d’apparaître, aboutit à une autre forme d’aliénation. Elle débouche structurellement sur le délire (mystique ou pas), l’hystérisation, et la schizophrénie (dédoublement de la personnalité). Cette aliénation par le religieux, dénoncée par nos grands « maîtres du doute » qui en attribuent la responsabilité à la religion chrétienne. Lacan l’a perçoit comme structurelle. Pour lui, elle est liée à un fonctionnement de la fonction symbolique, dégagée de la fonction imaginaire et de la fonction du réel.

Le réel

Paradoxalement, dégagée de l’imaginaire (que le réel génère) et du symbolique (qui

appréhende le réel), la fonction du réel en soi est la plus difficile à cerner. Le réel c’est l’impossible, l’impensable, l’inaccessible, le non-sens, l’effrayant, c’est le silence de ces espaces infinis dont parle Pascal.

« Tout ce que nous avons jusqu’à présent de réel est peu de chose auprès de ce que l’on ne peut même pas imaginer, parce que justement le propre du réel, c’est qu’on ne l’imagine pas » (Lacan, le Triomphe de la religion, conférence de presse à Rome le 29-10-1974. p. 92)
Nous n’avons accès au réel que par la représentation de nos sens. Sa fonction est celle d’une butée, cette butée c’est le principe de réalité.
Contrairement à l’énoncé hegelien pour qui le réel c’est le rationnel, pour Lacan le réel est l’irreprésentable, le non totalisable.
« Le réel est ce qui revient toujours à la même place, à cette place où le sujet en tant qu’il cogite ne le rencontre pas » (Lacan. Le séminaire, livre IX. 1962. inédit)

Le réel c’est l’aporie, c’est ce qui ne marche pas. C’est la plainte de l’hystérique à l’encontre du sexe : « ce n’est pas ça !»
« Ce ratage est la seule forme de réalisation de ce nippe 1 ;;i. comme je le pose, il n’v a pas de rapport sexuel. Il ne s’agit pas d’analyser comment ça réussit, il s’agit de répéter jusqu’à plus soif pourquoi ça rate. Ca rate, c’est objectif. C’est même tellement frappant que c’est objectif que c’est là dessus qu’il faut centrer. »
« Il est objectif que la jouissance sexuelle ne convient pas. A cause de ce qu’elle parle, la dite jouissance, lui. le rapport sexuel ne convient pas » (Lacan. Le séminaire, livre XX. édition Le Seuil, 1973)

« Le réel c’est ce champ où l’on ne peut lien dire sans se contredire ».
Le réel a un effet de trou, c’est le « troumatisme ».
La psychanalyse, contrairement à d’autres psychothérapies, n’a jamais fait du symptôme un effet d’une défaillance du sujet, défaillance de sa volonté ou de son esprit, mais le point d’accrochage sur le réel à partir duquel le sujet cherche à se dire. Les points de butée sur le réel ne sont pas défauts, inadéquations qu’il faut chercher à réduire mais reconnaissance de l’impossible. La psychanalyse en ce sens n’est pas promesse de bonheur et d’harmonie mais plutôt «science du réel ».

  1. L’articulation des trois, le Nœud Borroméen

C’est à partir de l’étude clinique des psychoses, de l’observation du fonctionnement de paranoïaques et schizophrènes, engagée dès 1932 avec sa thèse sur la paranoïa, que Lacan a mis en évidence dans la structure du psychisme ces trois fonctions de l’imaginaire, du symbolique et du réel. La psychose permet d’isoler chacune de ces fonctions et d’observer son mode de fonctionnement indépendamment des deux autres. Le problème qui se pose alors, c’est comment ces trois registres, aussi différents avec leur mode de fonctionnement propre peuvent s’articuler entre eux pour donner un sujet ?

Entre ces trois fonctions peut-on définir une hiérarchie ? Lacan après avoir mis l’accent sur l’imaginaire, sans lequel il n’y aurait pas de moi, en est venu à donner la primauté au symbolique, champ du langage, avant de montrer la domination du réel qui lui ne bouge pas et sur lequel buttent les deux autres fonctions. Lacan a dû renoncer à donner un ordre hiérarchique entre ces trois champs et en est venu à imaginer (représenter, toujours cet incontournable imaginaire!) ces trois fonctions comme trois cercles qui se nouent entre eux :
626px-borromeanrings-svgNœud borroméen illustrant l’intrication du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire au sens lacanien.

En cherchant sur internet à http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Lacan dans le sommaire, cliquez sur chapitre 3.3

Coupez l’un quelconque de ces cercles et les deux autres ne se tiennent plus. Cette figure des trois cercles noués permet d’échapper au besoin de hiérarchiser ces trois fonctions et de rendre compte de l’observation clinique des psychoses. Ce modèle rend bien compte de ce qui se manifeste dans l’observation clinique des psychoses: la rupture d’un des cercles entraîne l’autonomie pour les deux autres.

Dans la psychose, le réel ne disparaît pas, au contraire il est extrêmement présent mais, non intégré et non intégrable au sujet. Le réel dénoué de l’imaginaire et du sym-bolique, le sujet devenu dia-bohque, fait face au réel et le dénonce comme ces possédés de l’évangile qui les premiers reconnaissent en Jésus le fils de Dieu. Voyez comment Jésus procède: d’une pan chez le sujet possédé il cherche à rétablir le lien entre le symbolique et le réel par le biais d’une autre réalité, par le principe de réalité et, par ailleurs, il veut le faire taire car le possédé dévoilant la nature profonde de Jésus, heurte l’entourage et cette réalité doit rester cachée car elle est encore inassimilable par le sujet, la fonction symbolique est encore trop faible.Chez le possédé, il se produit une implosion de la fonction symbolique qui externalise le réel, le sujet n’est plus ! Chez les autres, il y a carence de la fonction symbolique qui ne leur permet pas d’appréhender une réalité aussi difficile à assimiler.

Le symbolique a pour fonction de mordre sur le réel, et d’intégrer dans le sujet ce qui a été ainsi appréhendé d’un fragment du réel.

Cette nouvelle partie du réel ainsi intégrée au sujet va relancer l’imaginaire. Sur cet imaginaire ainsi élargi, le symbolique pourra s’appuyer à son tour.

De ce mouvement de fait, la praxis analytique montre ce fait irréductible « Y’a d’l’Un ». Comment de trois aussi différenciés que sont l’imaginaire, le symbolique et le réel on fait de l’un ?

  1. Du Trois à l’Un

Comment de trois on fait un ? La question se centre sur ce « un », d’où vient-il ? Certainement pas du Moi dont on a vu qu’il se construisait dans le registre de l’imaginaire et, comme tel, était structurellement paranoïaque dans sa relation à l’autre avec un petit a, cet autre qui est objet de connaissance.
Ce Un, c’est bien le sujet, que nous avons vu émerger dans le champ du symbolique, mais un sujet qui, s’il ne mord pas sur le réel, s’il reste dans ce champ va éclater (Sici-poLeiv en grec). Le sym-bolique se fait dia-bolique.
Qu’est ce qui va faire tenir ces trois fonctions entre elles? C’est un mouvement ; plus qu’un mouvement, c’est un tourbillon qui a un effet de trou, représenté par la zone centrale de la figure où se recoupent les trois fonctions.
Qu’est ce que ce trou et d’où vient ce mouvement. ?
Pour Lacan ce trou c’est la castration, le manque irréductible, ce vide qui relie le sujet par l’inconscient, ancré au nom du père. Cet inconscient qui introduit le sujet dans l’ordre symbolique par la parole pleine, parole faite d’interdits et d’échanges, parole d’alliance.
« Loi primordiale qui en réglant l’alliance, superpose le règne de la culture au règne de la nature, livré à la loi de l’accouplement » (Lacan. Ecrits, édition du seuil. 1966. p. 277, existe en édition de poche).
« L’hypothèse de l’inconscient. Freud le souligne, ne peut tenir qu’à supposer le Nom-du-Père, supposer le Nom-du-Père, c’est Dieu. C’est en quoi la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir » (Lacan Le séminaire, livre XXIIII, édition Le Seuil, 13 avril 1976)

A ma loi de l’accouplement dans l’ordre de la nature, l’inconscient va superposer la Loi du Désir qui se fait entendre dans l’ordre de la parole, désir qui s’anime autour du manque et qui comme tel échappe à toute demande finie, à toute fixation, à tout objet. Ce rien, ce vide du désir, autour duquel vont pouvoir s’animer, s’articuler l’imaginaire, le symbolique et le réel, Lacan l’appelle l’objet petit a.
De cette Loi du désir, renoncement à toute fixation objectale « tu ne désireras pas la femme de ion prochain, rien de ce qui lui appartient, ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf ni son âne »( Dt 5,21) de cette hétéronomie de l’inconscient, Lacan va développer une éthique pour l’analyste et l’analysant fondée sur:
L’acceptation de la castration, renoncement du moi au tout savoir, au tout comprendre et rupture des chaînes du « moi idéal » ainsi que des utopies, des illusions de l’idéal du moi, par l’écoute de l’inconscient qui « structuré comme un langage » fait advenir un sujet, un Je. Un Je dégagé de toute forme d’identification et d’idéalisation aliénante.

  1. L’annonciation ou Marie comme paradigme de l’avènement du sujet

Pour illustrer cette articulation du manque et du désir qui fait advenir le sujet par la parole de l’Autre, l’expérience de Dieu faite par Marie relatée dans le texte de Luc 1, 26-38 paraît en quelques mots d’une précision presque suffocante :

Une vierge reçoit la visite d’un ange.
Jusque là pas de problème pour un psychiatre ou un psychanalyste, les visions hallucinatoires de ce type, dont on a vu qu’elles s’exercent dans le champ du symbolique, relèvent presque de son travail quotidien. Pour eux, ce qui ferait plutôt problème dans ce cadre de la manifestation de l’inconscient, c’est la réponse de Marie. Alors qu’elle tient une occasion inouïe de valorisation de son moi idéal, de satisfaction de son désir de fécondité, au lieu d’entrer dans un délire de fusion avec le divin, libérée des attaches frustrantes du réel elle objecte quoi Marie ? « comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme ».
Elle met en avant son manque du sexe d’un homme, sa castration ; elle refuse de rentrer dans le délire. (Eve, à une autre époque n’a pas eu les mêmes scrupules, elle en avait oublié qu’elle avait eu un rapport sexuel avec Adam, c’est avec Dieu qu’elle a eu un enfant et nous savons que le refus par Eve de sa propre castration, son désir d’être le tout de la Vie fera de son fils Caïn l’assassin de son frère – Gn 4,1).

C’est cette reconnaissance par Marie de son manque, son refus de s’échapper dans un délire de plénitude, qui va permettre à l’ange (la fonction symbolique), de lui faire appréhender une dimension beaucoup plus large du réel, à savoir que la fécondité ne trouve pas son origine dans sa rencontre avec le sexe de l’homme, mais vient du souffle de l’Esprit. La condition première pour que ce souffle, porteur d’une promesse, d’une alliance, puisse animer le désir d’un sujet, est pour ce dernier un renoncement à être le tout, la reconnaissance de sa castration c’est-à-dire de sa condition d’être sexué.

Réponse de Marie à l’ange« Je suis la servante du Seigneur… »
Faut-il voir dans cette phrase une justification de la soumission de la femme à son seigneur. Soumission qui aliénerait le sujet ?
Je crois plutôt qu’il faut placer cette phrase dans le contexte de la lignée de toute la tradition prophétique. C’est le « Me voici » d’Abraham et des prophètes à l’interpellation de Yahvé.
Ce « Me voici » qui exprime parfaitement cette opération de décentration du Moi par la parole pleine (symbolique), parole qui n’est pas énonciation mais évocation, interpellation. Parole qui fait sortir le sujet d’un « Moi, je » pour l’amener à un « Me voici ». D’un moi au nominatif fusionnant avec un je affirmatif, on passe par le vocatif à un « me » à l’accusatif qui se livre à l’interpellation de l’Autre , qui s’ouvre à l’inconnaissable pour donner naissance à un autre Je.
« qu ‘il m’advienne selon ta parole. »
Marie Balmary dans un de ses livres nous donne une traduction au mot à mot de cette phrase : « Qu’il advienne JE selon le dit de TU » (Marie Balmary, la divine origine, éditions Grasset et Fasquelle, 1993. Poche, biblio essais, p 181)
On ne peut trouver phrase plus précise et plus concise pour illustrer la théorie de Lacan sur la fonction de la parole symbolique qui, en décentrant le Moi, fait advenir le sujet. Marie avant de donner la Vie, advient, vient au jour de ce « lieu d’être de la parole », « couverte par l’ombre de l’esprit ».

Questions

Dans une séance de son séminaire de l’année 1972-73, Lacan parlait ainsi des Evangiles:
« Ceux-là (les évangélistes) écrivent d’une façon telle qu’ il n’y a pas un seul fait qui ne puisse y être contesté – Dieu sait que naturellement on a foncé dans la muleta. Ces textes n’en sont pas moins ce qui va au cœur de la vérité, la vérité comme telle, jusques et y compris le fait, que moi j’énonce qu’on ne peut la dire qu’à moitié.
C’est une simple indication. Cette ébouriffante réussite impliquerait que je prenne les textes, et que je vous fasse des leçons sur les Evangiles. Vous voyez où cela nous entraînerait.
Cela pour vous montrer qu’ils ne se serrent au plus près qu’à la lumière des catégories que j’ai essayé de dégager de la pratique analytique, nommément le symbolique, l’imaginaire et le réel… Dans ce genre, les Evangiles, on ne peut pas mieux dire. On ne peut mieux dire de la vérité. C’est de cela qu’il résulte que ce sont des évangiles. » (Lacan. Le séminaire, livre XX. « Encore », édition Le Seuil. 1973, p.97)

Je vous propose donc de faire ce que Lacan n’a pas pu ou pas voulu faire :

1/ Relire une parabole, je pense à celle de l’enfant prodigue (Lc 15,11), mais vous pouvez en prendre une autre, et serrer d’au plus près le texte à la lumière de ces catégories de l’imaginaire, du symbolique et du réel.
Cette lecture peut se faire sur deux plans :
un premier plan, avec les personnages internes à la parabole.
Comment chacun de ces personnages se représente (fonction de l’imaginaire) la situation au début de la parabole ?
Comment ils butent sur le réel ?
Comment la fonction symbolique va ouvrir une autre dimension de ce réel et faire advenir le sujet.
Le deuxième plan externe à la parabole.
Comment cette parole de Jésus (fonction symbolique) nous fait basculer, nous auditeurs, d’une représentation, d’un jugement initial (fonction de l’imaginaire) sur les deux fils à une appréhension du réel infiniment plus large ?

2/ Une autre piste de réflexion possible, pour ceux que cela intéresserait plus particulièrement, Comment décliner l’efficacité de la fonction sacramentelle à la lumière de ces trois registres de l’imaginaire, du symbolique et du réel ?

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