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TENONS BON !

« Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous… » (Jn 1,14)

Le « Fils de Dieu » advient sur terre, il se présente comme « Fils de l’homme » et offre à chaque homme une destinée singulière, devenir frère du « Fils de Dieu ».
Mais cette advenue, loin des images pieuses et douceâtres de Noël, si porteuses commercialement, va prendre un cours tragique :
« Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu dans son propre bien, et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1,9-11).

D’où vient et pourquoi ce rejet de la part des hommes ?

L’évangile nous montre très explicitement que cette opposition émane des autorités religieuses.
N’est-ce pas tout de même un peu paradoxal ?
C’est que effectivement, par son advenue au sein de l’histoire des hommes, Jésus dénonce avec beaucoup de vigueur (Mt 23) l’hypocrisie de nombre de religieux ; il dévoile la violence dissimulée derrière des pratiques sacrées : « celui qui vous fera périr croira présenter un sacrifice à Dieu. » (Jn 16,2)
Cette violence du sacré contre certains individus ciblés s’explique par la nécessité d’éliminer toutes velléités individuelles, potentiellement déstabilisatrices d’un ordre garant de l’unité formelle du groupe. Cet ordre sera défendu par les « Pouvoirs et les Autorités », qui, en revêtant les habits du sacré, s’approprient la puissance de domination que les hommes attribuent à Dieu.
Jésus refuse d’utiliser cette puissance, la dénonce et en s’offrant volontairement comme victime au sacrifice en révèle définitivement la violence.
Après sa mort, il faudra aux hommes de nombreux siècles pour réaliser la portée de sa crucifixion.

La sécularisation progressive de la société

En Occident, cette caractéristique première du sacré prébiblique, commune à toutes les sociétés primitives se maintiendra encore longtemps au sein même d’une société historiquement remarquable, née du croisement de la religion judéo-chrétienne, de la pensée grecque et de l’organisation politico-judiciaire romaine, la chrétientéL’Eglise y a joué le rôle central, d’une part par l’autorité spirituelle qu’elle exerçait sur les pouvoirs politiques et d’autre part par la cohésion du tissu social qu’elle apportait à travers le développement de la culture, des arts (en particulier l’architecture), et surtout à travers la pratique des sacrements qui irriguait la vie quotidienne des populations. Cette chrétienté donna naissance à un ensemble de nations dont les rivalités politiques n’ont pas effacé une identité commune structurée autour de l’institution ecclésiale, mais son autorité n’a pas toujours évité le piège de la domination de la part des détenteurs de ce pouvoir.

Ironie de l’histoire, la diffusion du message évangélique raison d’être de cette institution revenait pour elle à scier la branche sur laquelle elle était assise. En effet c’est par le levier souvent méconnu de la révélation judéo-chrétienne, que petit à petit cette domination dite « cléricale » sur la société fut perçue comme néfaste au développement des individus.

L’Occident à partir du « siècle des Lumières », par son opposition aux « pouvoirs religieux» a amorcé d’une façon irréversible ce qu’on a appelé la « sécularisation » de la société. Mais il n’a pas perçu qu’en se libérant de cette attache avec le sacré, ce sont tous les liens qui relient les membres d’une société qui se délitent. Ce sera le début de la fin de la chrétienté.
Les tentatives pour remettre à jour l’utilisation d’un bouc émissaire, caractéristique du sacré primitif, clairement avoué dans les évangiles (Jn 11, 49-51) sont certes, encore et toujours, pratiquées par les pouvoirs autoritaires ; mais son usage apparait de plus en plus grossier et par là-même il perd beaucoup de son efficacité sur le long terme. Les sociétés privées du sacrifice par la crucifixion du « Fils de Dieu », voient tous les tuteurs canalisant la violence s’affaisser progressivement.

Ce besoin de sacralité pour faire peuple a alors quitté largement le terrain de la religion pour s’investir au XXème siècle dans des idéologies (capitalisme, matérialisme, nazisme, communisme, …) qui non seulement se sont montrées impuissantes à canaliser la violence des hommes mais le plus souvent l’ont exploitée et démultipliée. Aujourd’hui nos tentatives pour restaurer du sacré autour des valeurs de la République, de l’Ecole, de la Justice se montrent peu concluantes. (La ferveur quasi religieuse capable de rassembler les foules est réduite aujourd’hui au chant de la marseillaise sur les terrains de foot) ! Par ailleurs penser que les mécanismes du marché et de la démocratie, assis sur des institutions politiques et judiciaires laïques, seront à eux seuls aptes à pacifier les peuples est une illusion.

Non retenue par ces freins du religieux, non canalisée par cette sacralisation de la guerre autour des valeurs du patriotisme, de l’honneur et de la gloire désormais dévalorisées, la violence des hommes risque alors de se déchaîner d’une façon multiforme et de plus en plus irrationnelle.
D’autant que par ricochet de cette sécularisation, l’occident doit affronter un retour du religieux sous sa forme la plus violente avec la montée des fondamentalistes de toutes espèces. Le religieux archaïque qui masquait la violence, étant devenu inopérant, alors le sacré se diabolise et comme l’a écrit René Girard dans son livre « Achever Clausewitz » : «Satan devient alors le nom d’un sacré révélé et démonétisé par l’intervention du Christ ».
Sans aucune prise sur cette nouvelle forme explosive du sacré, l’occident ne peut décliner que des solutions pathétiques : bombarder, emprisonner, s’enfermer dans ses frontières, … De moins en moins capable de maîtriser le développement des inégalités sociales et désormais impuissant à endiguer ces violences qui se nourrissent de toutes les injustices réelles ou même simplement ressenties, il risque fort de s’engager vers cette «montée des extrêmes » prophétisée par R.Girard.

Alors que faire ?

Les propos de Jésus rapportés dans l’évangile (Mt 24, entre autres) annoncent explicitement que le triomphe des valeurs spirituelles contenues dans son enseignement ne se fera pas sans passage par des crises très graves. Il révèle même l’arrivée de temps apocalyptiques où les désastres dûs à la violence des hommes se cumuleront aux cataclysmes liés aux bouleversements de la nature et atteindront un paroxysme assez terrifiant.
St Paul le dira aussi à sa façon dans un autre contexte « Ce n’est pas à l’homme que nous sommes affrontés, mais aux Autorités, aux Pouvoirs, aux Dominateurs de ce monde de ténèbres,.. » (Eph 6,12)

Avec cette disparition lente des liens entre les hommes portés jusque-là par la religion, avec cette sécularisation dont l’origine encore une fois remonte paradoxalement à la révélation biblique, nos sociétés n’ont pas perçu que cette libération des individus de l’emprise collective du sacré archaïque impliquait désormais la mise en œuvre du seul antidote possible à la montée de la violence: la nécessité absolue de la solidarité et du pardon entre tous les hommes, un dépassement de toutes les appartenances, une ouverture à l’universel, seules conditions capables d’éviter dans une société sécularisée le retour au chaos primitif.
Utopique… bien sûr !!!
Oui, mais « si le reste du peuple trouve cela impossible… devrai-je moi aussi l’estimer impossible » dit Yhwh au prophète Zacharie (Za 8,6).
Au milieu de ces désastres, Jésus le christ nous exhorte à la sérénité :
« En vérité, en vérité, je vous le dis, vous allez gémir et vous lamenter … ; vous serez affligés mais votre affliction tournera en joie. Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction puisque son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement, elle est toute à la joie d’avoir mis un homme au monde.» (Jn 16,20+)
Noël, cet accouchement d’un enfant sur fond de violence et de désastre de l’humanité, est un éloge de la petitesse et de l’humilité qui signe la victoire de la Vie sur les tentatives de domination mortifères des puissants.
Jésus nous demande d’évacuer la haine en nous, sous toutes ses formes et de rester très vigilants face aux faux prophètes qui se réclameront de lui pour égarer les foules. Il nous appelle à la participation active de chacun en étudiant, partageant et transmettant son enseignement.

Quelle sera la fin ?

Il ne nous le dit pas et c’est tant mieux, mais il nous précise :
« Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Mt 24,25)
et en ce qui nous concerne plus concrètement :
« celui qui tiendra jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé. » (Mt 24,13)
Alors confiant dans son aide, tenons bon ensemble et souvenons- nous des paroles du prophète Michée :
« On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que Yhwh exige de toi : rien d’autre que de rechercher la justice, d’aimer avec tendresse et de marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6,8).

Alors bon noël à tous, avec toute mon affection et ma reconnaissance.
Dominique

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