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 « Efforçons-nous de connaître YHVH :
son lever est sûr comme l’aurore,
il viendra vers nous comme vient la pluie,
comme l’ondée de printemps arrose la terre. »
 (Os 6,3)

Introduction

La période que nous vivons actuellement voit nombre de nos projets avortés, notre vie sociale déstabilisée, les souffrances se multiplier, l’angoisse envahir l’espace de la jeunesse, la mort se faire plus familière. La crise sanitaire actuelle se greffe sur une crise écologique qui vient amplifier  les mouvements migratoires, qui à leur tour exacerbent les crises sociales et politiques et même religieuses dans tous les pays.
Face à ce phénomène planétaire, les esprits semblent gagnés par un sentiment d’impuissance et par une forme de sidération. Ce mot, qui vient du latin sidus= astre,  évoque le déterminisme des astres et notre incapacité à changer le cours des évènements.
Comment ne pas sombrer dans une résignation fataliste ? Peut-on positiver ces évènements ?
La question du désir chez l’homme apparaît comme un point d’entrée intéressant. Le mot « désir » justement vient du mot latin desiderare = sortir de la sidération. Le désir est une force vitale qui nous pousse à nous remettre en mouvement et à nous renouveler. Dans les crises que nous vivons aujourd’hui, c’est la nature même de notre désir qui est à explorer.

En préambule, sans entrer dans la complexité philosophique, anthropologique, psychanalytique de la question du désir et dans le foisonnement de la pensée autour de ce thème, je poserai quelques repères, en m’arrêtant plus spécialement sur le « désir religieux», objet d’analyse et de contestation.

Puis, je propose de parcourir à grandes enjambées le thème du désir dans la Bible. L’histoire du peuple hébreu, dont les désirs se sont cristallisés autour d’une terre, d’un roi et d’un temple, est une succession de drames dont les causes et les problématiques résonnent étrangement avec notre actualité. De crise en crise, les objets du désir se métamorphosent.
En tirant le fil du thème du désir, le déroulement de l’histoire biblique apparaît comme une longue gestation qui conduit le peuple à élargir son désir et à s’ouvrir à de nouvelles perspectives. Les objets premiers de son désir deviennent alors des symboles qui permettent d’appréhender une réalité que la raison et la science seules ne peuvent circonscrire. Dans cet élargissement du champ du possible, le plaisir de la possession et la jouissance de maîtriser son destin laissent la place à la joie de l’inattendu, à l’inouï.

A l’issue de ce parcours biblique, à l’heure où certains courants de pensée s’interrogent sur la question de l’universalisme et de son bien-fondé, nous verrons comment se dessinent les chemins  d’accès à l’universel.

Le Désir en question

Les différents champs du désir

Le champ sémantique du désir est vaste comme le prouve la multiplicité des termes qui lui sont associés : besoins, pulsions, amour, envie, aspirations, attraits,…  mais aussi en creux, le manque, la frustration, l’attente, l’espoir…

Il est classique en philosophie de distinguer le besoin du désir, le premier relevant de la nécessité vitale, le second étant contingent, fonction de facteurs comme l’environnement culturel ou le caractère de chacun. Il est tentant d’associer le besoin au biologique et le désir au social, mais la réalité est plus complexe, on ne peut limiter la nécessité vitale chez l’homme  au biologique, il a besoin d’un environnement social et même spirituel. La distinction entre besoin et désir vient plutôt de la possibilité de formaliser objectivement le besoin alors que le désir, lui, est illimité et mouvant.

Le désir biologique

Notre corps est animé par des forces liées à l’instinct de conservation. L’exercice de l’élan vital qui nous habite est lié au plaisir, Freud dirait la libido. La nourriture et la sexualité procurent une jouissance qui conditionne la survie de l’individu et la reproduction de l’espèce. Cependant le désir pousse à la répétition de la jouissance, il outrepasse alors le besoin et peut, paradoxalement, devenir une entrave au développement de la vie. On touche là l’ambivalence du mot désir. Le caractère boulimique du désir installe une forme d’insatisfaction permanente. Sans l’apprentissage de la frustration, le désir devient un facteur d’aliénation.

Le désir social

À sa naissance le petit d’homme a besoin d’être accueilli dans une famille ou un groupe social. Pour grandir il lui faut être reconnu, aimé, développer son narcissisme et traverser le fantasme de sa toute-puissance pour finalement se confronter au réel. Or le réel est justement ce qui vient contrecarrer ce fantasme de toute-puissance. La psychanalyse appelle « castration symbolique » l’acte ou la parole qui impose la frustration, laquelle permet d’accéder à l’altérité, c’est à dire reconnaître l’autre dans sa différence et dans la spécificité de son désir.

Dans sa théorie du désir mimétique, René Girard montre que la frustration provoquée par la limitation pousse à désirer l’objet et les qualités dont jouit l’autre. On désire posséder la jouissance de l’autre. On s’identifie à lui pour obtenir la même satisfaction. On le prend pour modèle. La volonté de conquérir un objet possédé par l’autre, ce que l’on appelle la convoitise,  manifeste plus un manque à être qu’un manque dans l’avoir.

Si le désir mimétique est indispensable dans la phase d’apprentissage  de l’enfant en fournissant un modèle d’action, il entre en conflit avec les besoins de différenciation et d’affirmation de soi. Le désir de l’autre (dans les relations fusionnelles) se dégrade en rivalité et la tension ainsi générée est la cause de la violence. Pour René Girard, la nécessité pour tout groupe d’individus de gérer la violence est à l’origine des religions et de la culture.

Le désir spirituel

Ces difficultés du désir incitent l’homme à rechercher une issue à un autre niveau, dans une dimension spirituelle. L’homme a besoin de trouver un sens à sa vie et pour échapper aux limites biologiques et à la frustration sociale, il cherche à mobiliser des ressources d’ordre spirituel. C’est dans cet espace que naissent les valeurs morales, les idéaux socio-politiques, le désir de connaissance, l’attrait pour l’art, la contemplation désintéressée du beau, les aspirations religieuses.

Cette quête d’idéal vise à sublimer les pulsions ; elle sort l’individu de son enfermement dans l’identification à l’autre pour faire advenir un « Sujet », dégagé du désir de possession et de la rivalité.
Mais là aussi, l’idéal se heurte au principe de réalité. Sans l’acceptation de ce principe, l’idéal se fige en idéalisme et  peut conduire l’individu jusqu’au délire. Il peut aussi se transformer en idéologie potentiellement porteuse de violence, dans la mesure où elle vise à imposer à l’autre des certitudes, quitte à s’affranchir des parties du réel qui introduisent un doute.

Critiques de la religion et du « désir religieux »

Après les philosophes des « Lumières » qui ont lutté contre l’obscurantisme et l’autoritarisme du pouvoir religieux, non seulement la religion en tant qu’institution sociale, mais aussi le « désir religieux » furent l’objet de nombreuses attaques.

Pour Marx, le désir religieux est un désir « idéalisé » entretenu  par la classe bourgeoise dominante dans le monde fantastique et irréel de la société capitaliste, loin de la vie réelle du travailleur exploité : « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses sans esprit. Elle est l’opium du peuple. Le bonheur réel du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple ». Pour lui, la religion est « la forme sacrée de l’aliénation de l’homme par lui-même ».
Dans cette optique la parole de Jésus « Heureux les pauvres », en idéalisant la pauvreté, en démobilisant les forces révolutionnaires pour libérer le travailleur apparait paradoxalement comme complice des classes dominantes.

Pour Freud, la religion répond à un besoin de dédommagement et de consolation face à une réalité hostile. À la racine du « besoin religieux » se trouverait la détresse et la peur. L’homme cherche en Dieu une protection et une compensation : « Dieu est le père exalté, la désirance pour le père est la racine du besoin religieux » écrit-il dans L’avenir d’une illusion.

Pour Freud comme pour Marx, plutôt qu’espérer un Dieu puissant, juste et bon, soucieux du sort de chacun, plutôt que d’attendre un au-delà consolateur mieux vaut pour l’homme concentrer son énergie à améliorer la vie terrestre.

La question du désir, on le voit, est complexe, comme celle de l’amour avec laquelle elle est intimement liée. Les différentes déclinaisons du mot amour, en grec, s’apparentent aux différents plans du désir :
-au plan biologique, l’eros ou l’amour charnel.
-au plan social, phileo ou amour d’appartenance, à la famille, aux amis, à la patrie.
-au plan spirituel, agapé amour-don désintéressé.

Les chemins du désir dans les récits bibliques

Au regard des critiques du « désir religieux » -critiques confortées sur un plan psychique par l’observation des pathologies chez des personnes très « attachées » à la religion et sur le plan social par les injustices de la société capitaliste issue de la chrétienté- que nous disent les textes bibliques sur le désir ?
Il ne faut pas attendre de la Bible un exposé théorique, un savoir sur le désir. Par des récits, mythiques et/ou historiques, elle met en scène toutes les composantes du désir et déploie leurs effets  sur les hommes et la société. On peut lire toute l’histoire biblique sous l’angle de la métamorphose du désir humain.
Parcourons rapidement les chemins de cette transformation.

Désordres engendrés par le désir de Tout

Parfois nommé Elohim (nom générique pour dire Dieu), parfois Yhwh (par anachronisme, en référence à un événement beaucoup plus tardif, relaté dans le livre de l’Exode), le Dieu de la Bible après avoir créé le cosmos, couvert la terre de végétaux et d’animaux et donné la vie à l’humain par son Souffle, offre à l’homme toute son œuvre. Puis Il se retire en le laissant libre et responsable de la création.
Les récits des onze premiers chapitres du livre de la Genèse mettent en scène des désordres liés à la volonté humaine de jouir de tout (l’arbre de la connaissance, Gn 2,17), à sa crainte de ne pas être le tout (Caïn), à l’angoisse face au multiple et à la différence de l’autre qui alimente la nostalgie de l’uniformité d’un tout (tour de Babel).
Les souffrances et l’errance de l’humanité qui s’en suivent  ne correspondent pas au projet de Dieu sur la création.
A partir du chapitre douze du livre de la Genèse, Dieu tente de reprendre la main ou plutôt la parole pour aider l’homme à sortir du cycle de la violence. Il ne peut intervenir par la contrainte, Il ne peut violer la liberté de l’homme, ni le désengager de sa responsabilité. Liberté et responsabilité sont la pointe même de toute sa création. Dieu en est réduit à aider l’homme à travailler son désir.

Désir d’une descendance chez Abraham

L’histoire du peuple hébreu remonte bien à un manque : celui d’un homme sans descendance. On sait combien la stérilité d’un couple était perçue dans ces sociétés tribales comme une malédiction. Cet homme Abram entend une Parole qui lui intime de s’arracher de son clan familial, de délaisser les croyances et les cultes aux dieux pour aller à la découverte de lui-même (« va vers toi » Gn 12) et s’installer dans un territoire inconnu. Loin de le conforter dans son identité, cette demande l’en extrait, tout en l’assortissant d’une promesse, celle d’être père d’une multitude.

A noter qu’Abram n’a rien demandé, dans la crise qu’il traverse il ne fait pas de prière pour combler son manque, mais ce dieu encore inconnu prend l’initiative de lui parler et s’appuie justement sur sa frustration  pour le mettre en marche vers un but lointain, au-delà de l’horizon imaginable par l’homme. Abram fait confiance à cette parole, quitte son clan et part avec sa femme Saraï. La réalisation de la promesse se fait longuement attendre. A deux reprises Abram entend à nouveau cette parole alors que la possibilité d’avoir un enfant devient de plus en plus invraisemblable.
Son désir raisonnable et limité d’avoir un enfant se creuse, ou plutôt le creuse pour qu’il s’ouvre à un horizon plus large. La Parole lui demande de contempler l’infiniment petit en baissant les yeux vers la terre.
« Je multiplierai ta descendance comme la poussière de la terre au point que, si l’on pouvait compter la poussière de la terre, on pourrait aussi compter ta descendance. » (Gn 13,16)
Puis quelques années plus tard, de s’ouvrir à l’infiniment grand en lui demandant de les élever vers le ciel :
 « Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter. » Puis il lui dit : « Telle sera ta descendance» (Gn 15,5).

Mais loin de voir son désir comblé, Abram traverse des épreuves qui le blessent au plus profond de son être. Successivement, son cœur (Gn 15,10), son nom qui devient Abra’h’am (Gn 17,5) et jusqu’à son sexe (Gn 17,16) sont entaillés.
Il obtient enfin sur le tard UN enfant. Son désir est comblé, mais arrivé à l’adolescence  la Parole lui demande de le « lever en offrande ». Abraham croit comprendre, suivant une coutume assez courante à  l’époque, qu’il doit le sacrifier. En écoutant cette parole, Abraham est éprouvé dans son désir bien naturel de garder cet enfant, son unique. On découvre après coup, que l’objectif de ce sacrifice n’était pas de faire disparaître son fils, mais de l’aider à reconnaître qu’il n’est pas sa propriété, qu’il est un don de Dieu. Abraham  doit dénouer les attaches de la fixation mortifère du désir du père pour rendre son fils à son tour libre et fécond : « Parce que tu as fait cela et n’as pas retenu ton fils unique, je m’engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer.» (Gn 22,16)
L’écoute persévérante et confiante de la Parole transforme le désir d’un objectif limité à un enfant à celui de devenir « père d’une multitude », avec une perspective universaliste qui dépasse toute imagination :« c’est en ta descendance que se béniront toutes les nations» (Gn 22,1)
A remarquer aussi que dans la suite de ce texte, après qu’Abraham ait fait le don de son fils, il voit Dieu et est vu de Dieu (Gn 22,14). La trace de Dieu est perçue dans cette chaine du don : l’accueil et la reconnaissance du don reçu permet de « donner » à son tour.

Désir de libération

Plusieurs générations plus tard les descendants d’Abraham constituent une tribu qui vit en Égypte. Leur statut de bergers les a relégués loin des centres florissants de l’empire, si bien que progressivement ils sont  réduits à l’état d’esclave. Néanmoins leur fécondité inquiète le pharaon qui y voit le risque d’un « grand remplacement ». Celui-ci prend alors des mesures drastiques pour entraver le développement de cette population, quitte à se priver partiellement de leur force de travail.
Le peuple crie sa souffrance.
Moïse fait une expérience étrange : pendant qu’il garde les moutons, une voix est sortie d’un buisson en feu qui ne se consume pas. Cette voix lui demande d’aller libérer son peuple et de le sortir d’Égypte. Pour Moïse, la libération de son peuple est mission impossible, aussi demande- t-il le nom de son interlocuteur qu’il perçoit comme un dieu.

La réponse est énigmatique : « je suis ce que je suis » (Ehyeh asher Ehyeh) que l’on peut traduire aussi par « je suis qui je serai » (Ex 3, 14). Cette réponse manifeste le caractère indicible du Nom, qu’il sera demandé de ne jamais prononcer (Ex 20,7). Loin de combler la demande de Moïse, cette parole crée un manque, « le trou du symbolique, l’Autre sans nom » comme  dit Lacan dans un séminaire de 1963.
Puis ce dieu se montre plus concret et plus rassurant en faisant référence à ses  ancêtres: « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Yhwh, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous » (Ex 3,6).

De son côté, le peuple ne demande pas la libération pour lui inimaginable, il désire seulement un allégement de sa souffrance.
La tâche d’arracher ce peuple à l’emprise impériale semble impossible, elle nécessitera une série d’interventions divines extraordinaires opérées par l’intermédiaire de Moïse et de son frère Aaron.

Désir de nourriture

Une fois sorti d’Égypte, le peuple auquel s’est joint un « ramassis de gens » ( Ex 12,38), se retrouve dans le désert où il est confronté à la faim et à la soif au point qu’assez vite, beaucoup veulent faire marche arrière, quitte à renoncer à la liberté pour la sécurité de l’« esclavage volontaire » où leurs besoins vitaux sont assurés.

Alors que Yhwh tente d’élargir leurs désirs par la promesse d’une terre riche et florissante où ils pourront s’établir, la plupart, par manque de confiance, restent fixés sur la satisfaction de leurs besoins biologiques immédiats. Yhwh intervient pour ne pas les laisser mourir de faim et de soif, puis, sans doute pour les aider à prendre conscience que leurs désirs ne peut se limiter à la simple satiété de leurs besoins, Il leur donne de la viande  jusqu’à ce qu’ils en aient « plein la gue… ». :

« Car vous avez fait entendre cette plainte à YHWH : Qui nous donnera de la viande à manger ? Nous étions si bien en Egypte ! YHWH va donc vous donner de la viande, vous allez en manger ; et vous n’en mangerez pas seulement un jour ou deux, ni même cinq, dix ou vingt ; mais tout un mois, jusqu’à ce qu’elle vous sorte par les narines, jusqu’à ce que vous en ayez la nausée! » (Ex11,18)

Mais la satiété de leurs besoins ne suffit pas à calmer leur peur de manquer. Tout au long de cette « traversée du désert » l’anxiété et le manque de confiance alimentent le ressentiment, la colère puis finalement la révolte contre le responsable de cette libération, Moïse. Ils se détournent de Yhwh pour se construire un dieu, à l’image d’une représentation courante de la force et de la fécondité, le taureau, que le narrateur appelle par dérision le « veau » d’or.  Ces ressentiments entravent la marche vers « la terre promise » et Moïse est bien près de jeter l’éponge.
Pourtant Yhwh maintient sa promesse.
Il manifeste plus clairement sa présence par des paroles fortes (Ex 20), un enseignement précis (les dix commandements) dans le but de baliser et d’éclairer la traversée du désert  qui mène à la terre promise. A cette peur de manquer, Yhwh oppose des paroles qui enseignent les conditions du développement de la vie, irréductibles à un simple apport de nourriture, en énonçant une série d’interdit :
Dans sa relation au divin, l’homme ne doit pas se faire des représentations de Dieu, il ne doit pas s’approprier Dieu, il ne doit pas parler en son nom. Toutes ces projections sur Dieu sont qualifiées d’idolâtries. Dans sa relation à l’autre, il ne doit pas verser dans la cupidité, dans la convoitise, dans «  le vouloir tout », source de violence.
Ce Dieu instaure « un jour » dans la semaine, le shabbat, pour permettre au peuple de se confiner afin de réfléchir au sens de tout ce qui lui est arrivé, de dilater son désir, de l’ouvrir à de nouveaux horizons.  « Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche de Yhwh » (Dt 8,3)

La nécessité de la Parole est rattachée au besoin de la nourriture, le besoin  de nourriture devient le symbole du besoin d’une Parole.
Le manque comme le trop-plein, tend à nous faire prendre conscience que notre désir dépasse la simple satisfaction de nos besoins, il doit éveiller la relation à l’autre, sans quoi le désir se réduit en convoitise, source de la volonté de richesse et de pouvoir.

Après quarante années passées dans le désert, avant d’entrer dans la terre promise, Yhwh demande à son peuple de se souvenir de tout ce qui s’est passé (Dt 11) : la libération de l’emprise impériale, le soutien quotidien qu’il leur a apporté pour traverser les difficultés,  la révélation au mont Sinaï avec cet enseignement sur la relation juste de chacun avec Dieu et avec ses frères, le tout avec la perspective d’obtenir « un pays où ruissellent le lait et le miel ». Tous ces éléments qui couvrent le passé, le présent et l’à venir nourrissent et structurent ce « ramassis de gens » pour qu’il devienne un peuple doté d’une identité forte. Cette histoire et ces enseignements devront être transmis à leurs descendants pour que la fécondité promise s’accroisse.

Désir d’un Roi

Après la mort de Moïse, le peuple d’Israël finit par arriver sur la « terre promise » sous la direction de son adjoint Josué (= celui qui sauve) (Jos 1,13). La promesse est apparemment accomplie, les désirs satisfaits. Mais une fois installé, le peuple doit faire face à d’autres difficultés, le peuple réparti en douze  tribus réparties dans un territoire bien délimité se heurte aux populations locales. S’ouvre alors pour le peuple une période de grande instabilité.
La promesse d’un territoire était assortie du don de la Loi, la respecter devait permettre d’être parfaitement libre de toute emprise, mais cette anarchie (an-arkein en grec = pas de chef) est viable et féconde si chaque membre du peuple assume sa responsabilité et fait  preuve de solidarité envers ses frères.
Ces conditions ne sont pas respectées. Plutôt que d’écouter la Parole de Yhwh et de lui faire totalement confiance, le peuple se tourne à nouveau vers d’autres dieux, leur rend un culte pour obtenir la satisfaction de ses désirs, dans une prière qui n’implique pas un engagement dans les relations interpersonnelles comme le demande Yhwh.
Le mot anarchie qui a étymologiquement une connotation positive de libération de toute emprise autoritaire, prend alors le sens que l’on donne habituellement à ce terme, à savoir le désordre, la confusion, lesquels feront de ce peuple une proie facile pour les souverains environnants. A de multiples reprises YHWH intervient par l’intermédiaire de personnes que la Bible appelle « les juges » (=sauveur, même racine que Josué et Jésus) pour sauver in extremis ce peuple qui n’écoute plus son enseignement et qui est menacé de disparition (Jg 2,11).
Les juges dotés par Yhwh d’une force et d’un charisme exceptionnels mobilisent le peuple face aux ambitions de ses voisins et l’aide à reprendre goût aux enseignements de Yhwh. Mais ces interventions restent ponctuelles,  une fois sorti d’affaire, le peuple retombe dans ses travers.
Pour sortir de cette angoissante anarchie,  le peuple exprime alors au juge Samuel  un nouveau désir, celui de se doter d’un roi : « Donne-nous un roi pour nous juger. » (1S 8,6), susceptible d’assurer une certaine stabilité face à ses ennemis.
YHWH n’est pas trop d’accord au départ pour le satisfaire et met en avant les risques d’une monarchie avec un homme seul doté de tous les pouvoirs qui en abusera et  les exploitera : « Voici comment gouvernera le roi qui régnera sur vous : il prendra vos fils pour les affecter à ses chars et à sa cavalerie, et ils courront devant son char. Il les prendra pour s’en faire des chefs de millier et des chefs de cinquantaine, pour labourer son labour, pour moissonner sa moisson, pour fabriquer ses armes et ses harnais. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères.  Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs. Il les prendra et les donnera à ses serviteurs. Il lèvera la dîme sur vos grains et sur vos vignes et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, les meilleurs de vos jeunes gens et vos ânes pour les mettre à son service. Il lèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes enfin, vous deviendrez ses esclaves.» (1S 8,11-18).

Mais le peuple n’entend pas cette mise en garde et maintient sa volonté d’avoir un roi comme les autres nations. YHWH s’incline devant le désir du peuple et charge Samuel de désigner comme roi un certain Saül dont l’aspect grand, beau et fort semble répondre à l’attente de tous. Malheureusement, une fois en place, il s’avère que cet homme a l’esprit fragile et sa peur de perdre le pouvoir provoque des comportements déviants dangereux pour le peuple. Tant et si bien que Samuel est chargé par Yhwh d’oindre un successeur en catimini. C’est un petit jeune sans aucune référence qui est choisi, un certain David. A l’occasion d’un défi lancé à Israël par les Philistins qui proposent de substituer une bataille entre armées par un combat singulier entre deux champions, David, le petit jeune, se propose d’affronter en tête à tête un colosse nommé Goliath (1S 17). Il remporte la victoire et sauve ainsi son peuple : son  courage exceptionnel et son habileté lui valent d’entrer à la cour du roi Saül. Devenu chef de guerre au service du roi, David remporte de nombreuses batailles et son prestige va croissant auprès de la population. Saül en prend ombrage et par jalousie tente de le tuer. David acculé à la résistance, reste cependant légitimiste et alors qu’à plusieurs reprises il en a l’occasion, il refuse de mettre la main sur le roi. Finalement Saül meurt lors d’une bataille et David est alors élevé à la royauté (2S 5,4). Il assume cette charge de roi tout en restant modeste, il se garde bien d’humilier ses opposants, il ne se prend pas pour un roi, il ne cherche pas le prestige, il reconnaît publiquement la faute grave qu’il a commise en faisant disparaître lors d’une bataille, le mari de Bethsabée qu’il a convoitée et mise enceinte (2S 7). La repentance de David, son humilité, son énergie pour conduire et unifier son peuple divisé feront de lui l’archétype du roi qui bénéficie des faveurs de Yhwh. Il reçoit la promesse que sa dynastie sera éternelle ! Le désir d’un tel roi restera ancré en Israël.
Son fils Salomon lui succède (1R 2,12) et son règne marque l’apogée de ce peuple qui est maintenant respecté parmi les nations, avec ce triptyque de la réussite qui semble bien être l’accomplissement des promesses passées: un grand territoire, un magnifique temple dans la capitale Jérusalem, une royauté puissante et sage (1R 10).
Hélas la gloire tirée des succès de son règne, sa richesse symbolisée par la grandeur du temple et la taille de son harem détournent Salomon de Yhwh à la fin de sa vie. Roboam, un de ses fils,  lui succède et à l’opposé de David, il cherche à asseoir sa puissance en asservissant un peu plus son peuple, provoquant un schisme entre le nord et le sud du pays (1R 12).

Désir de justice

Une longue période s’ouvre où dans ces deux royaumes les rivalités, les complots et plus rarement des tentatives de réformes ponctuent les règnes successifs. A cette époque (à partir de 800 av.J.C.), le pays connaît un développement économique important dont profitent surtout certaines classes sociales proches du pouvoir.
Les avertissements de Yhwh se font alors plus explicites : le peuple de Yhwh ne peut survivre en exploitant les plus fragiles et en repoussant les émigrés.
Aujourd’hui comme alors, la fixation de nos désirs sur les biens matériels, sur notre confort personnel ou sur notre propre réussite, tend à nous éloigner de l’exercice de la justice, de la solidarité avec les plus démunis. La prospérité est bien une promesse de Yhwh, elle est le don de Yhwh mais elle ne peut perdurer si elle devient l’objet d’une conquête pour soi au détriment du souci de l’autre.

Les prophètes dénoncent vigoureusement, au nom de Yhwh, l’asservissement des plus pauvres.

Yhwh via le prophète Amos avertit les riches qu’en refusant d’ouvrir les yeux sur la détresse des plus démunis, ils ne font qu’exacerber la violence: En voulant repousser le jour du malheur,vous rapprochez le règne de la violence.(Am 6,3).  Le ton se fait très menaçant : « Yhwh traduit en jugement les anciens de son peuple et ses chefs … Qu’avez-vous à écraser mon peuple et à fouler aux pieds la dignité des pauvres » (Es 3,15). « Il (Yhwh) attendait le droit, et c’est l’injustice. Il attendait la justice, et il ne trouve que les cris des malheureux » (Es 5,7).

Dévoiement du « désir religieux »

Le pire est que cette élite politique et religieuse pense être couverte à bon compte en pratiquant un culte à Yhwh. Cela horripile Yhwh, car son objectif  n’est pas d’être honoré par un culte formel mais que son peuple soit fécond et vive heureux, or cette fécondité est intrinsèquement liée au désir de justice : « Je déteste, je méprise vos pèlerinages, je ne puis sentir vos rassemblements … et dans vos offrandes, rien qui me plaise; votre sacrifice de bêtes grasses, j’en détourne les yeux … Mais que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable »  (Am 5, 21)
« Ses chefs jugent pour un pot-de-vin, ses prêtres enseignent pour un profit, ses prophètes pratiquent la divination pour de l’argent. Et c’est sur Yhwh qu’ils s’appuient en disant :« Yhwh n’est-il pas au milieu de nous ? Non, le malheur ne viendra pas sur nous » » (Mi 3,11)
Le prophète Michée écarte toutes ces illusions qui prêtent une valeur magique au culte religieux, il recadre le peuple sur ce que doit être son véritable désir :« On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que Yhwh exige de toi : Rien d’autre que respecter le droit, aimer avec tendresse et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6,8)

Ne voulant pas voir la misère des pauvres et le malheur des émigrés, le peuple va à l’encontre de l’enseignement reçu au désert en forme d’avertissement : « C’est Yhwh votre Dieu… qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, et qui aime l’émigré en lui donnant du pain et un manteau. Vous aimerez l’émigré, car au pays d’Égypte vous étiez des émigrés » (Dt 10,15).
Pour construire une véritable communauté, il faut être attentif aux malheurs des autres. Hélas les plus riches se sont voilés la face, ils portent la responsabilité de la catastrophe qui s’annonce : en 595 Nabuchodonosor, empereur de Babylone, le plus puissant de l’époque, détruit Jérusalem et déporte sa population (2R 24).

Perspective de transformation du désir

En exil, le peuple d’Israël est désorienté. Les objets de son désir –un territoire, un roi, un templequi correspondent aux trois niveaux du désir chez l’homme –biologique, politique et spirituel sont-ils perdus ?
Yhwh est-il encore avec lui ? Que deviennent ses promesses? Peut-il encore se fier à Yhwh ?
Pourtant Yhwh reste présent au milieu des déportés par la voix de nouveaux prophètes qui leur expliquent les causes de ses malheurs. Dans ce contexte de grande frustration, les prophètes amènent le peuple à travailler la portée symbolique des trois objets de ses désirs.
Ils annoncent un événement improbable: la naissance d’un nouveau peuple composé des plus fragiles, de ceux qui persévèrent à désirer la justice : « Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit ….Ce reste d’Israël ne commettra plus d’injustice ; ils ne diront plus de mensonge ; dans leur bouche, plus de langage trompeur. Mais ils pourront paître et se reposer, nul ne viendra les effrayer. » (So 3,13)
Mais dans les faits, le désir de justice est loin d’être partagé par tous, le message des prophètes se heurte à de grandes résistances. On peut s’interroger : pourquoi l’humain reste-t-il aussi imperméable à cet enseignement de justice ?
Le prophète Michée laisse entrevoir que les choses peuvent tout de même changer et qu’une « rumeur humaine » jaillira du peuple : «  Je vais te rassembler, Jacob, tout entier, je vais réunir le reste d’Israël. Je les mettrai ensemble, comme un troupeau au milieu de son pâturage. Et de lui sortira une rumeur humaine » (Mi 2,12)
C’est la promesse d’une  nouvelle alliance : « Des jours viennent – oracle de Yhwh – où je conclurai avec la communauté d’Israël – et la communauté de Juda – une nouvelle alliance… Voici donc l’alliance que je conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours-là – oracle de Yhwh: je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi… ils me connaîtront tous, petits et grands. Je pardonne leur crime ; leur faute, je n’en parle plus ». (Jr 31,31)

Pour réaliser la nouvelle alliance, Yhwh envisage une solution radicale : changer le cœur de chaque homme pour dilater son désir et le rendre sensible à la justice : « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » (Jr 36,26).
Concrètement quand, comment et par qui cette ère nouvelle adviendra-t-elle ? Quel sera le désir de ce nouveau peuple ?

Métamorphose du désir d’un Roi

Dans cette nouvelle économie que devient le désir d’un roi ?
Des signes assez mystérieux sont donnés par le prophète Esaïe, il annonce que la libération viendra par la naissance d’un enfant qui sera un souverain d’un type tout à fait nouveau : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi.  … Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. La souveraineté est sur ses épaules…  Il y aura une souveraineté étendue et une paix sans fin pour le trône de David et pour sa royauté, qu’il établira et affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours » (Es 9,1).
Les apparences de ce nouveau roi sont surprenantes, il apparaît sous les traits d’un serviteur humilié. Non seulement il ne se manifestera pas par la force, la puissance et la domination, mais il renonce à faire face à la violence par la violence : « J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, mes joues, à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas caché mon visage face aux outrages et aux crachats. C’est que Yhwh  me vient en aide : dès lors je ne cède pas aux outrages, dès lors j’ai rendu mon visage dur comme un silex, j’ai su que je n’éprouverais pas de honte » (Es 50,6)

Ce renversement radical des prérogatives liées au pouvoir est inouï, il en perturbera beaucoup, mais certains en seront émerveillés et des rois resteront bouche bée : « De même que les foules ont été horrifiées à son sujet– à ce point détruite, son apparence n’était plus celle d’un homme, et son aspect n’était plus celui des fils d’Adam –, de même à son sujet des foules de nations vont être émerveillées, des rois vont rester bouche close, car ils voient ce qui ne leur avait pas été raconté, et ils observent ce qu’ils n’avaient pas entendu dire » (Es 52,13).
Aux antipodes des souverains de ce monde, loin de plastronner, ce nouveau roi est méprisé. Dans son souci de supporter la violence, son apparence est peu glorieuse : « celui-là végétait comme un rejeton, comme une racine sortant d’une terre aride ; il n’avait ni aspect, ni prestance  tels que nous le remarquions, ni apparence telle que nous le recherchions. Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel celui devant qui l’on cache son visage; oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement. En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités… Brutalisé, il s’humilie; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche » (Es 53).
Ce « roi », ce messie mystérieux est à l’opposé de l’esprit de domination auquel l’idée de souveraineté est attachée, à l’opposé de l’image de la toute-puissance que l’homme projette sur Dieu.

Métamorphose du désir d’une terre

Chaque crise politique de l’état d’Israël s’est terminée par la déportation d’une partie de sa population et l’occupation de sa terre par des étrangers.
Chacune de ces déportations (en 721 en Assyrie, 595 à Babylone) semblent infirmer la promesse de la « terre promise ». L’auteur du Livre des Rois en donne l’explication : « Ils ont rejeté ses lois ainsi que l’alliance qu’il avait conclue avec leurs pères, ils ont couru après des riens et les voilà réduits à rien. Ils ont suivi les nations qui les entouraient alors que Yhwh leur avait prescrit de ne pas agir comme elles. » (2R 17,13)
Aux déportations forcées s’ajoutent ultérieurement l’exil volontaire (la diaspora) de nombreux juifs qui pour fuir une situation de misère et d’oppression s’installent par petits groupes dans de nombreuses villes du pourtour méditerranéen, tout particulièrement en Égypte.

 

Le prophète Jérémie incite les déportés à accepter cette installation en terre étrangère et à prier pour le bien de ceux qui se sont emparés de leur terre plutôt que de rêver à un retour rapide en Judée ! L’objectif de posséder un territoire précis est ébranlé.
Il leur annonce par ailleurs que Yhwh  rassemblera dans la joie tous les démunis de la terre :  « Clamez, jubilez, dites : Yhwh délivre son peuple, le reste d’Israël. Je vais les amener du pays du nord, les rassembler du bout du monde. Parmi eux, des aveugles, des impotents, des femmes enceintes et des femmes en couches, ils reviennent ici, foule immense. » (Jr 31,7). Après la destruction de Jérusalem, le nom de Sion, le mont près de Jérusalem, symbolise désormais cette nouvelle terre où régnera la justice :« Sion sera sauvée par la justice, et ses habitants convertis le seront par l’équité » (Es 1,27)

Le fait que Yhwh intervienne auprès de son peuple en territoire ennemi laisse entrevoir, au moins chez certains, que l’identité du peuple n’est plus alors conditionnée à la possession d’un territoire et que l’idée de la  « terre promise » est  plus large que la terre de Canaan.

Métamorphose du désir religieux

En déportation, alors que le désir d’une terre semble prendre une tournure inconnue, la destruction du temple a privé le peuple d’un autre pilier de son identité, le culte à Yhwh. Après le retour à Jérusalem et les tentatives de restauration du temple, ce sont d’autres pans entiers de la construction religieuse d’Israël qui semblent fragilisés.
Des questionnements sur les fondamentaux de leurs croyances se manifestent tout particulièrement dans deux chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, le livre de Job et l’Ecclésiaste (appelé aussi livre de Qohélet).

Le livre de Job interroge la pertinence du lien fait dans le livre du Deutéronome entre la pratique du bien et la jouissance du bonheur : « Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd’hui d’aimer Yhwh ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes. Alors tu vivras, tu deviendras nombreux … et le Yhwh ton Dieu te bénira dans le pays où tu entres pour en prendre possession » (Dt 30,15)

Job est un personnage important dont le bonheur et la richesse semblent trouver leur origine dans sa pratique de la justice et le bien qu’il a prodigué toute sa vie autour de lui. Puis voilà que brutalement tout s’écroule, il perd tout. Ses amis, religieusement bien-pensants, cherchent à sauvegarder le principe du texte du Deutéronome. Face aux malheurs qui accablent leur ami, ils l’invitent à fouiller dans sa vie et à reconnaître des fautes qu’il a cachées jusque-là.
Job se révolte contre ses amis et prend à partie Dieu qui n’a pas respecté sa promesse d’accorder le bonheur à ceux qui font le bien comme lui. Le livre s’achève par une scène où Job est invité par Yhwh à visiter toutes les grandeurs de la terre. Cette expérience extraordinaire de son voyage avec Yhwh le bouleverse et le remplit de joie, mais il n’en reste pas moins que pour le lecteur la question de la rétribution de l’homme de bien reste en suspens.

L’autre remise en cause avec le livre de Qohélet, est celle du désir de sagesse. Qohélet a passé toute sa vie à étudier la sagesse. A la fin de sa vie il considère qu’au final toute cette quête n’est que vanité, car le sage comme le sot finissent de la même manière : « Alors, moi, je me dis en moi-même : Ce qui arrive à l’insensé m’arrivera aussi, pourquoi donc ai-je été si sage ? Je me dis à moi-même que cela aussi est vanité. Car il n’y a pas de souvenir du sage, pas plus que de l’insensé, pour toujours. Déjà dans les jours qui viennent, tout sera oublié : Eh quoi ? le sage meurt comme l’insensé ! Donc, je déteste la vie, car je trouve mauvais ce qui se fait sous le soleil : tout est vanité et poursuite de vent. » (Qo 2,15),

Ces remises en cause du bien-fondé des désirs spirituels auxquels s’ajoutent les incertitudes de la question de la royauté, du territoire et du temple, incitent des écrivains (les scribes), des pratiquants exigeants (les pharisiens) à se pencher sur leurs croyances par une étude approfondie des textes de la Loi et des prophètes. Ils amorcent un travail de symbolisation des désirs de l’homme.
Mais pour beaucoup, après le décret de l’empereur Cyrus en 521 qui a permis à ceux qui le souhaitaient de revenir à Jérusalem et de reconstruire le temple, ce retour est synonyme d’un désir de « revenir comme avant ». Après toutes les difficultés de la reconstruction, puis l’apparition de nouvelles crises politiques avec les occupants successifs, le judaïsme éclate en plusieurs courants. Dans ce désir de « revenir comme avant », les « zélotes » se polarisent sur l’autonomie politique et la reconquête des territoires occupés quitte à prendre les armes, tandis que les « saduccéens », prêtres du temple, s’attachent à restaurer la pratique du culte quitte à s’acoquiner avec l’occupant. A l’opposé, les « Esséniens » fuient toute compromission avec l’argent et le pouvoir, ils créent des communautés nouvelles, loin des villes, fondées sur un idéal ascétique de piété et de pureté.

Tous ces courants attendent bien un messie, mais les attributs de ce messie semblent bien recouvrir les désirs spécifiques de chacun. Telle est la complexité de la situation religieuse en Israël avant l’arrivée de Jésus

Jésus à l’épreuve de son désir

Quand Jésus apparaît, la puissance de sa Parole et les guérisons qu’il opère font surgir l’espoir de voir en lui le messie qui restaure le royaume, objet du désir du peuple. L’attente extrêmement vive qu’il suscite n’est pas dénuée d’ambiguïté et Jésus doit se prémunir et nous prémunir d’espoirs équivoques.

Au début de son évangile, Matthieu décrit une scène étonnante où Jésus est mis à l’épreuve de son désir. Avant d’engager son action publique, il doit être au clair avec lui-même : dans quel sens orienter cette puissance qu’il porte en lui ?
Le récit de Matthieu illustre de façon très imagée l’inversion de la puissance qu’il opère. Au désert après quarante jours de jeûne, une voix lui suggère qu’en tant que « fils de Dieu » il peut manifester sa puissance pour satisfaire tous ses désirs :

 

–  pour répondre à ses besoins biologiques, il peut transformer des pierres en pain. Jésus réagit en reprenant l’idée de la valeur symbolique du pain donné par Yhwh au désert : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Mt 4,4).

 

– pour ses besoins spirituels, cette voix lui demande de monter sur le toit du temple (sommet de la religion), puis en instrumentalisant des versets de la Bible (Ps 91,11), l’incite à se jeter dans le vide pour manifester qu’il est soutenu par Dieu et prouver ainsi à tous qu’il est vraiment fils de Dieu. Jésus refuse de « tenter Dieu », c’est-à-dire d’adresser une prière, qui sous couvert de montrer sa foi et la force de la prière, conforte la puissance du « moi ».

– pour ses aspirations politiques, cette fois-ci la voix l’emmène sur une très haute montagne qui domine toutes les nations de la terre et lui dit que s’il rentre dans la logique de puissance de ce monde, il maîtrisera toutes ces nations et sera couvert de gloire. Jésus donne un nom à cette approche de la puissance, l’idolâtrie.

 

Un peu plus loin dans l’évangile, Jésus nous met en garde contre les espoirs d’une restauration politique fondée sur la domination et les écueils d’une pratique religieuse trop formelle qui tend surtout à valoriser notre « ego ».  Jésus recadre notre « désir religieux » : « Gardez-vous de pratiquer votre religion devant les hommes pour attirer leurs regards ; … Quand donc tu fais l’aumône, ne le fais pas claironner devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, en vue de la gloire qui vient des hommes. » (Mt 6,1).

Plus tard, confronté à une demande pressante de savoir s’il était le messie attendu, Jésus se contente de citer Esaïe : « Les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11.5). Es35.5-6)
A chacun de comprendre…

Comment opérer le basculement de notre désir ?

Des forces quasi insurmontables, de fixation, de régression ou de domination auxquelles nous sommes affrontés entravent l’élargissement de notre désir.
Les disciples de Jésus le voient souvent en prière. Ils en sont intrigués, ils sont en demande du contenu et du sens de sa prière.
Avant de prier, Jésus les  incite à se confiner. En préambule de la prière du « Notre Père », il leur recommande : « Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. » (Mt 6,6)
A la lumière de cette parole, j’ai trouvé étrange que des chrétiens puissent manifester devant l’église St Louis à Versailles (l’église de mon enfance) pour protester contre la mesure  gouvernementale de fermeture temporaire de l’église en brandissant des pancartes avec cette inscription « Nous voulons prier ! Nous voulons prier ! » .
Non le confinement n’est pas un obstacle à la prière, il en serait peut-être même une condition.
La prière qu’il propose à ses disciples  dans le retrait et la solitude, n’est pas pour autant la prière de  solitaires coupés du monde : « Vous donc, priez ainsi: Notre Père qui es aux cieux, fais connaître à tous qui tu es, fais venir ton Règne, fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel. Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin, pardonne-nous nos torts envers toi, comme nous-mêmes nous avons pardonné à ceux qui avaient des torts envers nous, et ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur» (Mt 6,9-14).

Notre Père qui es aux cieux

Ce n’est pas un « moi » qui s’adresse à Dieu pour obtenir son petit salut personnel, mais un « nous ». Par ce « Nous », le priant s’associe à tous les hommes. Par cette référence à un père commun, il devient  le frère de tous, solidaire de toute l’humanité. Ce « Notre père » le situe d’emblée dans l’universel par cette référence « aux cieux », c’est-à-dire à cet Infini, cet Éternel qui nous rassemble et nous unit.

 

Fais connaître à tous qui tu es

(autre traduction : Que ton nom soit sanctifié)
Fais nous connaître « ce Nom » indicible (sanctifié), ce Nom que nous ne devons pas instrumentaliser, que nous ne devons pas nous approprier dans le confort de certitudes religieuses. Cette connaissance que nous demandons n’est pas l’acquisition d’un savoir consigné dans un dogme mais véritablement une nouvelle naissance intérieure.

Fais venir ton Règne

Le terme de « Règne » regroupe les deux notions de territoire et de royauté, objets de la promesse et de ce désir multiséculaire. Jésus l’appelle « royaume des Cieux », pour nous faire entendre que notre désir déborde de toute satisfaction territoriale, sociale ou politique. Ce règne est celui entrevu avec lyrisme par les prophètes annonçant l’avènement d’une ère nouvelle : «  Je conclurai avec mon troupeau une alliance de paix, je supprimerai du pays les bêtes féroces, il habitera en sécurité dans le désert et sommeillera dans les fourrés. De ce pays et des alentours de ma colline je ferai une bénédiction. Je ferai tomber en son temps la pluie qui sera une pluie de bénédiction. L’arbre des champs donnera son fruit et la terre ses récoltes ; mon peuple sera en sécurité sur son territoire ; alors ils connaîtront que je suis Yhwh quand j’aurai brisé les barres de leur joug et que je les aurai délivrés de la main de ceux qui les asservissaient. Les nations ne feront plus contre eux de razzias et les bêtes sauvages ne les dévoreront plus. Ils habiteront en sécurité sans personne pour les faire trembler. Je ferai croître pour eux une plantation de renom. Il n’y aura plus dans le pays des gens emportés par la faim ; les nations ne leur feront plus porter de déshonneur. Alors ils connaîtront que je suis YHWH, leur Dieu, qui suis avec eux, et qu’ils sont mon peuple, la maison d’Israël » (Ez 34,24).

Fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel

Le terme de « volonté », à la lumière de ce que l’on vient de voir, n’a pas la connotation d’imposition par la force d’un vouloir. Il exprime le désir de réalisation d’un projet, celui initial de la création du monde. Par cette prière nous nous impliquons dans ce projet, nous en devenons les coréalisateurs.

L’injonction du « Fais », traduction de notre désir, adressée trois fois à Dieu est surprenante, dire à Dieu ce qu’il doit faire, comment il doit s’affirmer !!!
L’expression « désir de Dieu » est ambivalente. Est-ce le désir de l’homme pour Dieu, ou le désir de Dieu pour l’homme ?

Dans la représentation du « désir de Dieu » analysée par Freud, le mouvement part de l’homme qui projette ses désirs vers un dieu imaginaire tout-puissant dont il demande un retour, une contrepartie à sa soumission. Nous avons vu que Freud voit dans cette expression le besoin de consolation, le comblement d’un manque où Dieu est l’objet fantasmé du désir de l’homme.
[On peut d’ailleurs s’interroger sur la pertinence des arguments de cette thèse développée dans un monde sociologiquement chrétien. Aujourd’hui, dans notre monde sécularisé, il ne semble pas que l’aggravation des inégalités sociales fortifie un « désir de Dieu », ni que l’absence de ce désir plonge les personnes dans l’anxiété. Dans son mal-être, l’homme ne cherche-t-il pas à se protéger de l’autre, plutôt qu’à s’éveiller au « désir de Dieu » ?]

Dans le « Notre Père », c’est le mouvement inverse, il est demandé à Dieu, de manifester, de partager, de réaliser ses désirs avec « nous ». Le mouvement part de Dieu qui appelle l’homme à partager son projet.

Le titre d’un livre de Lévinas, De Dieu qui vient à l’idée, illustre bien ce renversement du mouvement du désir qui s’oppose à l’idée de Dieu déclinée par Freud. C’est Dieu qui vient à l’homme et non l’inverse.
L’évangéliste Jean le dit autrement : « Voici ce qu’est l’amour: ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés » (1Jn 4,10).
La doctrine de l’incarnation enseigne que ce désir venu de l’infini se joue sur terre, parmi les hommes, nulle part ailleurs : « Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20).
Cette prière du « Notre Père » loin d’être une soumission à Dieu, traduit une adhésion à son projet, adhésion irréductible à la recherche d’une satisfaction, d’une solution à nos problèmes, d’une récompense. Comme le dit Lévinas, «  la responsabilité pour autrui ne relève pas du désirable pour le moi, elle oblige à l’Infini ».

Dans l’acception de l’expression « désir de Dieu » chez Freud, l’homme s’aliène dans la conquête potentielle de satisfactions. Dans l’acception de Lévinas, il entre en relation, il est choisi, « élu » par Dieu pour collaborer à la réalisation d’un projet commun sur l’humanité. Cette élection élève le sujet, le révèle à lui-même, le libère du souci de s’affirmer. Ce passage de l’aliénation à l’élection, de la soumission à la responsabilité se traduit dans la Bible par l’occurrence de l’expression « Me voici », qui est la réponse de tous les prophètes à l’appel de Yhwh. L’homme s’affirme face à l’appel de Dieu par un « vois-moi ». Un sujet se pose face à Dieu et prend ses responsabilités. Cette responsabilité non demandée par l’homme, loin de combler tous ses désirs, crée une blessure, l’affecte, creuse un peu plus le trou de son désir.

Un tel renversement nécessite un réel abandon (a-bandon = hors du pouvoir) de notre volonté propre, de nos fixations. Cette ouverture de notre désir à ce qui vient de l’Infini ne peut être par définition le fait de notre seule volonté, il nécessite des ressources tout à fait nouvelles, un don de Dieu. C’est l’objet de la deuxième partie de la prière du « Notre Père » qui se déploie sur trois axes :

Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin

Cette nécessité d’un don de Dieu pour nous permettre d’œuvrer à son projet pour l’humanité, nous l’exprimons très concrètement par une demande de pain. Nous avons vu plus haut, lors de la sortie d’Egypte, toute la richesse symbolique du pain qui est associé à la Parole. Par cette demande nous prenons acte que notre avenir dans la réalisation de ce projet nécessite non seulement la satisfaction de nos besoins biologiques, mais aussi et tout autant l’intelligence de son enseignement.

Pardonne-nous nos torts envers toi

Le don de Dieu trouve son accomplissement dans le par-don, la perfection du don. Toute l’histoire est faite de nos égarements, des fixations de nos désirs.  Ce nouveau règne ne peut advenir sans l’effacement des conséquences de ces égarements, comme l’a prédit le prophète Jérémie : « Je pardonne leur crime ; leur faute, je n’en parle plus ». (Jr 31,31).
Ce pardon n’est pas simplement un acte ponctuel vis-à-vis d’une personne précise, mais un état d’esprit intérieur permanent,  état d’esprit qui ne nie en rien  la nécessité de l’action de la justice.
A l’apôtre Pierre qui lui demande combien de fois il lui faut pardonner, jusqu’à sept fois ? Jésus répond « soixante-dix fois sept fois », expression pour désigner un nombre infini (Mt 18,21-35).

Ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur

Ce verset a fait l’objet d’une nouvelle traduction dans la liturgie catholique. On dit maintenant à l’église « ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre nous du Mal ». Le mot grec traduit par tentation peut aussi être traduit par épreuve. Aussi je me permets de vous soumettre cette traduction, un peu familière certes, mais qui me parle bien : « ne nous laisse pas tomber lorsque nous traversons une épreuve ». Dans les difficultés que nous affrontons, nous avons besoin de Sa présence, présence qui nous permettra d’écarter le « Mal » qui nous tente.

Cette prière du « Notre Père » active le basculement du désir, elle ouvre le chemin de l’universalité.

Les chemins de l’universel

Quel est l’aboutissement de ce travail de métamorphose des désirs, d’un roi, d’une terre et d’un temple, de quoi deviennent-ils le symbole ?
La conversion des esprits, préviennent les prophètes et à leur suite Jésus, ne se fera pas toute seule, ce sera un combat intérieur qui aura des répercussions politiques, et il y aura de la casse…

En ce qui concerne la royauté

Nous avons vu que Jésus, le Christ (christ = messie = oint = roi), a écarté toute idée d’emprise sur les personnes. La puissance de cette royauté s’exerce non par une domination mais par un don qui trouve son expression ultime dans le don de sa vie. Comment une telle royauté qui exclut la domination et la violence pourra- t-elle advenir dans un monde dominé par les puissants ?
Déjà 200 ans av JC, le prophète Daniel annonce de façon certaine la destruction successive des empires, l’empire assyrien, puis babylonien, puis grec et enfin romain. S’il signifie clairement que toute approche impérialiste du pouvoir n’a pas d’avenir sur le long terme, ce que confirme l’histoire, il annonce néanmoins que lors de la destruction de ces empires, « ce sera un temps d’angoisse tel qu’il n’en est pas advenu depuis qu’il existe une nation » (Dn 12,1).

Jésus reprend cette prophétie à son compte : « Il y aura alors en effet une grande détresse, telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à maintenant et qu’il n’y en aura jamais plus ».(Mt 24,21)
Mais sur les ruines de ces empires, le prophète Daniel entrevoit la naissance d’un nouveau royaume :« Or aux jours de ces rois-là, le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit et dont la royauté ne sera pas laissée à un autre peuple. Il pulvérisera et anéantira tous ces royaumes-là, et il subsistera à jamais » (Dn 2,44)
Jésus est très explicite sur la nature des habitants de ce royaume : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3)

– La « terre promise »

Elle ne fera pas l’objet d’une conquête militaire, elle sera donnée en héritage à un peuple qui aspire à la justice
« Ton peuple, oui, eux tous, seront des justes, pour toujours ils hériteront la Terre,( Es 6,21)…  vous hériterez de leur terre une portion redoublée et la jubilation d’autrefois sera votre apanage. Car moi, Yhwh, j’aime le droit. »(Es 61,7.
L’accès à la terre promise est fermé aux suffisants qui n’attendent la satisfaction de leurs besoins que de l’exercice de leurs pouvoirs : « C’est Yhwh de l’univers qui l’a décidé, pour flétrir l’orgueil de tout ce qu’on honore, pour déconsidérer tous les grands de la terre » (Es 23,9)
Au contraire, Jésus souligne que cette terre est obtenue par la douceur : « Heureux les doux : ils auront la terre en partage » (Mt 5,4).
Sur cette terre, la quête de justice et de douceur, suppose une forme de sobriété et peut-être même de dépouillement. Notre priorité doit porter sur la quête du royaume :
« Ne vous inquiétez donc pas, en disant : “Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De  quoi allons-nous nous vêtir ?”– tout cela, les païens le recherchent sans répit –, il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît.  Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. » (Mt 6,31)
Il est désormais révolu d’associer l’appartenance à ce nouveau peuple à une quelconque limite territoriale. Cette appartenance implique la volonté d’assumer sur cette terre, cette biosphère que le philosophe Bruno Latour appelle « la zone critique », la responsabilité de la rendre habitable pour tous ainsi que le respect de toutes les cultures.

Qu’en est-il du « temple » ?

Ce monument sacré symbolise la présence de Dieu au milieu de son peuple. Il est  le lieu de rassemblement et de la pratique religieuse collective.
Jésus en annonce la destruction : « Jésus était sorti du temple et s’en allait. Ses disciples s’avancèrent pour lui faire remarquer les constructions du temple. Prenant la parole, il leur dit : « Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? En vérité, je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit. » (Mt 24,1-2).
Sa parole est perçue par les tenants du pouvoir religieux de l’époque comme un blasphème. Elle conduit Jésus à la mort.

La seconde destruction du temple de Jérusalem annoncée par Jésus est effective en l’an70 quelques années après sa mort. Cette catastrophe ouvre une perspective inouïe sur la  présence de Dieu parmi les hommes. L’apôtre Paul l’explicite: « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint, et ce temple, c’est vous » (1Co3,16).

La présence de Dieu n’est plus associée à tel ou tel temple sacré, mais au cœur de l’homme.  Nous ne pouvons plus définir l’appartenance au « peuple de Dieu » simplement par une pratique religieuse au sein de telle ou telle culture ou dans tel ou tel lieu de culte. Dans un récit imagé, Jésus met en scène le jugement dernier : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ;  nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ». Dans les conditions d’entrée dans le royaume définies par Jésus, aucune appartenance religieuse n’est évoquée. Devant l’étonnement de ces élus  qui ne se souviennent pas avoir fait quelque chose pour lui, Jésus leur dit : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait !”(Mt 25).

Cependant cette présence de Dieu au cœur de chaque homme n’occulte pas la dimension sociale du désir et Jésus nous invite à nous rassembler : « Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18,20).
Ce besoin de rassemblement se traduit à la naissance du christianisme par la création d’une multitude de petites communautés (= ecclesia en grec qui donnera le mot « église »). Dans ces communautés ouvertes à tous, un nouveau culte est instauré : le partage d’un repas (agape), culte qui unifie les désirs biologiques, sociaux et spirituels de l’homme. Ce culte prend le nom d’« eucharistie », mot dont l’étymologie « rendre grâce » signifie qu’à l’opposé du repli identitaire, la communauté se constitue dans l’économie du don et l’accueil de l’infini.

Conclusion

L’idée même d’universel introduite  par les philosophes des « lumières » est aujourd’hui remise en cause car elle fût imposée par la puissance de l’Occident chrétien très souvent au détriment des cultures des minorités. La chrétienté a entaché cet idéal de l’universalité par l’exercice d’une domination dans une logique impériale.

Le travail de transformation du désir de l’homme que nous avons suivi dans la Bible nous indique les véritables conditions d’accès à ce chemin vers l’universel :
– L’abandon de toute domination dans l’exercice du pouvoir qui ne doit être que don et service.
– L’ouverture à la diversité des cultures impliquant le soin de notre terre commune.
– le respect de tout homme, visage du divin, qui transcende toutes les appartenances qu’elles soient ethniques, religieuses, sociales ou sexuelles. « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » (Ga 3,26).

Il reste une question. Comment un tel bouleversement de nos désirs peut nous venir à l’idée ?
Ce basculement de perspective du désir se heurte naturellement à de multiples résistances de la part de l’homme dont l’objectif  se limite à la conquête des composantes matérielles du  bonheur, avec ce rêve toujours renaissant d’une appropriation du pouvoir. Par ailleurs, alors que le message biblique annonce la disparition de toute domination dans le nouveau royaume, des religieux ont parfois substitué au pouvoir politique une autre forme de domination plus subtile : celle du pouvoir des clercs. Cette domination religieuse est rendue possible par l’image ancrée en l’homme d’un Dieu tout-puissant qui impose sa volonté et récompense ceux qui s’y soumettent. Certains religieux, par leur savoir, l’exigence de leur perfection morale, s’imposent au peuple comme les représentants de la volonté de Dieu.
Jésus non seulement s’oppose à cette emprise sur le peuple, mais il en dénonce toute l’hypocrisie. Ce n’est pas qu’il rejette toute relation maître-disciple, il la revendique même pour lui-même et s’en explique : « mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,28). La position de maître n’est légitime que si elle s’accompagne de douceur et d’humilité et à terme cette relation maitre-disciple libère le disciple de toute forme d’aliénation : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis… Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn 15,14).

Comment s’opère ce passage d’une perception matérielle de la promesse à un élargissement infini d’une réalité que nous ne pouvons entrevoir que par l’usage de symboles ?
Ce ne sont pas des injonctions morales ou une adhésion à une doctrine qui peut opérer cette métamorphose, mais le don de l’Esprit, ce souffle vital qui traverse le cœur de l’homme et transforme son désir. Or nous dit Jésus : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » (Jn 3,8).
Il  n’y a pas de recettes, l’Esprit « vient à l’idée » par des événements, des rencontres, des écrits de personnes qui témoignent de l’irruption de l’infini en eux.

Pour ma part ces jours-ci, j’ai lu une lettre d’une femme qui atteinte d’un cancer, s’est éteinte il y a quelques mois. Elle aimait la vie, le rock, écrire des chansons décapantes, transmettre à ses élèves la langue et la culture anglaises. Elle rêvait de vivre à la campagne avec son compagnon. Elle s’appelait Fanny. Elle a écrit ce texte quelques jours avant sa mort. Il faut préciser qu’elle se tenait dans une position délibérément agnostique et qu’elle n’avait aucune certitude quant à l’après. Cette lettre m’a bouleversé. Elle témoigne avec humour de ce dépouillement, de ce rapetissement des objets du désir qui en se faisant tout petit passent à travers les mailles de la mort pour accueillir l’infini.

Voici cette lettre :

Et dans notre série « Je vous raconterai! »
aujourd’hui:
Une oraison funèbre

Je me sens comme l’homme qui rétrécit dans Y a-t-il un Pilote dans l’Avion.
Non, je rigole.

Je me sens comme l’homme qui rétrécit dans le film du même nom, quand il a atteint la grille de la cave et qu’il est désormais assez petit pour en passer les barreaux et rejoindre le jardin.

C’est d’abord affolant, de rapetisser comme ça, parce qu’on n’est pas encore assez « diminué » pour ne pas réaliser ce qui se passe.
On ne retombe pas en enfance, on se replie dans sa prison, son nouveau statut, on ne pourra plus continuer d’être soi.

Au début, c’est ce qu’on croit.

Parce qu’on continue à vivre.

Alors à chaque nouvel à-coup qui vous tire vers le bas, à chaque étape, si peu engageante soit-elle quand on y arrive, on trouve toujours de quoi la décorer un peu, de quoi s’y réchauffer et on se l’approprie.
Il n’y a pas d’échelle trop réduite pour résister aux réflexes de survie:
le cercle d’action rétrécit mais on reste au centre.

Aujourd’hui je suis contente parce que j’ai pu passer toute seule du lit au fauteuil sans tourner de l’œil et parce que j’ai trouvé une meilleure place pour stocker les petits sachets de sucre qui restent sur les plateaux repas.

Je vois d’ici le pathétique de la situation vous sauter à la figure alors que non: la satisfaction éprouvée aujourd’hui dans cette chambre fut largement aussi intense que la jubilation, il y a quelques mois, de faire l’imbécile sur Internet.
A tel point que je ne trouverais aucun intérêt, aucun réconfort à m’entendre dire qu’un jour peut-être, je pourrais tourner d’autres clips, un peu plus sophistiqués.
Parce que mon sort est scellé.

J’ai changé, je suis nettement plus petite, mes bras sont moins longs;
c’est comme ça, mes priorités ont changé avec ma taille.

Mais à chaque nouveau balcon où j’ai atterri, j’ai dû regarder ailleurs, alors j’ai vu et compris d’autres choses.

Je ne me suis pas rendue à cette évidence d’un jour à l’autre, cela ne s’est pas produit telle une révélation : les à-coups sont suivis de soubresauts; à certains paliers on se demande même si on n’aurait pas repris un centimètre ou deux, une peu de masse musculaire.
Mais non, ce n’est pas dans l’ordre des choses, on avait dû passer devant un miroir déformant.

Moi, ce que je comprends aujourd’hui, c’est que d’ici peu je m’en vais rejoindre de l’éternel, de l’infini !!!
Et cela ne peut pas être moins stimulant que cette finitude à laquelle on s’épuise parfois à fournir une queue et une tête, parce que c’est plus grand, qu’on a toujours été minuscule de toute façon, et que le jardin derrière la grille c’est le monde entier.

Et non, je ne suis pas devenue complètement exaltée,  je vous explique, c’est tout.
Et je vous raconterai.

Fanny Ridrimont

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