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Préambule

L’objet de cette introduction est dans un premier temps de situer la Bible dans l’histoire des religions, en s’appuyant sur les travaux de sociologues et d’historiens. Nous verrons rapidement comment elle s’insère dans cette histoire, quel est son impact et quelle place elle tient dans la naissance et le développement de la civilisation occidentale.

Puis nous donnerons quelques repères pour aborder ce monument inclassable de la littérature mondiale. Enfin nous nous arrêterons sur l’expression « Parole de Dieu » pour éviter les chausse-trappes des interprétations abusives et l’instrumentalisation idéologique dont la Bible a été l’objet tout au long de l’histoire.

Depuis vingt siècles, chaque époque, avec son développement culturel et philosophique propre, a apporté sa pierre dans ce travail d’interprétation de la Bible pour construire un édifice que l’on appelle la tradition. Ce travail, disons jusqu’au XXème, est assuré presque exclusivement par des clercs pour l’instruction du peuple, non sans rencontrer des difficultés, non sans provoquer de graves tensions en particulier dans les premiers siècles du christianisme, mais aussi au seizième siècle avec le schisme entre Protestants et Catholiques.

Depuis une centaine d’années, les travaux de chercheurs autour de la Bible se sont multipliés.  Ces recherches contemporaines sur des bases plus scientifiques permises par le développement des sciences humaines enrichissent les interprétations traditionnelles religieuses, elles ouvrent des horizons nouveaux au monde d’aujourd’hui si désorienté face aux maux structurels dont souffre l’humanité.

 

A l’origine des religions, le sacré.

Les mutations du sacré

Que recouvre le mot de « religion » ? Comment définir  le mot « sacré » auquel la religion est associée ?
Faute de pouvoir définir de façon consensuelle le terme « religion », les sciences humaines préfèrent parler de « fait religieux ».

Le philosophe Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde a pris le parti de remonter aux origines de l’humanité. Il utilise le terme « religion » pour décrire un système qui structure « indissolublement la vie matérielle, la vie sociale et la vie mentale de ces sociétés ». Au fil de l’histoire, il repère les évolutions qui entraînent une mutation profonde des contenus attachés aux  mots « sacré » et « religion ». Enfin il montre comment l’avènement des écrits bibliques, à partir du premier millénaire avant notre ère, provoque une série de ruptures qui modifient radicalement les concepts de sacré et de religion.

Pour comprendre l’impact de la Bible, il nous faut examiner la place du sacré dans les sociétés primitives, sa métamorphose avec l’apparition de l’Etat entre le troisième et second millénaire avant notre ère, puis, au sein de ces états, l’émergence entre 800 et 400 av. J.C.,  à une période que Karl Jaspers a appelé période axiale, de nouvelles tentatives pour articuler le divin et l’humain.

Je m’autorise à résumer succinctement ci-dessous ces étapes en leur affectant un des qualificatifs : « tribal », « impérial », « clérical », pour en faciliter la compréhension au risque de la simplification. En effet il ne s’agit pas d’un processus univoque et linéaire, mais plutôt de couches successives qui se superposent et s’interpénètrent dans le temps et dans toutes les cultures. Dans le jeu des progressions et des régressions de l’histoire, les forces extrêmement puissantes des formes du sacré les plus anciennes – ancrées dans les profondeurs du psychisme de l’homme – restent secrètement présentes et actives au sein des formes religieuses beaucoup plus tardives.

Le sacré tribal

Les ethnologues ont mis en évidence l’universalité d’un mode de structuration de toutes les sociétés primitives, présent sans aucune exception sous toutes les latitudes et à toutes les époques préhistoriques. Les composantes de ce phénomène que l’on appelle « religion » sont clairement identifiables : récits mythiques des origines, tabous et rituels.
Les récits mythiques fondateurs font référence à des dieux, des ancêtres ou des héros,… auxquels le groupe doit son existence. Tous les aspects de la vie quotidienne qui structurent l’ensemble de la vie sociale et les relations au sein du groupe sont entièrement déterminés par la référence à un passé immémorial. C’est ce rapport inquestionnable au passé que l’on qualifie de « sacré ».
Les tabous sont des actes interdits dont la transgression provoque la colère des dieux.
Les rites ont pour fonction de réactiver cycliquement les effets des récits fondateurs et de conforter la stabilité du groupe et ses attaches à la terre des ancêtres.

Les sacrifices (sacer fecit = faire du sacré) sont au cœur de ces rituels.

On évoque ici des sociétés intangibles et immuables qui ont traversé des dizaines de millénaires. La contrepartie de leur extraordinaire stabilité dont la violence interne au sein du collectif semble conjurée, est l’absence d’autonomie de l’individu par rapport au groupe. L’identité d’un individu est définie par son appartenance au groupe. L’individu s’efface devant le déterminisme social imposé par les dieux. A ce stade du sacré il n’y a pas séparation entre religion et vie sociale.
« Dans le système religieux(…) se dévoile (…) la prévalence absolue du passé mythique (…) qui est le  moyen d’établir une coupure véritablement complète et sans appel entre l’instituant et l’institué, l’unique recours efficace pour fonder un ordre intégralement reçu, entièrement soustrait à la prise des hommes » (Marcel Gauchet.  Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985)

Les faits de la vie ne s’expliquent pas par des liens de cause à effet, physiques ou psychologiques, mais sont accueillis comme l’expression de la volonté des dieux, dont il s’agit de décoder, d’interpréter les intentions afin de les apaiser. L’osmose entre l’origine et le présent, la nature et les dieux, caractérise ce que l’on appelle la «pensée magique».
Cette pensée magique aux origines de l’humanité est aussi celle de l’enfant qui, par la création d’images et de croyances, enchante son monde. Elle lui donne une certaine prise sur ce qu’il ne peut comprendre et lui permet ainsi d’échapper à l’angoisse.

Le sacré impérial

Entre le troisième et le deuxième millénaire avant J.C., l’organisation des sociétés préhistoriques subit un premier ébranlement avec la naissance de groupes humains beaucoup plus larges qui se constituent en Etat. C’est à cette époque que l’on voit naître de grands empires, de la Chine à l’Egypte en passant par l’Inde, la Perse, l’Assyrie. Les ethnologues n’ont pu déterminer explicitement la cause de la formation de ces empires. Les progrès techniques dans les domaines de l’agriculture et de l’artisanat, les découvertes du bronze puis du fer, ne peuvent expliquer à eux-seuls ce phénomène. Les rivalités intertribales et la nécessité d’une paix imposée d’en haut ont sans doute aussi joué un rôle.
A la tête de l’empire règne une sorte de demi-dieu. Vêtu des prérogatives du sacré, intouchable, inquestionnable, l’empereur, le roi ou le pharaon, médiateur entre les dieux et les hommes est garant de la stabilité de la société. Mais cette médiation par un être humain  a pour conséquence de rendre le fondement de la société potentiellement accessible. En devenant questionnable, la structure même du sacré se lézarde peu à peu. C’est la raison pour laquelle dans le système impérial, toutes les mesures sont prises pour rendre l’empereur inaccessible au commun des mortels et préserver ainsi l’unité et la stabilité du groupe.
Au sein de ces empires apparaissent deux facteurs porteurs d’une dynamique qui insensiblement ébranlera la stabilité de la société.
– Le premier est l’émergence d’une hiérarchie (hieros =sacré, arkein=commander) entre les différents membres de la société c’est-à-dire une domination «sacrée» de certaines classes d’hommes sur les autres.
– Le second est lié à la logique de ces empires qui consiste à s’étendre, à élargir leur territoire pour y inclure tout l’univers connu. L’esprit de conquête est inhérent à cette représentation de l’Etat impérial.
Ces deux facteurs sont potentiellement porteurs de violence, en interne par la domination des hiérarques sur le peuple et en externe par la domination d’un peuple sur d’autres peuples.  Le sacré représenté désormais par un sujet, fragilisé par la perte de la référence absolue à un passé immémorial, glissera vers un système de domination justifié par la nécessité de garantir l’unité et la paix du peuple. En tant qu’émanation du divin, l’empereur substitue imperceptiblement sa propre suprématie à l’emprise des origines intemporelles des dieux.

La période axiale (entre 800 et 400 av. J.C.)

Emergence de l’individu et aspiration à un nouvel ordre du monde

Dans ce passage du sacré tribal au sacré impérial, un autre phénomène se dessine: la multitude des dieux présents au quotidien dans le monde enchanté des sociétés tribales se resserre en un nombre de plus en plus limité de dieux dont la puissance se trouve de ce fait multipliée. En prêtant aux dieux une puissance sur-naturelle qui les éloigne du monde terrestre, en cantonnant les dieux dans un au-delà lointain, l’homme trouve ici-bas un espace favorable au développement de son autonomie.
Dans cet espace ainsi libéré par une disjonction entre le monde d’ici-bas et l’au-delà, entre les hommes et les dieux, l’idée même d’individualité peut lentement germer.
Au sein des empires, l’émergence de nouvelles aspirations portées par de grandes personnalités, d’une part, et l’élévation des dieux dans un au-delà, d’autre part, affaiblissent le  sacré impérial. Le fondement de l’Etat, initialement rapporté aux dieux, sera lentement associé à des exigences terrestres le rendant discutable, ouvrant ainsi une brèche dans un système collectif perçu initialement comme reçu d’en-haut. L’organisation hiérarchique du peuple s’en trouve déstabilisée et sa légitimité écornée, d’autant que sa fonction d’unification pacificatrice est moins assurée. En effet l’ordre du religieux se dissociant du social, les conflits intra-sociaux jusqu’ici arrêtés par les liens du sacré, sont moins canalisés.

 

L’expérience d’une relative autonomie de l’individu et d’une emprise possible sur un monde désormais plus éloigné du divin développe la pensée spéculative au détriment de la pensée magique. Ce développement de la pensée chez l’individu fait apparaître un écart entre son système de croyances associé au divin et les nécessités d’organisation de son univers, non que les deux s’opposent systématiquement, mais l’articulation même de l’individuel et du collectif est mise en question. Cet écart, entre les aspirations individuelles et les normes du fonctionnement de la collectivité, est source de dilemme entre la fidélité à une loi divine et les nécessités sociales. IL incite à la recherche de nouvelles références.

Naissance de différents courants spirituels

Les réponses données par les différents courants spirituels qui apparaissent à cette période oscillent entre deux extrêmes :
–  d’un côté, la dévaluation du monde d’ici-bas, maléfique, dans lequel l’homme se sent prisonnier, au profit d’un monde infiniment autre auquel l’âme aspire.
– à l’opposé, un retour à un système traditionnel tentant de réimbriquer, par voie théocratique, l’ordre individuel et l’ordre collectif, le monde d’ici-bas et l’au-delà.

 

Diverses réponses émergent pendant cette période axiale. Elles proviennent de personnalités exceptionnelles qui donnent naissance à divers courants de spiritualité ou de philosophie :
Confucius  cherche à restaurer le  « mandat du ciel » conféré à l’empereur en revivifiant la sagesse ancienne des ancêtres. Il serait à l’origine de ce que certains ont appelé «  l’humanisme chinois », avec le développement d’une morale positive structurée par des rites et par l’étude.
Lao-tseu, plus mystique, préconise la recherche de l’harmonie intérieure par la Voie (le Tao) en retournant à l’authenticité originelle de la nature. A l’écoute de la vérité du corps, en libérant l’esprit des contraintes de la vie sociale entachée de toutes sortes d’artifices, l’homme peut accéder au tout qui constitue son essence profonde.
– Dans le bouddhisme, par l’ascèse et l’extinction des désirs, causes de la souffrance, l’homme peut atteindre l’éveil, base de l’action altruiste, et accéder ainsi au nirvana.
Ces grands courants de la pensée orientale ne sont pas initialement des religions au sens strict du terme, mais en raison du développement de techniques spirituelles, de la fécondité de leur pratique, d’une forme de sacralisation des rituels associés et de l’adhésion de nombreux disciples à ces grands sages, ils ont souvent été identifiés à des religions.

 

– Il en va autrement pour Zarathoustra (ou Zoroastre) qui lui s’appuie sur une religion existante, la religion mazdéenne, qu’il réforme et oriente vers une forme de monothéisme au bénéfice du dieu Mazda (la lumière), même s’il subsiste un dualisme apparent entre l’esprit du Bien d’Ahura Mazda et l’esprit du Mal d’Arhiman, tous deux opposés car représentant le jour et la nuit, la vie et la mort. Ces deux esprits coexistent dans chacun des êtres vivants. Le zoroastrisme peut être considéré cependant comme un monothéisme, car seul Ahura Mazda conserve la prééminence céleste et triomphera du mal à la fin des temps.

 

– A ces courants spirituels venus de l’Orient d’Israël viennent s’ajouter de l’Occident des figures de l’idéal du sage : Thalès et Socrate en seront les plus illustres représentants. Thalès serait le premier à attribuer aux phénomènes naturels des causes matérielles et non surnaturelles, alors que Socrate serait le premier à consacrer la réflexion philosophique aux affaires humaines, et non plus à l’étude de la nature. Ils donneront naissance à différentes écoles philosophiques dont celles de Platon et d’Aristote.

Le sacré « clérical »

Entre la fuite du monde et le renouvellement du sacré traditionnel, émerge la solution d’un compromis intéressant entre « spécialistes de l’au-delà », moines, anachorètes, ascètes, qui vivent à l’écart du monde, et le peuple chargé des nécessités de ce monde. Les premiers feront bénéficier de leur sagesse et de leur lumière les seconds, pour leur ouvrir progressivement l’accès au divin. Ce système fait ainsi coïncider dévaluation et réévaluation de ce bas-monde, il offre une issue pour tous entre ascétisme individuel et intégration à la collectivité.
Ce type de sacré qui repose sur l’articulation du divin et de l’humain avec une répartition des rôles au sein de la société, peut être qualifié  de « sacré clérical », le mot clerc étant pris dans son acception d’instruit, de cultivé.

La composante cléricale du sacré se développera plus spécialement dans les religions fortement institutionnalisées qui dès lors, n’échapperont pas toujours à un certain glissement vers une nouvelle forme de domination, celle des clercs sur les « laïcs », qui participe dans nos sociétés sécularisées au rejet de la religion.

 

 

Naissance du monothéisme en Israël

Le Dieu de la Bible

Pendant cette période axiale, le processus de transformation du sacré prend une forme radicalement nouvelle au sein d’un petit peuple, sans attache territoriale solide, assujetti le plus souvent aux puissances impériales environnantes dont l’origine méconnue se perd dans les aléas des déplacements de tribus nomades au deuxième millénaire avant notre ère. Il s’agit du peuple hébreu qui prendra le nom d’Israël lorsqu’il sortira du nomadisme pour s’installer dans une petite bande de territoire, passage de communication entre les grands empires égyptiens, assyriens, sumériens, perses. Que le monothéisme ait vu le jour chez ce petit peuple, entouré puis assujetti à des empires dont le développement économique et culturel est infiniment supérieur au sien parait historiquement bien imprévisible.
Ce peuple a déployé pendant plus d’un millénaire une littérature qui décrit, dans son histoire, les arrachements successifs au sacré tribal, puis impérial pour affirmer, non sans mal et non sans drames, l’existence d’un Dieu unique, créateur de l’humanité et du cosmos.

La radicalité de ce monothéisme porte sur deux points essentiels :

– la négation absolue de l’existence d’autres dieux.
Les approches sumériennes ou égyptiennes du monothéisme émergeaient de l’intérieur même de l’ordre ancien. Elles étaient en quelque sorte le fruit de forces souterraines latentes contenues dans l’évolution des perceptions religieuses. Elles n’impliquaient pas socialement la disparition d’autres dieux. Alors que le monothéisme biblique, lui, est totalement exclusif et marque ainsi une rupture avec tous les autres systèmes religieux.

– une perception inédite du rapport au temps.
Alors que les formes antérieures du sacré étaient légitimées par une référence absolue au passé, les récits bibliques introduisent la notion d’événement.
Cette notion est à distinguer de celle de « fait historique ». Le fait historique s’explique par des causes, par un enchaînement de circonstances alors que l’événement est ce qui advient, ce qui surgit sans cause déterminée. Il échappe à la rationalité, non par l’absence de sens, mais par l’impossibilité d’établir un lien de cause à effet.
La notion d’événement est absente des sacrés tribal et impérial qui puisent leur légitimité dans le passé mais aussi de toutes les spiritualités orientales pour lesquelles le temps n’est qu’un élément conjoncturel porteur de contraintes illusoires dont il faut se dégager.
La pensée philosophique grecque a bien différencié deux notions du temps : le chronos qui identifie la durée et le kairos qui qualifie les moments du temps : le temps opportun, le contretemps, …  « Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel : un temps pour enfanter et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant… », écrit Qohélet dans la Bible, ce sage contemporain de la philosophie grecque, fort désabusé, qui expérimente les limites de la sagesse.

Mais fondamentalement dans cette philosophie grecque, l’essence de l’être ne peut être affectée par le temps, perçu comme contingent et inexorablement cyclique, alors que le Dieu de la Bible intervient dans l’histoire des hommes. Ses interventions prennent des formes diverses : assez rarement celle de théophanie (= manifestation directe de Dieu), plus souvent celle de rêves, de visions, de révélations intérieures, vécus et relatés par des personnes singulières à des moments cruciaux de l’histoire d’un peuple.

Les prophètes d’Israël

Les écrits bibliques racontent l’histoire de certains hommes qui sont chargés par Dieu – à leur corps défendant – de transmettre un message au peuple, à ses représentants politiques et religieux et parfois d’engager une action plus spécifique. Ces messagers que l’on appelle « prophètes », loin d’exprimer une soumission aux instances politiques et religieuses, subvertissent le plus souvent l’ordre établi pour instaurer un lien direct entre le « Dieu vivant » et son peuple dans la singularité du moment présent.
Sans remettre en cause les composantes structurantes de la société, la parole du prophète interpelle les acteurs de ces structures, le roi, les prêtres, les juges, les riches commerçants, etc… Un tel discours ne propose pas concrètement, face aux abus de pouvoir et aux inégalités sociales, des changements structurels de type politique ou économique. Mais il annonce que sans une transformation profonde des comportements des individus et tout particulièrement des autorités, d’inéluctables malheurs vont advenir.

Les responsables des institutions politiques et religieuses ne sont plus considérés comme « sacrés ».
« Alors j’ai déshonoré les sacro-saintes autorités » (Es 43,28) dit le prophète Esaïe.
Le prophète lit les signes des temps pour créer une dynamique nouvelle de l’action politique, sociale et religieuse et inciter le peuple à porter son regard résolument vers le futur.

Le sacré dans le judaïsme.

Les formes primitives du sacré dont la fonction était le maintien de la stabilité du peuple par la conservation de ses fondements, sont bouleversées par ce nouveau rapport au temps, par le poids d’une parole qui interpelle l’homme et l’appelle à réorienter l’histoire. Le passé n’est plus l’impératif immuable, mais fait l’objet d’une lecture critique.

Le rite n’est plus actualisation de forces enfouies dans le passé, mais mémoire d’événements, rappel des libérations passées, des arrachements successifs aux pratiques religieuses traditionnelles qualifiées d’idolâtries. Parallèlement dans cette mutation du sacré, c’est aussi le rapport à l’espace qui se trouve modifié. En effet l’idée d’appartenance à un peuple s’affranchira progressivement du lien avec un territoire donné.

 

Dans le judaïsme lors de l’exil à Babylone après la destruction du Temple de Jérusalem, au sixième siècle avant notre ère, ce sont les paroles consignées dans les livres de la Torah qui deviennent la référence du sacré. L’obéissance à cette parole est moins une soumission à quelques puissances que ce soit, qu’une démarche d’écoute (obedire, en latin = écouter), de réflexion, de quête de sens.
Cependant, après le retour de Babylone, les cultes et les sacrifices seront rétablis dans le Temple de Jérusalem restauré. La religion juive se structure et conforte l’identité nationale juive autour de la Torah. Cette identité résistera à toutes les tentatives des empires grecs puis romains de la détruire.

Début du christianisme

Le renversement du rapport entre l’humain et le divin initié par les prophètes d’Israël trouvera son expression ultime en la personne de Jésus dans le Nouveau Testament. Juif, il ne se pose pas comme fondateur d’une nouvelle religion, mais comme porteur au sein même du judaïsme d’un message divin destiné d’abord au peuple juif, puis à l’humanité entière pour la sauver, la libérer de toutes les entraves au développement de la vie.

Dans son message le sacré n’est plus lié à une appartenance ethnique, sexuelle, culturelle ou religieuse. C’est l’homme qui devient sacré.

« Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ?  Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint, et ce temple, c’est vous » (1 Co 3.16-17)

Une telle révolution du sacré est la « bonne nouvelle » (= évangile) annoncée. Elle implique l’engagement de chaque individu envers l’autre. Je n’utiliserai qu’avec parcimonie et précaution le mot « amour » tant son usage emphatique dans le discours religieux sensé répondre à toutes les questions, a occulté des réalités anthropologiques et psychologiques complexes.

La responsabilité entre les personnes, devenues sacrées, creuse un écart entre une foi portée par une parole vivante, actualisée en permanence dans la relation, et la religion fondée sur le culte. De ce point de vue certains théologiens ont pu affirmer qu’avec le christianisme nous avons basculé dans une ère post-religieuse. En effet le mot « religion » est attaché à une appartenance, à un culte avec une conception dominatrice du divin sur l’humain, alors que la révélation évangélique subordonne tout type de culte ou d’appartenance à la relation des hommes entre eux. Elle annonce la mort de toutes les dominations et la responsabilité de l’individu.
La réalisation effective de ce renversement dans le cœur des hommes se heurtera aux forces puissantes des sacrés antérieurs, toujours sourdement actives au sein de l’humanité. Chaque individu au cours de son existence devra traverser toutes les strates du sacré, passer du sacré magique et merveilleux de l’enfance à l’affrontement avec un sacré dominateur et punitif de l’adolescence puis, adulte, arracher ce sacré d’une appartenance sociale ou religieuse particulière et assumer sa responsabilité à l’égard du prochain.

La réalisation de cette métamorphose progressive du sacré comme l’illustre toute l’histoire biblique est un long et difficile cheminement toujours inachevé, toujours à réaliser, aussi bien pour les individus que pour les peuples. D’autant que, la transmission de cette voie nouvelle à travers le monde nécessite concrètement une organisation, la mise en place d’un corps institué avec une doctrine, des rites, des instances de régulation interne propres. De ce fait, le terme de « religion » reste associé au christianisme, avec le risque de perdre de vue la nécessaire « démythisation du religieux » pour reprendre une expression de Levinas.

La transmission de cette nouvelle religion au-delà du judaïsme s’opère par « inculturation ».  Ce mot créé dans le monde chrétien par rapprochement avec le mot « acculturation », utilisé en sociologie pour désigner l’interpénétration des cultures, désigne non seulement un mode de transcription du message biblique dans la langue et la culture des sociétés auxquels les évangélisateurs s’adressent, mais aussi par l’intégration en son sein des  valeurs culturelles des peuples « évangélisés ». C’est ainsi que le christianisme s’enracinera dans diverses cultures humaines. En son début, il saura s’imprégner et tirer bénéfice de toute la puissance logistique et judiciaire romaine ainsi que de l’effervescence intellectuelle et spirituelle issue de la Grèce et de l’Orient pour se diffuser rapidement dans tout le pourtour méditerranéen. A terme, cette métamorphose du sacré fait imploser le sacré impérial romain et recouvre le sacré tribal des « barbares » frontaliers de l’empire pour créer une civilisation que l’on appelle « la chrétienté ». Civilisation, qui une fois en position dominante culturellement n’évitera pas toujours, en son sein, le retour du sacré impérial avec par exemple les monarchies de droit divin en France jusqu’au dix- huitième siècle, les dérives du sacré « clérical » et une transmission par prosélytisme qui relève d’une démarche plutôt de type colonialiste à l’opposé de l’inculturation.

La Bible, fondement de notre culture et de notre civilisation.

Nous utilisons dans notre langue, le plus souvent sans le savoir, un grand nombre d’expressions, d’images, de symboles qui viennent de la Bible.
Les règles d’usage de certaines langues elles-mêmes furent de fait normalisées après la  traduction de la Bible. C’est le cas notamment de l’allemand et de l’anglais. Luther, au seizième siècle, fixe les bases de la langue allemande avec sa traduction de la Bible. En Angleterre, les hébraïsmes qui truffent la syntaxe anglaise s’expliquent par l’écriture de « la Bible du roi Jacques » en 1611.
La peinture, la musique ou la sculpture furent au moins jusqu’au siècle dernier des « arts sacrés » dont l’arrière-plan biblique est omniprésent. Les œuvres artistiques avaient très souvent une fonction pédagogique, elles servaient de support à l’enseignement populaire de la Bible. En effet le texte lui-même, accessible exclusivement en latin jusqu’au seizième siècle était réservé aux clercs. La transmission de son contenu s’opérait dans les églises par les sermons et les arts. L’architecture avec les cathédrales, répondaient clairement à une mission d’enseignement biblique.
L’histoire de notre civilisation occidentale, de la chrétienté, a ses grandeurs mais aussi ses tragédies dont l’Eglise ne peut s’absoudre.

Notons quelques grands tournants de l’histoire de la chrétienté :
– Au premier siècle de notre ère : naissance du christianisme issu d’un schisme entre différents courants judaïques.
– Au quatrième siècle : conversion de l’empereur romain Constantin au christianisme. La rencontre de la pensée philosophique grecque, du religieux chrétien et du pouvoir politique romain donne naissance à l’« Occident chrétien ».
– Au onzième siècle : naissance de la religion « orthodoxe » avec la séparation des Eglises d’Orient et d’Occident. Dans l’Occident chrétien, la légitimité des pouvoirs politiques des rois et empereurs est conditionnée à l’agrément de la papauté. La volonté des pouvoirs politiques de s’affranchir de cette tutelle ou d’instrumentaliser leur relation à la papauté pour leur profit tiendra une grande place dans le jeu politique des pays qui constituent l’Europe chrétienne ».
– Au seizième siècle, au sein cette Europe, naissance de la Réforme protestante pour dénoncer les dérives du pouvoir papal. Ces divisions, exploitées par certains pouvoirs politiques pour assouvir leurs ambitions, vont provoquer un schisme entre Catholiques et Protestants et les guerres de religion. La lecture de la Bible constituera un marqueur de cette division : sous Louis XIV, la lecture personnelle de la Bible sans médiation cléricale était considérée comme un acte de rébellion et pouvait entraîner la condamnation aux galères ! L’exil des protestants qui s’ensuivit est à l’origine de l’essor du monde anglo-saxon très attaché à la Bible.
– 1789-1794 : la Révolution française tente de faire table rase de tout ce qui constituait la chrétienté : les fêtes, le pouvoir des religieux, leurs monuments, etc… Elle adopte avec la
déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789 la devise : Liberté, Egalité, Fraternité, dont on peut faire paradoxalement remonter l’origine à la Bible. Ces trois grands principes sont en effet explicitement développés dans les lettres de St Paul écrites mille sept cent ans auparavant.

En 1792, les registres d’état civil jusqu’ici gérés par les paroisses sont pris en charge par les municipalités.
– Au vingtième siècle.
1905, en France, séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce fut le début de la fin de la chrétienté, dont la caractéristique majeure était l’osmose entre les pouvoirs intellectuels, politiques et religieux.

La Bible et notre temps.

La sécularisation des sociétés occidentales (le mot  « sécularisation » dont l’étymologie veut dire rendre au siècle, rendre au monde, a été utilisé pour signifier l’autonomie des structures politiques et sociales par rapport à la religion) marque la fin de l’emprise du sacré clérical chrétien sur l’organisation de la société. La laïcité s’impose, et les pouvoirs religieux occidentaux au nom même de la Bible – « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »(Mt 22,21)-  l’ont acceptée et aujourd’hui la prônent. Elle tend à s’imposer au monde entier via la mondialisation des échanges où les aspects techniques, scientifiques et économiques prennent le pas sur les convictions religieuses dans l’organisation des sociétés.

Cet effacement de la religion est ressenti par certains comme une agression culturelle, pouvant donner naissance par réaction à des courants fondamentalistes et des projets politiques radicaux, violents, pour contrer ce qui est perçu comme une désagrégation du sacré.

 

Les sociétés démocratiques séculières ont bien tenté de préserver une certaine sacralité des institutions républicaines: l’école, la justice, la présidence de la république, les hymnes nationaux, les fêtes nationales, etc…pour conforter la stabilité sociale, mais force est de constater que ces tentatives de sacralisation ont de moins en moins de prise sur les nouvelles générations. Aujourd’hui les chants à caractère rituel qui rassemblent et soulèvent la ferveur  des foules sont plutôt dans les stades de foot que dans les églises ou les rassemblements politiques.

 

A l’instabilité sociale liée à la perte d’influence de la religion, qui d’une certaine façon servait de « garde-fou », s’ajoute la croissance des inégalités dues à la concentration des richesses entre les mains des acteurs économiques les plus puissants, et à la surexploitation des richesses naturelles avec les conséquences climatiques et les mouvements de populations que l’on connait. Dans cette évolution qui obéit à la logique du capitalisme libéral, le désir de faire peuple s’affaiblit. L’individualisme en donnant la priorité à la liberté individuelle sur les exigences collectives se répand.

Par réaction, la nécessité de sauvegarder une communauté humaine ouvre un champ au communautarisme, forme moderne du sacré tribal.

Parallèlement le capitalisme illibéral tente de concilier la puissance économique du capitalisme avec un contrôle des libertés individuelles, il amorce ce qui s’apparente à un retour du sacré impérial.

Ces deux formes du capitalisme sont un danger pour la démocratie  (= gouvernement par le peuple), la première en estompant la notion de peuple et la seconde en lui retirant tout pouvoir.

 

Les grands défis lancés à nos sociétés démocratiques sont pour l’Etat d’opérer le découplage entre pouvoir et domination, et pour les individus d’articuler liberté et responsabilité. Objectifs qui paraissent assez utopiques. Face à cet impasse politique, de nouveaux courants de pensée sous le nom de collapsologie prennent acte de l’impuissance de nos pouvoirs politiques à se libérer de l’emprise des pouvoirs économiques, l’effondrement de nos sociétés leur paraît inéluctable et ils élaborent, pour l’après, des projets politiques de reconstruction d’une société nouvelle fondée, non plus sur la concurrence économique mais sur les valeurs de partage, de solidarité et de respect de la nature.
Hors du champ de l’action politique, nombreux sont ceux qui, en quête de sens dans un monde en perte de repères, s’orientent vers les techniques spirituelles orientales qui connaissent un essor important y compris au sein de communautés monastiques chrétiennes.

 

En résonnance avec ces courants, la Bible ouvre à l’humanité et à chaque homme un chemin qui, allie les deux dimensions politique et spirituelle.

Ces écrits qui s’étalent sur un millénaire déploient une longue gestation de l’humanité pour découvrir notre condition divine sans s’échapper de notre condition humaine.

Ils offrent des ressources « inouïes » pour mettre en œuvre ce renouveau dans le cœur de l’homme, pour continuer d’espérer en une vie nouvelle au-delà de toute catastrophe, et faire émerger un peuple réellement universel.

 

Quelques repères pour aborder la lecture de la Bible

La Bible ?  Non pas un livre, mais une bibliothèque.

Le terme de Bible vient du grec Biblia qui signifie « des livres », il s’agit donc d’une collection de livres, la Bible est la première bibliothèque. Le terme même de bibliothèque, postérieur au mot « Bible », a été créé parce que le mot Bible désignait une collection de livres particulière.
La rédaction des écrits bibliques s’étale pratiquement sur un millénaire. Les plus anciens récits peuvent presque remonter aux origines de l’écriture. Avec le temps et par un mécanisme d’acculturation, on peut déceler dans chacun des livres l’influence des savoirs et des cultures des plus grandes civilisations: assyro-babyloniennes, puis grecques et enfin romaines au milieu desquelles le peuple hébreu, que l’on appellera plus tard Israël et enfin Juif, était immergé. La pérennité à travers trois millénaires d’une identité particulière chez un si petit peuple, qui s’est nourri de tant de cultures et de civilisations sans s’y fondre et qui a survécu à plusieurs tentatives d’extermination, est en soi une énigme de l’histoire.

 

Quel genre de livres dans cette bibliothèque ?

Il n’est pas possible de regrouper tous les livres de la Bible sous un seul genre littéraire. Presque tous les genres y sont représentés, récits mythiques, récits légendaires, contes, récits historiques, oracles, poèmes, prières, recueils de sagesse,…

 

Comment s’est constituée cette bibliothèque ?

C’est au sein du peuple juif que tous les livres de la Bible ont vu le jour. Cependant un schisme s’est produit dans le judaïsme après la mort de Jésus à Jérusalem au début de notre ère, l’année zéro de notre calendrier étant celle de la naissance théorique de cet homme . Les chrétiens appelleront la bibliothèque des livres hébreux antérieurs à Jésus  « Ancien Testament », et celle des disciples de Jésus « Nouveau Testament ». A cette terminologie traditionnelle, les exégètes préfèrent aujourd’hui substituer les termes d’ancienne et de nouvelle alliance ou mieux encore de Première et Deuxième alliance (pour éviter la connotation d’obsolescence du mot ancien). En effet le mot testament vient du latin testamentum qui a été utilisé pour traduire le mot grec diathếkê. Or le mot grec contient l’idée de contrat entre partenaire que l’on ne trouve pas dans le mot testament. Le mot alliance, Berit en hébreu, traduit mieux la relation entre Dieu et son peuple décrite dans la Bible.

L’histoire du choix des livres hébreux à placer dans cette bibliothèque est complexe. Quand vous vous constituez une bibliothèque, sur quel critère sélectionnez-vous tel ou tel livre existant?
Le critère retenu : tous les livres inspirés par Dieu !
Mais alors comment sait-on si tel ou tel livre est inspiré par Dieu ?
La réponse ne va pas de soi. Les débats autour de cette question furent très animés. Ce n’est qu’en l’an 90 de notre ère que la communauté juive a finalisé une liste de livres dits canoniques (le mot canon en hébreu désignant un roseau qui servait d’unité de mesure, de norme). Cette norme, arrêtée par les savants et les autorités religieuses juives, fut reprise intégralement par les chrétiens sous la dénomination « d’Ancien Testament ».
Mais les choses se compliquent un peu lorsque les chrétiens intégreront certains textes judaïques qui n’avaient pas été retenus dans le canon juif. On appelle ces textes « deutérocanoniques », c’est-à-dire deuxième canon, deuxième norme. A l’époque de la réforme, les protestants reviendront au premier canon juif en considérant que les textes deutérocanoniques avaient moins de valeur. Aujourd’hui la plupart des bibles intègrent l’ensemble de ces textes en signalant ceux qui sont justement deutérocanoniques. Leur nombre est relativement marginal par rapport à l’ensemble commun et la question n’est plus aujourd’hui objet de polémique.

En ce qui concerne la constitution des livres du « Nouveau Testament », les débats au sein du christianisme naissant ne furent pas moindres. Dans les siècles qui suivirent la mort de Jésus, une floraison de livres souvent écrits sous le patronyme d’un disciple historique de Jésus (pseudépigraphes) a vu le jour. Il a fallu trier et ne retenir que les textes authentifiés et reconnus de fait comme faisant autorité par l’ensemble des communautés chrétiennes. Ce n’est qu’à la fin du IVème siècle que la liste fût définitivement arrêtée. Les livres non retenus sont alors qualifiés d’apocryphes.

 La Bible, un livre sacré ?

Nous avons vu plus haut que le terme de « sacré » a subi de grandes transformations tout au long de l’histoire biblique. La méconnaissance de ces mutations, de la nécessaire démythisation du mot, peut être la cause de graves malentendus dans la compréhension de ces textes. Il est nécessaire, avant d’en aborder la lecture, de lever ces malentendus.

La Bible n’est pas un livre de science.
Cela peut paraître évident puisque l’idée même de science n’est apparue que postérieurement à l’époque de la rédaction de ces écrits. Pourtant certains courants « hyper-religieux » encore présents aujourd’hui comme les créationnistes pensent que le monde fut créé en six jours ! C’est écrit dans la Bible, donc c’est vrai ! Oui, sauf que l’auteur ou plus probablement les auteurs n’avaient pas nos connaissances scientifiques et leur intention n’était certainement pas de transmettre un savoir de ce type. Il s’agissait pour eux de transmettre à travers un récit imagé, à l’instar des autres mythes qui circulaient alors dans les civilisations environnantes, un enseignement précis sur le sens de la création, sur les rapports de l’homme avec son créateur. Vouloir faire dire au texte ce qu’il ne veut pas dire, c’est le trahir.

La Bible n’est pas un livre d’Histoire au sens moderne et scientifique du terme.
Certains livres de la Bible transmettent certes un grand nombre d’informations sur l’histoire du peuple hébreu, mais les auteurs s’attachent beaucoup moins à l’exactitude factuelle des événements qu’à leur sens profond. Ils n’hésitent pas à grossir tel ou tel événement pour en faire mieux comprendre la signification. Pour signifier, ils utilisent des signes. Prenons par exemple l’usage des chiffres qui dans la culture juive diffère beaucoup du nôtre. Pour nous les chiffres sont un moyen de classer, de quantifier, de positionner dans le temps et dans l’espace tel ou tel événement et notre ambition est d’être le plus précis possible. La préoccupation des hébreux est autre, ils cherchent à transmettre le sens de l’histoire et pour eux les chiffres (d’ailleurs associés étroitement à leur alphabet) ont aussi une valeur symbolique. La Bible donne beaucoup de chiffres mais en faire des informations objectives sur des quantités ou des dates exactes, c’est passer à côté de l’intention de l’auteur pour qui ces chiffres sont souvent destinés à apporter un complément de sens aux événements qu’il décrit.

Mais alors qu’en est-il de l’historicité de la Bible ?

Depuis une centaine d’année, de grandes avancées sur ce sujet ont été accomplies par les historiens et les archéologues. Le nombre de scientifiques qui ont travaillé sur la Bible ce dernier siècle est considérable. Leur première recherche a porté sur les documents eux-mêmes.
De quelle époque datent-ils ? Par qui ont-ils été écrits ?
Bien sûr, il n’existe pas d’originaux de ces textes. Ce qui est accessible aux chercheurs, ce sont des copies de copies de copies de manuscrits. Mais les manuscrits sont tellement nombreux et dispersés dans des lieux si éloignés les uns des autres que leur authenticité ne fait plus débat globalement chez les scientifiques.
Pour aucun texte au monde nous n’avons autant de manuscrits. Pour le seul Nouveau Testament, les chercheurs disposent de plus de 20.000 manuscrits écrits en grec, latin, copte, syriaque… Le fragment le plus ancien, un passage de l’évangile de Jean, a été daté autour de 130, soit à peine plus de 30 ans après sa rédaction. Pour l’Ancien Testament, les découvertes de Qumran en 1947 furent un événement considérable. Imaginez que les manuscrits les plus anciens dont nous disposions jusque-là dataient du IXe siècle de notre ère. Avec cette découverte dans des grottes situées dans le désert de Judée à quelques dizaines de kilomètres de Jérusalem, on a retrouvé des manuscrits datant du IIIe siècle avant notre ère, soit un bond en arrière de 1.200 ans. On comprend l’excitation des chercheurs ! Ils ont réussi après des années de travail à remettre au jour, entre autres, une version presque complète d’un des livres les plus longs de la Bible, le livre d’Esaïe. Et bien chose incroyable, c’est la copie conforme de nos textes actuels, à quelques détails mineurs près ! Comment ces textes ont-ils pu se transmettre ainsi sans altérations significatives à travers les siècles ? C’est un grand mystère, … En tout cas, merci à ces scribes, à ces moines qui avant l’imprimerie, ont passé toute leur vie à recopier ces textes pour nous les transmettre. Bien sûr, peu de gens avaient accès directement à ces trésors et il faudra attendre l’invention de Gutenberg et le premier livre imprimé, justement la Bible, pour qu’elle soit théoriquement accessible à tout un chacun.
Si l’authenticité des manuscrits ne pose plus problème, il n’en va pas de même pour celle des faits rapportés dans la Bible. Pour en décider on ne peut pas donner une réponse unique valable pour toute la Bible. Il faut se mettre dans le contexte de chacun de ces livres : l’époque à laquelle il a été écrit, celle des faits qu’il rapporte, le genre littéraire, la problématique à laquelle il répond, etc…Il faut donc aborder cette question, selon nos critères scientifiques, avec une approche spécifique pour chacun des livres.

La Bible n’est pas un livre de doctrine religieuse.
Elle  n’est pas un ouvrage de théologie dogmatique, ni un catéchisme. La Bible n’est pas un catalogue exhaustif de vérités religieuses à adopter. L’idée de vérité y est bien présente, mais elle ne prend pas la forme binaire que nous entendons spontanément, elle n’est pas régie par le principe de non-contradiction où ce qui est vrai s’oppose au faux et réciproquement. La vérité dans la Bible prend la forme d’une quête permanente collective et individuelle, où le questionnement sur les événements et les mots tient une place fondamentale. La vérité n’apparaît pas comme un contenu objectif, intemporel et universel que l’on peut figer dans un texte que chacun devrait adopter littéralement. Elle n’est pas un acquis, elle apparaît plutôt comme un cheminement, une direction, un sens que chacun doit explorer. La vérité se révèle chez un sujet. Elle ne tombe pas (ou pas seulement) du ciel, mais elle émerge, vivante, du cœur de l’homme non seulement à travers l’Histoire collective mais aussi dans ses expériences de vie personnelle.

Quelle unité, quelle cohérence entre ces livres ?

Après avoir levé les idées préconçues souvent rencontrées au sujet de la Bible, comment peut-on caractériser cette bibliothèque ? Quels sont les liens qui unissent ces livres ? Quelle cohérence entre eux ? Une réponse simple parait a priori impossible du fait de la diversité des genres littéraires et de la grande richesse de ces livres sur différents plans, historique, poétique, religieux, anthropologique et même philosophique.
On peut néanmoins identifier deux points fondamentaux qui découlent de ce nouveau rapport au temps et à l’espace que nous avons vu plus haut :

  1. Il s’agit de l’histoire d’un peuple, le peuple hébreu dont l’origine plonge dans un passé si lointain (environ deux millénaires avant notre ère) qu’il échappe à nos moyens d’investigation scientifiques. On ne pourra jamais démontrer scientifiquement qu’Abraham ou même Moïse ont réellement existé. Les plus anciennes découvertes archéologiques qui nous donnent des indices se recoupant avec l’histoire biblique remontent au IXème avant notre ère, à une époque où les hébreux avaient un territoire délimité, une réelle organisation politique et administrative, bref une nation, même si comme dit la Bible elle-même, elle était « la plus petite des nations de la terre» (Dt 7,7). Alors trouver des traces d’une petite tribu de nomades des centaines d’années auparavant semble définitivement impossible.
    Pourtant, phénomène unique dans l’histoire, ce peuple développe pendant des siècles une mémoire créatrice. C’est-à-dire que le long des siècles, son identité s’est construite par l’écriture de son histoire, depuis les récits mythiques des origines aux chroniques contemporaines des auteurs, selon un processus universel que le philosophe Paul Ricœur a décrit et théorisé sous le nom d’ « identité narrative ».
  2. Au cœur de cette histoire il y a une parole. La caractéristique de la Bible est l’expérience d’un Dieu vivant qui parle aux hommes, à la différence des dieux, « ces idoles muettes » (1Co 12,2). La première parole est celle reçue par un homme, Abram dans une région de l’Irak d’aujourd’hui. Un dieu lui parle (à l’époque chaque peuple avait son propre dieu), lui demande de partir de chez lui et lui promet, alors que sa femme est stérile, une descendance plus nombreuse que les étoiles et que le sable de la mer !  Des millénaires plus tard, des milliards de personnes issues des trois religions monothéistes de la planète se réclameront de sa paternité!
    Apparue avec Abram, cette parole continuera à se manifester sous des formes multiples tout au long de l’histoire tumultueuse de ses descendants en particulier par l’intermédiaire des prophètes.

«Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois aux pères par les prophètes, Dieu, en la période finale où nous sommes, nous a parlé à nous …» (He 1,1)

Cette parole fera de ce peuple un peuple à part, séparé des autres peuples. Du fait de cette séparation, de cette élection, son histoire sera qualifiée d’« Histoire Sainte », autre nom que l’on donne traditionnellement à la Bible. Étymologiquement le mot « saint » en hébreu traduit l’idée d’une séparation. Cela ne veut donc pas du tout dire que les protagonistes de cette histoire soient des saints dans le sens que nous entendons généralement c’est-à-dire des exemples de vertu et de grandeur morale.
En raison de la place centrale d’une parole adressée par Dieu à des hommes au cours de l’histoire millénaire d’un peuple singulier, on dira de la Bible qu’elle est  « Parole de Dieu ».

 

 

 

La Bible, « Parole de Dieu »

Qu’entendre par « Parole de Dieu » ?

Cette expression « Parole de Dieu » ne se limite pas à désigner les passages de la Bible où Dieu parle précisément à tel ou tel personnage, elle recouvre l’ensemble des écrits de la Bible qualifiés d’ « inspirés ». Mais chaque phrase de la Bible sortie de son contexte, dissociée de la culture de l’époque, isolée de l’ensemble des textes bibliques, ne peut être considérée comme parole de Dieu et brandie en soi comme une vérité absolue. L’histoire nous a montré combien cet usage idolâtrique de la Bible était porteur de violence.

La Parole de Dieu, qui se déploie pendant un millénaire à travers des événements, des « oracles », portée par la mémoire d’un peuple toujours en sursis, toujours en migration, toujours à recréer, n’est pas succession de slogans simplistes, ni même une liste de préceptes imposés. Elle n’est pas un catalogue de solutions pour atteindre un objectif. Ce n’est pas non plus une parole ésotérique, destinée à des privilégiés ou à des mystiques, mais elle est destinée à tous pour créer un collectif qui ne sera plus déterminé par le passé et le lieu géographique, mais par l’engagement d’individus pour la construction d’un peuple nouveau à vocation universelle.
La Bible n’est pas une parole sur Dieu, elle est Parole de Dieu à l’homme pour l’homme. Elle est d’abord anthropologique avant d’être théologique. Elle tend à faire advenir des sujets libres et responsables; d’hétéronome (hétéro-nomos = loi imposée de l’extérieur), la loi biblique doit devenir autonome (auto-nomos = loi donnée à soi-même, loi intérieure).
Cette parole ne peut être réduite à une simple opération de communication, c’est une parole performative : en ce sens qu’elle réalise sur la personne qui l’écoute, les transformations qu’elle enseigne, elle pénètre et bouleverse la personne qui la reçoit.
« Vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à diviser âme et esprit, articulations et moelles. » (He 4,12)
La dimension très active de la Parole se traduit dans la Bible par des images symboliques charnelles. La Parole féconde et transmet la vie : de la fécondité d’Abram à celle de Marie, toute la Bible est rythmée par des récits imagés de naissances extra-ordinaires suite à une parole qui pénètre le cœur de l’homme à travers ses failles, ses blessures et ses manques.
Elle est aussi très souvent associée à la nourriture et à ses délices.
« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Dt 8,3)

« Dès que je trouvais tes paroles, je les dévorais. Ta parole m’a réjoui, m’a rendu profondément heureux.»(Jr 15,16)
«Tes paroles …. sont plus désirables que l’or et quantité d’or fin ; plus savoureuses que le miel, que le miel nouveau » (Ps 19,10).

L’étude de la Bible ne deviendra véritablement « Parole de Dieu » pour le lecteur que dans la mesure où les questions qui émergent de sa lecture rejoignent son expérience intime. Ainsi la Parole de Dieu suscite notre propre parole. La Parole de Dieu ne peut rester parole vivante sans être relayée par la nôtre. La Bible n’est guère accessible indépendamment de toute médiation; sans le secours de toutes les interprétations de ces textes transmises par nos prédécesseurs, nous n’aurions même pas idée de les lire, ni l’audace de proposer nos propres interprétations nourries à la fois des lectures transmises (ce que l’on appelle la tradition) et de l’apport des cultures de notre temps.

Ce travail de lecture active de la Parole qui s’appuie pour son interprétation sur la réalité de nos vies quotidiennes, génère un désir d’échange. Partager cette lecture au sein d’un groupe stimule notre pensée, éveille nos cœurs et nous protège des interprétations trop subjectives ou hasardeuses. La transmission de cette Parole se fait par l’écho qu’elle rencontre au sein d’un groupe. Les interprétations qui ne résonnent pas, qui ne sont pas relayées, s’éteignent d’elles-mêmes.

Métamorphose des mots et des expressions bibliques.

C’est sur un terreau culturel ancestral qu’est né dans les livres les plus anciens de la Bible, le sens premier des mots comme obéissance, péché, justice, sacré, sainteté, humilité, sacrifice, etc… ou des expressions comme la crainte de Dieu, la colère de Dieu, la volonté de Dieu. Or le sens de tous ces mots ou de ces expressions qui ont souvent une étymologie assez imagée, évolue, s’enrichit progressivement de contenus nouveaux qui se superposent aux précédents. La métamorphose de ces mots est à relier au développement du psychisme de l’homme et aux évolutions du sacré dont nous avons parlé plus haut.

Trop souvent dans la prédication classique ou dans l’enseignement du catéchisme destiné aux enfants, ce sont les sens premiers qui sont retenus et leur donnent des colorations moralisatrices, pauvres et univoques, qui entérinent des formes de domination et valorisent la soumission. Et pourtant, la richesse de la polysémie des mots et des expressions bibliques tend au contraire à arracher l’homme à toute forme d’esclavage pour le faire accéder à la Liberté et à la Vie. Pris dans leur contexte biblique ces mots paradoxalement incitent plus souvent l’homme à la transgression des pouvoirs établis qu’à la soumission. La méconnaissance de ces métamorphoses sur le terreau culturel et religieux de l’Ancien Testament peut induire et a de fait induit au mieux des incompréhensions, au pire de véritables contre-sens aux conséquences dramatiques. On connait sur certains individus les dégâts psychiques des discours « religieux » ultra culpabilisant. Sur un plan politique on voit sous nos yeux la Bible brandie par certains autocrates qui se présentent en défenseurs de la religion pour asseoir en interne leur emprise sur leur population et pour justifier en externe des mesures de défenses identitaires comme le rejet des migrants qui représenterait une menace de disparition de la chrétienté ! L’inverse même du message biblique.

Obstacles à l’écoute de la Parole

Ce double travail de la Parole, développement de la conscience individuelle et renforcement du sentiment d’appartenance à vocation universelle, s’est heurté dans la Bible et se heurte toujours à plusieurs types d’obstacles.

– Le premier est évidemment la non-écoute où, plutôt que d’écouter une parole difficile et exigeante, le peuple préférera retourner vers les pratiques religieuses ancestrales que la Bible condamne et qualifie d’idolâtries. La volonté de se fondre dans les civilisations ambiantes, relève de la peur de l’inconnu. Le refus d’être « séparé », d’être « saint », freine le développement de la conscience individuelle. Il se traduit alors d’une façon ou d’une autre par des retours vers des formes modernisées du sacré tribal.

– Le second obstacle est la fixation sur la Parole (pour utiliser un terme de psychologue) qui est alors simplement rabâchée au sein d’une pratique rituelle de plus en plus formalisée qui frise le magique. Elle est signe d’une identité fragile en quête d’assurance. La Parole, devenue objet d’une fixation, n’est plus une parole vivante, elle est alors réduite à un objet, signe d’appartenance religieuse. Elle perd sa force de transformation de la personne et se sclérose.

– Un autre obstacle beaucoup plus subtil et dangereux est celui de l’appropriation de la Parole. C’est la dérive du « sacré de type clérical » dans laquelle des experts utilisent leurs connaissances, leur maîtrise des textes ou la rigueur de leur pratique religieuse pour exercer un pouvoir sur les laïcs (l’étymologie du mot laïc = inculte). Les interprétations du texte sont alors contenues dans un savoir circonscrit, dans un dogme figé qui répond à toutes les questions, à rebours de l’interprétation symbolique qui reste ouverte au questionnement – la question est plus importante que la réponse – et tend vers un élargissement progressif et infini du sens du texte. Cette appropriation de la Parole transmet un « savoir » sur Dieu. Elle induit une attitude de soumission au détriment de l’exercice de la liberté et de la responsabilité personnelle. Tel n’est pas du tout l’esprit de la « Parole de Dieu ». La Parole est une pédagogie, elle ne s’impose pas, elle répond à un désir qui doit s’enrichir dans un travail collectif et individuel de compréhension

Pédagogie pour l’humanité en gestation.

Toute l’histoire biblique reflète la tension entre d’une part une appartenance religieuse spécifique qui se déploie par une filiation au sein d’une tradition (du mot latin tradere qui signifie « transmettre »), et d’autre part un arrachement des ligatures qui emprisonnent l’individu et entravent sa marche.

Dans la Bible, la libération est synonyme de cheminement, d’exil, d’exode, et de diaspora. Elle traverse des doutes, des déceptions, des rebellions. Ce double mouvement apparemment contradictoire, appartenir et se séparer, relier et délier, douter et faire confiance, se traduit par un long, laborieux et souvent douloureux travail d’ouverture, d’élargissement, de dilatation de l’appartenance. La Bible est cette gestation de l’humanité qui conduit chacun à trouver sa voie par et au-delà des limites des appartenances religieuses.

Comment lire, comprendre et interpréter la Parole ?

Décalage culturel

Nous avons évoqué l’obstacle du décalage culturel qui nécessite que le lecteur prenne en compte le contexte historique et  particulièrement les pratiques religieuses des peuples environnants pour percevoir l’originalité des spécificités de cette Parole. De ce point de vue les travaux des ethnologues, anthropologues et historiens des religions sont des apports nouveaux très précieux.
Mais qui dit parole dit usage de mots. Et là de nouveaux obstacles apparaissent liés à la langue et à l’usage évolutif des mots au cours du temps.

L’hébreu

L’hébreu est une langue très ancienne qui a vu le jour à une époque où l’écrit n’était qu’un support mnémonique de l’oral. Les lettres, uniquement des consonnes, permettaient au lecteur de retrouver le texte oral dont il connaissait déjà parfaitement les sonorités (la lecture était toujours publique, la lecture privée silencieuse ne viendra que beaucoup plus tard). Ce n’est qu’au troisième siècle de notre ère que des rabbins, par crainte de la disparition de cette mémoire orale, éprouvèrent le besoin de fixer la sonorité du texte avec l’écriture massorétique qui  inclut des voyelles par l’insertion de points sur les consonnes.

L’hébreu est une langue de poètes qui joue avec les mots, les fait résonner entre eux. Le sens des mots à travers les âges évolue, s’enrichit et prend de nouvelles couleurs, des harmoniques multiples. Les mots bibliques comme le montre bien Delphine Horvilleur, rabbin, dans son livre « En tenue d’Eve », sont des fils qui suivent une trame, s’entrecroisent à l’infini pour former, une texture, un textile, un texte, qui à la fois révèle et voile pudiquement la Parole divine.

Traductions

Autant dire que la traduction est un travail compliqué, une mission presque impossible. Depuis ces dernières années un grand nombre de traductions ont vu le jour. Elles obéissent chacune à un objectif spécifique : coller au maximum à la littéralité du texte,  le rendre accessible au plus grand nombre par l’usage d’un langage courant, mettre en évidence la beauté littéraire, le rythme des phrases et la puissance des images ou encore cerner au plus près les concepts psychologiques ou théologiques sous-tendus, etc… Aucune traduction ne peut allier dans un seul texte, ces différentes dimensions, c’est toujours un choix difficile.

Herméneutique et exégèse

Mais cette difficulté est une richesse et une chance. La distance, entre ce qui est écrit et ce que chacun peut comprendre, crée un espace infini de questionnement et d’interprétation où chacun doit prendre sa place. Cette place n’est pourtant pas arbitraire et purement subjective, elle nécessite médiation, partage de point de vue, confrontation. Lévinas parle d’une parole, non subjective, mais subjectivante : la parole crée le sujet.
Cette diversité de lecture possible, liée à la structure même de la langue hébraïque et à sa richesse symbolique, a suscité le développement d’une science de l’interprétation que l’on nomme « herméneutique » (ce mot, né de la nécessité d’interpréter les textes bibliques, est maintenant utilisé dans de multiples champs du savoir). L’herméneutique a trouvé son expression dans le judaïsme avec le Talmud qui explore par le jeu des mots, le rapprochement des racines, la juxtaposition d’images, etc… toute la richesse symbolique du texte biblique. Dans le monde chrétien, moins familier de la langue originale du texte, le travail de lecture prendra plutôt la forme d’une exégèse, c’est-à-dire d’une explication de texte. C’est une approche plus rationnelle, plus scientifique du texte, cependant la pratique de la « lectio divina », pratique ancienne et traditionnelle chez les moines, complète cette lecture scientifique par une lecture plus spirituelle.

L’ampleur des recherches sur la Bible, ce dernier siècle, est impressionnante. Elles émanent naturellement d’exégètes, de théologiens, d’historiens, d’archéologues. L’Ecole Biblique de Jérusalem, fondée en 1920 par des dominicains, fait figure de précurseur dans ces domaines de recherche. Depuis, l’étude de la Bible a aussi été investie dans de nombreux pays par des chercheurs dont le champ de compétence parait plus surprenant : des anthropologues, des sociologues, des psychanalystes, des philosophes, juifs, chrétiens ou athées se sont penchés avec passion sur le texte hébreu (ou grec pour le nouveau testament). De leurs travaux sont nées de nouvelles interprétations de ces textes qui enrichissent la lecture traditionnelle. Ils contribuent ainsi dans la mesure où ces interprétations trouvent un écho dans l’expérience intime des lecteurs, à alimenter et à faire vivre la tradition. Il peut paraître d’ailleurs assez surprenant et paradoxal pour certains de constater que ces apports émanent parfois de personnes qui se déclarent non-croyants !

Dans quel ordre lire les livres de la Bible ?

Nous avons vu que la rédaction de ces livres s’étale sur un millénaire. Il est difficile de dater précisément l’édition de tel ou tel écrit et donc de définir un ordre chronologique des éditions de cet ensemble. Les chercheurs ont pu mettre en évidence des probables corrections, ajouts, tout au long de l’histoire, par ceux que l’on appelle les scribes. L’idée même de droit d’auteur, de propriété intellectuelle est étrangère à la culture juive. Ces textes sont vivants, ils appartiennent au peuple. Les chercheurs ont démontré que, par exemple, le livre de la Genèse qui relate les débuts de l’humanité fut rédigé postérieurement aux livres de Josué et des Juges, relatant l’histoire du peuple hébreu entre le douzième et le dixième siècle avant notre ère.
J’ai choisi de commenter les livres de la Bible dans l’ordre du déroulement « historique » des évènements, ordre qui est adopté dans la plupart des traductions même si cet ordre ne correspond pas toujours à l’ordre d’édition de ces livres.

La « bonne nouvelle » de la Bible au sein du tragique de l’histoire

A l’instar de tous les grands courants spirituels, la Bible met en avant la dignité et la liberté de l’homme tout en intégrant la dimension tragique de l’histoire, l’incapacité de l’homme à atteindre cette liberté par ses propres forces et la désespérance qui peut s’ensuivre. Elle dépeint avec réalisme, un monde divisé par l’égoïsme, la rivalité, la haine entre les peuples, elle met en lumière la puissance du mal qui pénètre les sphères les plus nobles de l’humain : la politique, les quêtes spirituelles et religieuses : « Ce n’est pas à l’homme que nous sommes affrontés, mais aux Autorités, aux Pouvoirs, aux Dominateurs de ce monde de ténèbres » (Eph 6,12).
Dans cette lutte contre le mal, la Bible fraye une voie de libération par un renversement complet des attributs de la Puissance et du Pouvoir. L’histoire du Christ accomplit définitivement ce renversement: à la domination il substitue le service, à l’appropriation le don, au désir d’emprise (signe de peur) le lâcher-prise ou l’abandon (signe de confiance), à la retenue des fautes par le jugement et la condamnation l’effacement de la faute par le pardon.

Les récits de sa mort après sa condamnation par les autorités religieuses et politiques, illustrent explicitement ces attributs du pouvoir divin : service, don, abandon, pardon. Sa résurrection est promesse de vie pour tous les hommes qui sont appelés, quel que soit leur origine ou leur religion, à coopérer sur cette base à l’achèvement de la création, à la réconciliation des peuples et à l’unification de l’humanité.

Au  sein même du tragique de l’histoire, l’annonce « inouïe » de la victoire finale du faible sur le fort, du pauvre sur le riche, du modeste sur l’arrogant est «  la bonne nouvelle ». Prodigieuse vision de l’histoire décrite en langage crypté dans le dernier livre de la Bible, « l’Apocalypse » qui nous redonne espoir dans l’avenir menacé du monde.

 

Alors cheminons ensemble…

Ancrés dans le quotidien de notre condition humaine, tiraillés entre traditions et nouveautés, attachements et arrachements, raison et poésie, nous sommes ainsi appelés à cheminer vers les nouveaux horizons de cette « difficile liberté » (titre d’une œuvre de Lévinas -1976). Dans ce renversement de la notion de pouvoir et de liberté se révèle notre condition divine qu’il est de notre responsabilité d’accueillir avec le soutien de la puissance de l’Esprit. Esprit qui se révèle explicitement après la mort de Jésus afin de nous aider à créer un peuple réellement universel qui inclut toute la diversité des cultures et qui exclut toute forme de domination.

En m’aidant de nombreux auteurs, pas toujours accessibles aux non-initiés, et par un travail personnel et persévérant de lecture, soutenu par un partage collectif, les commentaires des textes bibliques qui suivent, nourris des questions soulevées au sein des groupes de lectures, n’ont d’autre but que de faire résonner en nous la puissance et la profondeur de cette Parole et de susciter un questionnement renouvelé.

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