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Introduction

Ce quatrième Evangile écrit vers l’an 90 se démarque nettement des trois autres évangiles dits synoptiques.
En effet chez ces derniers, les similitudes de la trame et des évènements rapportés rendent possible une présentation en  parallèle des trois textes qui permet de visualiser les concordances ou les différences dans la présentation d’un même fait. Le contenu de l’évangile de Jean ne se prête pas à ce genre de présentation.
Tout d’abord sur le plan de la chronologie de la vie de Jésus, alors que les synoptiques évoquent une longue période en Galilée suivie d’une marche vers la Judée et d’un bref séjour à Jérusalem qui s’achève par son procès et sa condamnation, Jean, lui, mentionne différents séjours à Jérusalem et sa présence à trois fêtes de la Pâque. Plus grande exactitude historique chez Jean ? A ces divergences historiques, s’ajoutent des différences de contenus et de style. Alors que les synoptiques rapportent un grand nombre d’enseignements et de miracles par des sections brèves, Jean rapporte un nombre plus limité d’évènements, souvent inconnus des autres évangélistes. Il émaille son récit de détails familiers qui tranchent avec la sobriété des récits des synoptiques, puis, les propos parfois énigmatiques de Jésus sont suivis d’entretiens, de discussions avec ses interlocuteurs pour les inciter à chercher le sens profond de ce qu’ils ont vu et entendu. A l’intention de ses auditeurs  Jésus donne des clefs de compréhension par des rapprochements plus ou moins explicites avec des  passages de l’Ecriture -par exemple quand il parle de la « demeure », il fait référence  à la tente de la rencontre dans le livre de l’exode-, mais on perçoit que l’évangéliste écrit pour des lecteurs qui connaissent la fin de l’histoire, la mort de Jésus. Bien des détails du récit, apparemment anodins en première lecture, prennent à la lumière de la résurrection un sens prémonitoire symbolique qui aide le lecteur à se pénétrer de la profondeur spirituelle de ces évènements.  C’est pourquoi la méditation de ces textes après le départ de Jésus, avec l’aide de l’Esprit Saint,  prolonge la révélation qui reste toujours à actualiser.  Jésus, avant sa mort, avait d’ailleurs prévenu ses disciples, « l’Esprit Saint  vous enseignera et rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26).

Une autre différence essentielle avec les synoptiques, est la place que prennent dans toute la seconde partie de l’évangile, après le chapitre 13,  de longs entretiens où Jésus introduit ses disciples dans l’intelligence de sa relation avec son Père. Par rapport aux synoptiques, la divinité de Jésus est davantage mise en relief. Il invite ses disciples à partager les fruits de cette intimité, car  tel est le projet divin de la Création auquel s’opposent les forces « du monde ». Sa mort sur la croix est ainsi paradoxalement décrite comme un évènement glorieux car elle signe sa victoire sur la violence du monde et ouvre la voie de la Vie à tous ceux qui veulent le suivre.

Quel est l’auteur de cet évangile ?

La profondeur,  la richesse symbolique et théologique de ce texte sont telles qu’il apparait difficile de l’attribuer à ce seul pécheur de Tibériade, Jean fils de Zébédée, appelé par Jésus au début de son ministère. Aujourd’hui l’hypothèse la plus courante est d’y voir l’œuvre d’un groupe de personnes rassemblées autour de l’apôtre Jean, probablement près d’Ephèse. Ce groupe, que l’on appelle  « école Johannique » nourrit de culture philosophique grecque et des courants spirituels venus d’orient, cherche à répondre aux grandes aspirations des hommes de la fin du premier siècle. Cette époque, sous la domination romaine, est traversée par une grande effervescence de la pensée philosophique et religieuse. Beaucoup se sentent étrangers et menacés dans le monde matériel, aspirent à un monde plus spirituel, ils cherchent la sérénité et la paix par une évasion vers le divin. D’où l’intérêt porté à cette époque aux courants spirituels appelés gnostiques (du grec gnosis = la connaissance), pour lesquels le salut passe par la connaissance d’un dieu suprême en dehors du monde, porteur de lumière, qui libère l’homme des contingences de ce monde mauvais.

Indéniablement le vocabulaire de Jean est marqué par ce double terreau philosophique et religieux. L’usage qu’il fait du mot grec logos traduit cette influence philosophique. Ce mot est central dans la philosophie platonicienne, il désigne la parole, mais aussi la rationalité du monde (de là notre mot logique), « la raison immanente au monde » de la doctrine stoïcienne,  les idées éternelles. Jean reprend toute la puissance de ce mot logos mais il y ajoute une caractéristique radicalement nouvelle : le Verbe, la Parole est une personne divine qui prend chair dans le monde.

On peut aussi noter l’influence gnostique par l’occurrence du mot lumière ( 25 fois chez Jean, 8 chez Matthieu et Luc, 0 chez Marc) ,  thème majeur dans la gnose. Jean tout en répondant aux  aspirations spirituelles de la gnose s’en démarque sur deux points caractéristiques intrinsèques à la gnose, le dualisme et l’ésotérisme.
Les courants gnostiques sont fondamentalement dualistes : le monde spirituel, parfait par essence est totalement déconnecté du  monde matériel imparfait voire fondamentalement mauvais. L’idée d’incarnation proclamé  dans le prologue de l’évangile « le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn1,14) est étrangère à la gnose. Par ailleurs, le but du gnosticisme est  de ramener les âmes égarées du monde matériel vers le monde spirituel, et pour ce faire  les fidèles doivent suivre un enseignement long qui leur donne accès à des niveaux progressifs de la connaissance (gnose). Cette connaissance se trouve de fait réservé à une élite après un long chemin initiatique. Ce caractère ésotérique de la gnose qui exclut de fait les gens simples, les incultes, les incroyants  est étranger à l’enseignement biblique qui, lui, est ouvert à tous, surtout aux plus petits.

« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11,25)

La  vie divine n’est pas comme dans la gnose la nature profonde de l’âme à laquelle il faudrait s’éveiller, elle est un pur don de Dieu. Elle n’est pas le résultat d’un effort méritant mais l’accueil, l’écoute du Verbe et de son Esprit :  recevoir, connaitre, croire.

 

 

PROLOGUE – Jn 1, 1-18

Jn 1, 1-3

1 Au commencement était la Parole,
et la Parole était tournée vers Dieu, et la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement tournée vers Dieu.
3 Tout advint par elle, et rien de ce qui fut, n’advint sans elle.

Le premier mot de l’évangile de Jean, commencement, est celui du  premier verset du premier livre de la Bible. Comme dans le livre de la Genèse, il remonte au point aveugle de la naissance du monde et de l’humanité.

Commencement de la création par Dieu du ciel et de la terre ; La terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme ; le souffle de Dieu planait à la surface des eaux, et Dieu dit : « Que la lumière soit !…» (Gn 1,1)

Dans ce premier verset de la Bible,  la fonction créatrice est l’attribut de la Parole.  « Dieu dit  » est une anaphore répétée 8 fois, attachée à chaque création particulière du monde minéral, végétal, animal et enfin le sixième jour à la création de l’homme.

Cette affirmation de la fonction créatrice de la Parole est reprise ailleurs dans la Bible.

Par sa parole, YHWH a fait les cieux (Ps 33,6).

Que toutes tes créatures te servent, car tu as dit et elles ont existé, tu as envoyé ton esprit et il les a construites ; il n’y a personne qui résiste à ta voix (Jdt 16,14).

 Je vais maintenant rappeler les œuvres du Seigneur, ce que j’ai vu, je vais le raconter. Par les paroles du Seigneur, ses œuvres existent : Le soleil qui brille regarde toutes choses et l’œuvre du Seigneur est pleine de sa gloire  (Si 42,15).

Jean cependant introduit un élément nouveau. Le prologue distingue deux personnes : Dieu et le Logos, le Logos est tourné vers Dieu, en rapport avec Dieu, puis il dit que le Logos est  Dieu. Mystère de la Parole, mystère de la relation au sein même de Dieu. Dieu n’est pas une entité compacte, Dieu n’est pas refermé sur lui-même. Il est défini comme extériorité à lui-même, loin de se reposer sur son « soi »,  il s’en sépare  pour se poser à l’extérieur de soi.
«  Il s’extraie de l’adéquation à sa nature de Dieu pour pouvoir s’activer en Dieu. Il faut que Dieu le père s’envoie en fils dans le monde » (F. Julien, Ressources du christianisme p 73).

Déjà, l’idée d’un être supra temporel engendré par Dieu est apparue dans le judaïsme après le retour d’exil à Babylone, avec le développement du culte de la sagesse.

 Yhwh m’a engendrée, prémice de son activité, prélude à ses œuvres anciennes.
J’ai été sacrée depuis toujours, dès les origines, dès les premiers temps de la terre.
Quand les abîmes n’étaient pas, j’ai été enfantée(…) (Pr 8,22).

Je suis sortie de la bouche du Très-Haut et comme une vapeur j’ai recouvert la terre.
J’habitais dans les hauteurs du ciel et mon trône reposait sur la colonne de nuée.
Le cercle du ciel, je l’ai parcouru, moi seule, et j’ai marché dans la profondeur des abîmes (Si 24,3).

Avant que le temps ne commence, il m’a créée, et pour les siècles je ne cesserai pas d’exister (Si 24,9).

Jean reprend ces attributs de la Parole et de la Sagesse biblique mais va au-delà, le Logos « tourné vers » Dieu, est bien dans une relation intime avec Dieu, mais le « était Dieu » nous indique que la relation est constitutive de Dieu. On ne peut séparer les deux pôles de la relation. Le Père n’est pas Dieu sans le Fils et  le Fils n’est pas Dieu sans le Père.

La reprise du « au commencement » nous réoriente vers la création. La création est ordonnée à la relation des hommes entre eux et des hommes avec Dieu. Le Logos « auprès de Dieu » se communique sans cesse par la création, « œuvre de sa gloire ».

Jn 1, 4-5

4 En elle était la vie et la vie était la lumière des hommes,
5 et la lumière brille dans les ténèbres,
et les ténèbres ne l’ont point comprise.

Jean s’empare du  thème de la Vie et de la symbolique de la Lumière

« En lui était la vie ». De quelle vie s’agit-il ?
Il ne peut s’agir seulement de l’existence, fruit de la création, possédée par les plantes, les animaux et les  hommes jusqu’à leur mort, que l’on traduit en grec par Bios, ni même de la vie psychique de l’homme traduit par Psuché. Jean utilise ici le mot Zoé que l’on pourrait traduire par la Vie en abondance ou comme le font beaucoup de traducteur par la Vie éternelle.
Trois mots grecs pour un seul mot français, il y a donc vie et vie. Il faut distinguer être en vie et avoir  en soi la Vie, comme nous le faisons implicitement lorsque nous qualifions une personne de très vivante à l’opposé d’une personne certes en vie, mais repliée sur elle-même.

Le mot « vie » dans ce prologue vise non seulement le maintien dans l’être mais la relation vivante avec Dieu, avec le logos, source permanente de la vie, de la vie en plénitude.

Pour illustrer cette vie (zoé), Jean utilise le symbole de la lumière.  Il répond aux aspirations de la gnose et aux exigences philosophiques de ses contemporains, mais il est aussi l’héritier fidèle de nombreux textes bibliques qui  associent la vie et la lumière.
Car chez toi est la fontaine de la vie, à ta lumière nous voyons la lumière  (Ps 36,10)

L’opposition de la lumière et des ténèbres, reprise du zoroastrisme, est aussi présente dans la Bible :
Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée  (Es 9,1).
 La vie comme relation est la lumière des hommes, «  Vous êtes la lumière du monde » a-t-on lu dans un passage de  Mathieu (Mt 5,14) où Jésus exhorte ses disciples à sortir d’eux-mêmes pour entrer en contact avec le monde.
« La lumière brille dans les ténèbres », la relation rayonne et donne à la vie la plénitude de son sens. Mais « les ténèbres ne l’ont pas comprise ».  Cette incompréhension du rôle de la lumière, de la puissance vitale de la relation donne une dimension  tragique à l’histoire. Coupé de  la relation,  le bios et la psuché des hommes sont bloquées, elles s’enfoncent dans les ténèbres. La vie et la lumière sont liées, la vie sans la lumière, sans lien avec l’autre, n’a plus de sens, elle devient absurde.
Cependant le verbe traduit par « compris », peut aussi signifier l’impossibilité de conquérir, d’où cette traduction à la connotation plus positive  « les ténèbres ne l’ont pas arrêté » qui annonce que malgré tout, la lumière arrivera à passer.  Victoire déjà annoncée dans le livre de la Sagesse « La nuit succède à la lumière, mais le mal ne prévaut pas sur la Sagesse » (Sg 7,30).
Mais comment dès lors ne pas tomber dans le dualisme de la gnose avec la lutte de la  lumière contre les ténèbres associé au couple bien/mal ? Pour la Bible il y a bien un conflit mais ce conflit est lui-même attribué à Dieu, « C’est moi qui suis Yhwh, il n’y en a pas d’autre ; je forme la lumière et je crée les ténèbres, je fais le bonheur et je crée le malheur : c’est moi, Yhwh, qui fais tout cela » (Es 45,7).
Dans le récit de la création de la Genèse la lumière ne détruit pas les ténèbres, elle apparait au milieu des ténèbres, elle s’en sépare. Après sa création, l’homme est appelé à la lumière, appelé à entrer en relation avec Dieu, mais  toute l’histoire biblique montre que la nuit subsiste, que les tentatives d’alliance de Yhwh avec son peuple ont échoué car l’homme se tourne vers d’autres dieux imaginaires, il n’assume pas les exigences de la relation. Malgré tout,  les prophètes ont entretenu l’espoir que les ténèbres ne pourront arrêter la lumière car adviendra  « le jour de Yhwh ».

« Ce sera un jour unique – Yhwh le connaît. Il n’y aura plus de jour et de nuit, mais à l’heure du soir brillera la lumière » (Za 14,7). 

Oui, mais concrètement,  quand et comment  la lumière dominera les ténèbres ?

Jn 1, 6-8

6 Advint un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean.
7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Il n’était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.

Après ces cinq premiers versets qui nous ont introduits au mystère de Dieu, hors de l’espace et hors du temps,  tout à coup « advint un homme ». L’évangéliste nous plonge brutalement dans le concret du temps, il tient à préciser le nom de cet homme, il s’appelle Jean (à ne pas confondre avec l’évangéliste). Cette advenue dans un lieu et un temps précis est ce que l’on appelle un évènement, c’est-à-dire un fait pur, sans prémices, sans causes décelables dans l’histoire des hommes. Jean  est envoyé par Dieu. Cet évènement, l’advenue d’un homme historique chargé de témoigner d’une réalité qui s’inscrit dans l’histoire mais la dépasse, révèle un projet divin : apporter aux hommes la lumière pour leur ouvrir le chemin de la vie.

Mais pourquoi faut-il un témoin ? La lumière ne s’impose-t-elle pas par elle-même ?

Jn 1, 9-11

9  La Parole était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde fut par elle, et le monde ne l’a pas reconnue.
11 Elle est venue dans son propre bien, et les siens ne l’ont pas accueillie

Non, la lumière ne s’impose pas à l’homme, elle doit être reconnue, accueillie, elle se transmet par la relation des hommes entre eux. Le témoin n’est pas porteur de la lumière mais il en est le relais indispensable. La lumière divine se transmet par le passage d’un témoin.
Le Verbe créateur du monde attend d’être reconnu, d’être accueilli, il ne s’impose pas, il n’écrase pas comme le serviteur, l’élu de Dieu annoncé par Esaïe. « Il ne criera pas, il n’élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur ; il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole » (Es 42,2). Il cherche à éveiller, à susciter un désir. La lumière dont il s’agit ici n’est pas l’évidence d’un savoir abstrait, mais la joie mystérieuse d’une rencontre.
Quelle est la finalité d’une adhésion à ce témoignage ?

Jn 1, 12-13

12 Mais à ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom,
elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.
13  Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu.

Accueillir c’est faire confiance. De cet accueil nait alors la Vie (la Zoé). Cette naissance est d’un autre ordre que celle de la naissance biologique (transmise par le sang), ou de la naissance psychique (associée au vouloir humain), elle est un vouloir de Dieu. Dieu a le désir de faire de nous ses enfants, c’est-à-dire de devenir le frère du Fils de Dieu. Mais ce vouloir de Dieu n’est pas réalisable sans la confiance de l’homme. Toute l’histoire biblique relate l’infidélité du peuple dans cette relation cherchée par Dieu. Comment cette relation de confiance peut-elle malgré tout advenir ?

Jn 1, 14

14 Et la Parole s’est faite chair et elle a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire,
cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père.

Depuis le début de la création, Dieu cherche la rencontre avec l’homme. «Yhwh Dieu appela l’homme et lui dit : « Où es-tu ? » (Gn 3,9). Dieu réitère tout au long de l’histoire biblique par les patriarches, Moïse et les prophètes son désir de rencontre avec  l’homme, mais l’homme n’a pas reçu leurs paroles, n’a pas accueilli leurs lumières. La relation de l’homme avec Dieu ayant échoué, Dieu envoie son fils. La Parole s’est fait homme. Le Logos éternel a choisi de devenir temporel.

Dieu se fait proche, se fait chair. Dieu se fait homme parmi les hommes. Par le partage de la faiblesse, de la précarité de la  condition humaine,  la relation homme/Dieu se fait plus concrète, plus  accessible à l’homme en passant par une relation d’homme à homme.  Mystère de l’incarnation. Mais comment  croire un évènement aussi incroyable, totalement contre intuitif à l’esprit humain ?

« Il a habité parmi nous ».
Pour illustrer cette proximité possible de l’homme avec Dieu, Jean reprend le thème de la demeure initié au désert par Moïse avec la « tente de la rencontre » (Ex 27,21) qui, au désert, était le lieu de rendez-vous de Moïse avec Dieu (Ex 33, 7-1). Plus tard, le peuple s’étant établi dans la terre promise, cette présence de Yhwh se matérialisera par la construction d’un temple à Jérusalem. Les évangiles engagent une mutation profonde dans la perception de cette présence. Le temple ne sera plus une œuvre de pierre mais le corps même de Jésus.
Les témoins attestent, « nous avons vu sa gloire ». Quel est ce ‘nous’ ?  Jean le Baptiste certainement mais aussi  l’auteur de l’évangile et ses disciples qui ont fait l’expérience intime de cette gloire c’est-à-dire du poids et du rayonnement de sa Parole.

Jn 1, 15

15 Jean lui rend témoignage et proclame : « Voici celui dont j’ai dit : après moi vient un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était. »

 

Jean le Baptiste tient clairement à se situer comme simple témoin. Sa notoriété en effet s’était répandue comme l’atteste le long  déplacement depuis Jérusalem des autorités religieuses pour le rencontrer. Jean, ne retient pas pour lui cette renommée, il aura cette phrase :
« Un homme ne peut rien s’attribuer au-delà de ce qui lui est donné du ciel.  Vous-mêmes, vous m’êtes témoins que j’ai dit : “Moi, je ne suis pas le Messie, mais je suis celui qui a été envoyé devant lui. … Il faut qu’il grandisse, et que moi, je diminue » (Jn 3, 27).

Jean donne là une caractéristique fondamentale d’un témoin : la puissance de son témoignage est corrélée à son effacement personnel. Plus il est libéré de son ego, plus sa parole est forte. La parole forte est désarmée, telle celle des prophètes elle se dit dans la faiblesse, alors que la parole qui se dit dans la force, telle celle du dictateur, est faible.
Ici les paroles de Jean sont très fortes, son « avant moi il était » désigne clairement Jésus comme une personne qui est dans le temps mais qui n’est pas soumis au temps (avant moi, après moi, il était). Elles font écho à la révélation du nom de Yhwh à Moïse lors de l’épisode du buisson ardent (Eyeh Asher Eyeh, celui qui est, qui était, qui sera) (Ex 3,14).

Jn 1, 16-17

16 De sa plénitude en effet, tous, nous avons reçu, et grâce sur grâce.
17 Si la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.

Passer de « être en vie », du bios  à la plénitude de la vie, la zoé, n’est pas dans le pouvoir de l’homme. Ce débordement de la vie vient d’un don, d’une succession de dons tout au long de l’histoire et des épreuves traversées.

La loi de Moïse incarne cette grâce donnée à un groupe d’esclaves sortie d’Egypte pour qu’il s’arrache à l’emprise d’un  sacré impérial et construise un  peuple nouveau selon de nouvelles règles qui régissent les rapports entre les individus échappant à l’arbitraire des dominants.
« La Loi sortie de ta bouche vaut mieux pour moi que des millions d’or et d’argent » (Ps 119,79).

La grâce apportée  par Jésus-Christ fait déborder le don de la Loi. Elle couvre toute l’humanité par la révélation de la Vérité encore voilée dans  la Loi.

Jn 1, 18

18 Personne n’a jamais vu Dieu ; Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé

L’impossibilité de « voir » Dieu est réaffirmée à plusieurs reprises dans la Bible, pourtant le témoin ouvre un espace à ce désir. Jean le Baptiste,  Jean l’évangéliste et leurs amis témoignent de son accomplissement possible, non par la vue mais par l’ouïe. Le verbe grec traduit ici par « dévoilé » peut se traduire par « raconté », il exprime un dévoilement par l’oralité. Depuis le  « Shema Israël, ÉCOUTE, Israël  » du livre du Deutéronome (Dt 6,4), on a vu la place centrale que tient l’écoute dans la Bible.   Cette primauté de l’ouïe sur la vue sera d’ailleurs soulignée par Jésus lorsqu’il s’adressera à Thomas à la fin de l’évangile
« Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. » (Jn 20, 29).
Le Logos, la Parole raconte.

La mention d’un dévoilement à la fin de ce  prologue nous ouvre au mystère que l’évangéliste nous invite à pénétrer tout au long de son récit.

Le premier témoignage, les premiers disciples, les premiers signes – Jn1,19 – 2,12

Le premier témoignage

« Et voici … »

L’évangéliste débute son récit, à l’instar des autres évangiles, par l’intervention de Jean le Baptiste, le premier témoin,  dont il a été question dans le prologue. Mais contrairement aux synoptiques,  les caractéristiques prophétiques de sa personnalité ne sont pas mentionnées. Pas d’habit en poils de chameau, pas de désert, pas d’appel à la conversion, pas d’invectives, comme pour mieux souligner son seul rôle de témoin. Il s’efface en rejetant la fonction prestigieuse que ses interlocuteurs seraient prêt à lui accorder, il refuse même d’être associé à Elie alors que les synoptiques font le rapprochement avec la finale du livre de Malachie « Voici que je vais vous envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le jour du SEIGNEUR » (Ml 3,23). Mais c’est pour mieux préciser  aux autorités religieuses son rôle. Il est une voix, le témoin par excellence. En citant Esaïe, « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : “Aplanissez le chemin du Seigneur”, il s’inscrit avec une certaine gravité dans toute la continuité de l’alliance, dans l’attente de la venue d’un messie. C’est par la voix d’un témoin que le Logos est rendu présent au monde.
Devant cet effacement de Jean,  les représentants des autorités amorcent à son égard un procès en illégitimité : « Si tu n’es ni le Messie, ni Elie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu ? »

Loin de se défendre, il s’abaisse  encore plus en se comparant à l’esclave qui  dénoue la lanière des sandales de son maître,  pour mieux souligner l’importance du mystère  qui advient sous leurs yeux : «  Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ».

« Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait. » Cette mention géographique souligne que le témoignage de cette advenue du messie se manifeste non au cœur de Jérusalem, mais à la marge d’Israël.

Le lendemain de cet échange avec les envoyés des autorités religieuses,  Jean Baptiste voit Jésus venir vers lui,  immédiatement il reconnait en cet homme le messie  dont il doit témoigner. Cette attente d’un messie était partagée par tous, mais chacun projetait sur  sa venue des aspirations assez différentes allant de la volonté  essentiellement politique d’une libération de l’occupant romain jusqu’au désir d’une élévation spirituelle pour échapper à ce monde qui ne tourne pas rond.

Jean Baptiste, lui, en le voyant, caractérise ce messie d’une formule un peu surprenante:  « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde »

Comment comprendre cette expression ? Quel péché du monde ? Pourquoi un agneau ?

Le péché dans toute la tradition biblique est l’obstacle à la relation de l’homme avec Yhwh.
Dès le livre de la Genèse nous avons vu cette relation minée par l’idée chez l’homme que la toute-puissance de Dieu était un obstacle à l’épanouissement de sa propre puissance et de ses désirs. De là est né chez les humains la violence.
L’alliance signée avec Moïse cherche à restaurer une relation juste de chacun avec Dieu d’une part et avec ses congénères d’autre part. Mais l’homme a continué à vénérer des faux-dieux et à ne pas respecter son prochain.  Sa volonté d’autosuffisance génère de fait la rivalité, au préjudice du plus faible.  Le péché déconnecte l’homme de  la source de sa vie, « Oui, il est double, le méfait commis par mon peuple : ils m’abandonnent, moi, la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau. »(Jr 2,13)
Les prophètes ont alors mis en cause les autorités, les riches, les puissants qui cherchent à conforter leur pouvoir au détriment des plus petits par toutes sortes de comportements : violence, mensonges, injustice…  « Mais ce sont vos perversités qui ont mis une séparation entre vous et votre Dieu ; ce sont vos fautes qui ont tenu son visage caché loin de vous, trop loin pour qu’il vous entende » (Es 59,2).

Le péché rompt  l’alliance de Moïse entre Yhwh et son peuple.

Nous savons que notre inconscient établit  un lien entre le péché et le malheur, c’est ainsi que dans toutes les sociétés ancestrales il existait un rite pour entretenir, préserver, rétablir les relations de l’homme avec les dieux pour écarter les malheurs.
C’est ainsi que le livre du Lévitique instaure un sacrifice spécifique pour effacer le péché des individus et du peuple. Hélas, ces rites se sont avérés incapables d’assurer dans la durée le rétablissement des liens entre Dieu et l’homme et des rapports justes des hommes entre eux. L’alliance signée par Moïse est sans arrêt rompue et les prophètes ont alors annoncé des catastrophes. Ils rêvent cependant  d’une nouvelle ère.

« Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de Yhwh, comme la mer que comblent les eaux » (Es 11,9)

Pour qu’elle se réalise il faudra une nouvelle alliance capable d’effacer tous les péchés.

A noter que Jean parle du « péché du monde », il donne  ainsi une dimension planétaire aux malheurs du peuple, il sort du cadre stricte de l’alliance de Yhwh avec son peuple. Si les prophètes d’Israël ont essentiellement dénoncé les infidélités à l’alliance d’Israël, mais ils ont néanmoins accusé avec vigueur l’arrogance des empires environnants qui n’avaient pourtant signé aucun contrat avec Yhwh. La littérature de type apocalyptique, comme celui de Daniel, évoque une lutte générale contre tous les empires de tous les temps.   Ils dénoncent  ainsi implicitement  l’emprise du péché sur l’humanité toute entière. La puissance du mal déborde du  seul cadre de la morale individuelle.  La  fonction du Christ entrevue par Jean au-delà de l’effacement des péchés de chacun, est de vaincre l’empire du péché qui règne sur le monde, d’arracher l’homme à son emprise.

Si donc l’on peut comprendre la nécessité d’effacer le « péché du monde », pourquoi un agneau ?
« agneau de dieu » = agneau donné par Dieu = titre messianique ?
Référence au sacrifice d’Abraham « où est l’agneau pour l’holocauste ? »(Gn 22,7) demande Isaac à son père en montant sur la montagne avec la réponse d’Abraham : « Dieu saura voir l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » 

Référence à la libération d’Egypte (Ex 12) où avant le départ, Yhwh avait demandé à chaque famille de sacrifier un agneau, de le manger et de marquer avec son sang les linteaux de la maison afin qu’ils soient épargnés de la mort qui va s’abattre sur l’Egypte. Le  sacrifice de l’agneau est ainsi signe de la libération de l’emprise des dominants sur les dominés et permet d’échapper à la mort annonçée.
« Toute l’assemblée de la communauté d’Israël l’égorgera au crépuscule. On prendra du sang ; on en mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on la mangera…
Le sang vous servira de signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang. Je passerai par-dessus vous, et le fléau destructeur ne vous atteindra pas quand je frapperai le pays d’Egypte. »

Nous avons vu dans les commentaires du livre du Lévitique, la fonction sociale et psychique du sacrifice qui  pour rétablir l’unité d’un peuple menacé par la violence accomplit  le meurtre d’une victime bouc émissaire, supposée coupable. La bible progressivement dévoile le mécanisme inconscient du sacrifice, le malheur et la souffrance associé inconsciemment au péché, il faut désigner un coupable. Méconnaissant sa propre violence, le groupe tue la victime désignée pour rétablir la paix.
Chez le prophète Esaïe s’amorce  un dévoilement de ce mécanisme du sacrifice (Es 53).  L’agneau synonyme d’innocence est l’unique victime. La mort de cette victime désignée coupable par le groupe  révèle la violence de tous.
« En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions touché,  frappé par Dieu et humilié…
Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, » (Es 53,7)

Jean-Baptiste en désignant Jésus comme l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde annonce le renversement définitif du sens de cet acte cultuel. Jésus s’est offert en victime pour révéler à tous la violence des hommes. Seule la révélation de cette violence méconnue par les hommes peut enclencher un processus de salut. Faire remonter à la lumière du conscient les forces cachées de l’inconscient est la condition d’une libération.
La mort de Jésus, libératrice pour l’humanité,  rend désormais caduque les rites sacrificiels qui de fait disparaitront au premier siècle de notre ère.

Cette révélation est dans la ligne d’un paradoxe biblique souvent rencontré où le faible, le petit   triomphe de la force du grand, du fort.

Revenons au témoignage de Jean sur Jésus.

« Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était » , formulation assez surprenante, mais cohérente avec sa vision de Jésus. S’il est le messie annoncé, Jésus transcende le temps. Il décrit plus explicitement sa vision :
 J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.  Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, c’est lui qui m’a dit : “Celui sur lequel tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint“.
Jésus fait le lien entre le ciel et la terre. Le baptême dans l’eau opéré par Jean s’inscrit comme signe d’un baptême plus efficace, celui dans l’Esprit seul capable d’effacer le péché du monde.
Il conclut alors son témoignage par cette affirmation
                   Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu 

Les premières disciples.

Le témoignage de Jean  ne se résume  pas à la transmission de cette simple indication, Voici l’agneau de Dieu, il  suscite la rencontre. Son témoignage  ne prendra vie que par une succession de rencontres. C’est d’abord celle de deux de ses proches dont un certain André, qui après l’affirmation  de Jean, veulent en savoir plus sur Jésus et le suivent. Jésus se retourne et ne leur demande pas « qui cherchez-vous ? »,  mais  « Que cherchez-vous ? »  .  Ils demandent  «Rabbi – ce qui signifie Maître –, où demeures-tu ? » Ils expriment au-delà d’une curiosité sur sa personne,  un désir d’une rencontre plus personnelle, d’une relation  intime. Jésus les invite alors dans sa demeure, « Venez et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là ; c’était environ la dixième heure. (c’est-à-dire environ quatre heure de l’après-midi).

Ce passage où le mot de « la demeure » revient avec insistance évoque la tente de la rencontre où Moïse  au désert s’entretenait avec Yhwh. Ce désir de demeurer près de  Dieu, si bien exprimés dans les psaumes est  un  désir  profond de l’homme. Les psaumes déclinent tous les sentiments que procure l’assurance d’habiter avec Dieu,  sentiments de sécurité, de  joie, de plénitude
« car toi seul, Yhwh, me fais demeurer en sécurité » (Ps 4,9)

Ce désir c’est traduit par la construction du temple.

« Car Dieu sauvera Sion et rebâtira les villes de Juda. On y habitera, on la possédera, la race de ses serviteurs l’aura pour patrimoine, et ceux qui aiment son nom y feront leur demeure. » (Ps 69,37) « Heureux l’invité que tu choisis, il demeurera dans tes parvis. Nous serons rassasiés des biens de ta maison, des choses saintes de ton temple » (Ps 65,5)

André a vu la « demeure » puis après avoir  demeuré un moment avec Jésus, puis rapidement il va chercher son frère Simon pour qu’à son tour il rencontre Jésus. Jésus fixe son regard sur Simon et lui donne un nouveau nom « Tu es Simon, le fils de Jean ; tu seras appelé Céphas » – ce qui veut dire Pierre ». Changer le nom c’est rentrer dans l’intimité et révéler la nature profonde de la personne. Jésus  éveille par la rencontre  des potentialités encore cachées de la personne.

Le lendemain c’est Jésus lui-même qui prend l’initiative d’appeler un certain Philippe. Celui-ci est vite  convaincu de voir  le messie tant attendu,  et à son tour il va chercher son ami Nathanaël et l’invite à venir voir ce Jésus. Ce dernier marque son scepticisme « « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? »   A priori l’origine de Jésus ne convient  pas avec les critères du  messie qu’il attend. Devant l’insistance de son ami à venir voir, il s’approche tout de même de Jésus. Jésus le regarde  et fait état d’un lien avec lui antérieur à sa rencontre avec Philippe : « Avant même que Philippe ne t’appelât, alors que tu étais sous le figuier,  je t’ai vu. » Quelle était cette rencontre de Jésus avec Nathanaël sous un figuier ?  Le figuier était traditionnellement associé à l’étude de la Tora.  L’assiduité de Nathanaël à l’étude était déjà une  rencontre avec Jésus. Nathanaël le découvre immédiatement et il témoigne que Jésus est bien « Celui de qui il est écrit dans la Loi de Moïse et dans les prophètes ».

Ces rencontres de Jésus avec André, Simon et Nathanaël sont l’annonce d’une  l’alliance avec l’humanité  opéré par le « fils de l’homme ». Jésus le laisse entendre en évoquant l’échelle de Jacob et cette ouverture, entre le ciel et la terre :

« « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme »

Le premier signe lors d’une  noce à Cana

Trois jours après ces  rencontres et cette annonce solennelle, l’auteur parle d’une noce à Cana, le site est localisé aujourd’hui à une quinzaine de kilomètres au nord de Nazareth.

« Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là.  Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples. »

La noce a une charge symbolique très forte dans la Bible. L’alliance est souvent comparée à un mariage entre Yhwh et son peuple, l’épouse. Cette image est récurrente chez le prophète Osée

Et il adviendra en ce jour-là– oracle de Yhwh –que tu m’appelleras « mon mari » ( Os 2,18-21)

Le prophète Ezéchiel décrit longuement  à sa façon  l’histoire de cette rencontre :
En passant près de toi, je t’ai vue ; or tu étais à l’âge des amours. J’ai étendu sur toi le pan de mon habit et couvert ta nudité ; je t’ai fait un serment et suis entré en alliance avec toi – oracle du Seigneur DIEU. Alors tu fus à moi.  Je t’ai lavée dans l’eau, j’ai nettoyé le sang qui te couvrait, puis je t’ai parfumée d’huile.  Je t’ai donné des vêtements brodés, des chaussures de cuir fin, une ceinture de lin et je t’ai couverte d’étoffes précieuses. Je t’ai parée de bijoux, j’ai mis des bracelets à tes poignets et un collier à ton cou ;  un anneau à ton nez, des boucles à tes oreilles et un diadème splendide sur ta tête.  Tes bijoux étaient d’or et d’argent, tes vêtements de lin fin, d’étoffes précieuses, de broderies. Tu te nourrissais de fine farine, de miel et d’huile ; alors tu es devenue extrêmement belle. Tu es parvenue à la royauté.  Alors le renom de ta beauté s’est répandu parmi les nations : car elle était parfaite, à cause de la splendeur dont je t’avais parée – oracle du Seigneur DIEU. » ( Ez 16,8)

Mais cette femme est  infidèle, son mari s’est alors  éloigné et elle périclite. Lui pourtant veut reconquérir sa femme.
« Eh bien, c’est moi qui vais la séduire, je la conduirai au désert et je regagnerai sa confiances…. Et il adviendra en ce jour-là– oracle du SEIGNEUR –que tu m’appelleras « mon mari ».
Le prophète Esaïe annonce une nouvelle noce.
On ne te dira plus : « l’Abandonnée », on ne dira plus à ta terre : « la Désolée », mais on t’appellera « Celle en qui je prends plaisir », et ta terre « l’Epousée »,car Yhwh mettra son plaisir en toi et ta terre sera épousée. En effet, comme le jeune homme épouse sa fiancée, tes enfants t’épouseront, et de l’enthousiasme du fiancé pour sa promise, ton Dieu sera enthousiasmé pour toi. (Es 62,3-5)

 Cette image est reprise dans l’évangile de Matthieu.
Il en va du Royaume des cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils.( Mt 22,2)

Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux.25,1

Le récit de cette noce de Cana annoncerait symboliquement la  nouvelle  noce de Dieu avec Israël.

Mais une noce sans vin n’est pas une noce, tel est le constat que fait Marie et qu’elle confie à son fils.
« Ils n’ont plus de vin ».
Jésus semble donner à cette phrase de Marie qui met le doigt sur  une situation certes fâcheuse mais pas tragique une autre dimension dans laquelle il serait impliqué très personnellement.
 Mais Jésus lui répondit : « Que me veux-tu, femme ? »
Parole dure, littéralement  « Quoi entre toi et moi ? », expression  qui met en  question le lien entre deux partenaires qui ont des divergences. Déjà on avait senti une certaine distance entre Marie qui fait partie de la fête et Jésus avec ses disciples qui eux sont des invités.   (à noter que Jean ne parle jamais de Marie, mais de la mère de Jésus, peut-être parce qu’il sera beaucoup question d’autres Marie plus loin dans son évangile). Le manque de vin à cette noce signalé par sa mère l’oriente vers une tâche qu’il doit accomplir en vue  de la noce entre Dieu et Israël. Il a une parole grave : « Mon heure n’est pas encore venue. » que l’on peut aussi traduire par une forme interrogative qui sollicite la réflexion  « N’est-elle pas encore arrivée mon heure ?»

« mon heure » est une expression utilisée dans la littérature apocalyptique qui signifie l’accomplissement du dessein de Dieu à la fin des temps. Cette heure n’est pas encore venue ou plutôt elle est sur le point d’advenir.

A cette noce de Cana il n’y a plus que de l’eau à boire. L’eau c’est bien, c’est ce qui permet la vie (la bios), mais pour faire la fête, pour avoir la vie en surabondance, une vie festive (la zoé) il faut plus que de l’eau.

Marie face à cette rebuffade de son fils, ne peut pas tout comprendre mais elle a une confiance totale en lui, elle sait qu’il a une mission et ordonne aux serviteurs « Quoi qu’il vous dise, faites-le.»
C’est cette confiance de Marie qui pousse Jésus à l’action.
«  il y avait là six jarres de pierre destinées aux rites juifs de purification ; elles contenaient chacune de deux à trois mesures.  Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d’eau ces jarres » ; et ils les emplirent jusqu’au bord. » Jésus leur dit : « Maintenant puisez et portez-en au maître du repas. Ils lui en portèrent,  et il goûta l’eau devenue vin – il ne savait pas d’où il venait»

L’action de Jésus débute par demander de remplir d’eau  six  jarres de pierre, soit près de  700 litres ! Ce n’était pas une mince  affaire. Les jarres en pierre,  plus solides que  les cruches en argile,  servaient à la purification. Jésus n’apporte pas miraculeusement  du vin, mais il demande que l’on prenne de l’eau en surabondance. Le vin ne vient pas de nulle part, il part de cette eau à l’origine de la vie (bios) puis après une purification on peut célébrer la noce et  l’eau  se métamorphose en vin. Jésus vient pour que la vie (bios) devienne la vie festive (zoé) en surabondance (700 litres de vin, il y en a plus qu’il n’en faut pour tous les invités !!!)

Jésus ne demande pas de la part des invités, du maître de cérémonie ou des mariés une reconnaissance de cet acte extraordinaire, avoir changé  de l’eau en  vin. Non tout cela reste discret, simplement  le maitre de cérémonie manifeste au marié  sa surprise qu’il est servi le meilleur vin en final.
Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
Jean parle de cet épisode non pas comme un acte miraculeux qui manifesterait la puissance de Jésus, mais comme un signe, c’est-à-dire un enseignement ( enseigner = faire signe) destiné à Marie bien sûr, à ses disciples et aux serviteurs qui ont vu la scène. Quels enseignements peuvent-ils tirer de cet épisode ?
Son action est un don lors d’une noce, il fait en sorte que la noce soit vraiment une noce. Gratuitement, sans faire mention d’un prodige. Pour ce faire il aurait pu se contenter de mettre miraculeusement du vin dans les cruches en argiles avec lesquelles on servait le vin. Non il part de l’eau, source de la vie, t nécessaire à la purification, pour offrir au monde une nouvelle noce. Entre les lignes, l’évangéliste annonce qu’une ère nouvelle commence, « son heure », avec en perspective la pleine réalisation de l’alliance. Seuls  les disciples voient la portée de l’acte de Jésus, sa gloire.
Mais avant, (La Pâque juive était proche »)  il faut procéder à une purification.

Le deuxième signe, la purification du Temple – Jn 2,13-22

Le temple, la maison de Dieu, exprime la présence de Dieu  parmi les hommes, le lieu possible d’une rencontre..

« J’ai demandé une chose à Yhwh et j’y tiens : habiter la maison de Yhwh  tous les jours de ma vie, pour contempler la beauté de Yhwh et prendre soin de son temple. Car il me dissimule dans son abri au jour du malheur ;il me cache au secret de sa tente, il m’élève sur un rocher » (Ps 27,4)

Jésus comme tout bon juif, monte à Jérusalem pour  fêter la Pâque. En arrivant au temple,  Il trouva dans le temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes ainsi que les changeurs qui s’y étaient installés.

En effet tout un négoce de bétail s’est installé sur le parvis du temple pour permettre  aux  pèlerins d’offrir  des sacrifices. Venant de différents horizons  des agents de change proposaient la conversion de différentes monnaies, autant d’actions qui se prêtent à spéculation et recherche de bénéfice.

Jésus en arrivant accomplit un geste brutal, subversif.
Alors, s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, et les brebis et les bœufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables. et il dit aux marchands de colombes : « Otez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » 

Jésus oppose la maison de (son) Père à cette maison  de trafic. Il se pose ainsi dans la ligne du prophète Zacharie qui avait caractérisé le jour de la venue du messie par cette phrase :
« Il n’y aura plus de marchand dans la Maison de Yhwh, en ce jour-là » (Za 14,21).

Qui était lui-même dans la ligne d’Esaïe :
«  car ma Maison sera appelée  Maison de prière pour tous les peuples » (Es 56,7).

Les disciples perçoivent l’ardeur sans compromis de l’action de Jésus qui ne craint pas de provoquer un scandale, ils pensent alors à ce verset d’un psaume « « Oui, le zèle pour ta maison m’a dévoré » dont la suite semble prémonitoire « ils t’insultent, et leurs insultes retombent sur moi » Ps (69,10).
Faire du trafic  devant le temple c’est injurier Yhwh, mais en effet c’est Jésus  paiera le prix de sa dénonciation !

Il est à noter que les synoptiques ne placent  pas cet épisode au début du ministère de Jésus, mais à la fin, il est l’élément déclencheur de son arrestation alors que chez Jean, il est plutôt un acte de purification préalable à son enseignement. Son geste certes inquiète les autorités, mais celles-ci semblent  le percevoir  comme potentiellement un geste prophétique  et lui demandent alors un signe de confirmation de son statut de prophète. Jésus a cette réponse provocatrice :
« Détruisez ce temple et, en trois jours, je le relèverai »  

On sait que cette phrase de Jésus sera reprise et déformée lors de son procès relaté dans les évangiles synoptiques, où il sera accusé d’avoir voulu détruire le temple. Ici, Jean laisse plutôt entendre que ce sont les autorités juives qui en autorisant tous ces trafics dans le temple souille le temple. En s’écartant du sens symbolique de cette construction de pierre, d’une certaine façon ils le détruisent. Jésus souligne le hiatus entre la dévotion au sanctuaire et des comportements au quotidien que les prophètes appellent  le péché reprenant ainsi à son compte les paroles de Jérémie qui dénonce les fausses sécurités de la dévotion au temple et exhorte à la pratique de la justice :
« Améliorez votre conduite, votre manière d’agir, pour que je puisse habiter avec vous en ce lieu.  Ne vous bercez pas de paroles illusoires en répétant « Palais de Yhwh! Palais de Yhwh! Palais de Yhwh!! Il est ici. » Mais plutôt amendez sérieusement votre conduite, votre manière d’agir, en défendant activement le droits dans la vie sociale ;  n’exploitez pas l’immigré, l’orphelin et la veuve ; ne répandez pas du sang innocent en ce lieu » (Jr 7, 3)

La maison de pierre ne prend son sens qu’en lien avec la communauté fraternelle. Offrande cultuelle doit être liée au service fraternel, « pierres vivantes ».

Il faut noter aussi qu’il y a toujours eu dans la bible un courant qui émettait une forme de réserve par rapport au  temple de pierre. On se souvient de la réponse  de Yhwh quand  David avait émis le désir de construire un temple, David veut construire une maison de pierre et Yhwh lui promet une maisonnée de chair, une dynastie. Puis de la prière de Salomon qui lors de la dédicace relativise cette construction qu’il a menée pendant des années.
Est-ce que vraiment Dieu pourrait habiter sur la terre ? Les cieux eux-mêmes et les cieux des cieux ne peuvent te contenir ! Combien moins cette Maison que j’ai bâtie ! (1R8,27)

Plus tard le dernier prophète Esaïe déclare
Ainsi parle Yhwh : Le ciel est mon trône et la terre l’escabeau de mes pieds. Quelle est donc la maison que vous bâtiriez pour moi ?quel serait l’emplacement de mon lieu de repos.

Cette réserve touchait aussi la pratique des sacrifices
c’est vers celui-ci que je regarde : vers l’humilié, celui qui a l’esprit abattu, et qui tremble à ma parole. On sacrifie le taureau, mais aussi on abat un homme ! on immole la brebis, mais aussi on assomme un chien ! on élève une offrande, mais c’est du sang… de porc ! on fait un mémorial d’encens, mais c’est pour bénir… une malfaisante idole !   (Es 66, 1-3)

Jésus annonce qu’il restaurera la fonction symbolique du  temple, c’est-à-dire le lieu de la rencontre entre Dieu et l’homme en trois jours. Le verbe grec traduit par relever s’applique aussi bien à une construction qu’à la résurrection. Quant au  mot hébreu « banah », il signifie à la fois bâtir et enfanter.

Bien sûr les autorités sont totalement imperméables à cette déclaration et tournent Jésus en dérision.
« Il a fallu quarante-six ans  pour construire ce temple et toi, tu le relèverais en trois jours ! »

L’évangéliste explicite  alors cette phrase énigmatique de Jésus, en se référant à la fin de son histoire Mais lui parlait du temple de son corps.  Aussi, lorsque Jésus se releva d’entre les morts, ses disciples se souvinrent qu’il avait parlé ainsi.
Sa mort est  la destruction du temple et  sa résurrection le relèvement du temple  après trois jours.

La précision de Jésus s’inscrit dans l’arrière-fond eschatologique du temple à venir, annoncé  par les prophètes. Amorce du conflit à venir. Jésus se taisais l’évangéliste nous explique

Dans la lecture eschatologique du temple, le temple est le lieu de la manifestation de la gloire.

D’où jaillit un fleuve d’eau vive (7,37) (19,34) (Ap 21,22)

Le nouveau temple c’est Jésus vivant et glorifié. Jésus apparait comme signe de contradiction

Le souvenir correspond à un approfondissement de la foi. Illumination de l’écriture par l’Esprit. Actualisation de l’écriture dans le présent. Féconder le présent par le temps passé.  Actualiser le passé dans le présent.

« En Juda, Dieu s’est fait connaître ; son nom est grand en Israël.  Sa tente s’est fixée à Salem, et à Sion, sa demeure » (Ps 76,3)

Après ces deux premiers signes, Cana et Temple, il semble bien que  Jésus opère de nouveaux signes (miracles) dont l’évangéliste ne parle pas

« Tandis que Jésus séjournait à Jérusalem, durant la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom à la vue des signes qu’il opérait.,

comme  il le dira d’ailleurs à la fin de son évangile

Jésus a fait encore bien d’autres choses : si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait, je pense, contenir les livres qu’on écrirait

qui provoquèrent une certaine adhésion à sa personne. L’évangéliste  mais Jésus ne se fait pas d’illusion. Ces adhésions sont dues plus au côté  miraculeux de ses actions qu’à leurs valeurs de signes. Ils admirent la puissance du thaumaturge, mais l’adhésion au plus fort au plus prodigieux ne change pas  fondamentalement  le cœur de l’homme, cela peut au contraire le durcir. Il faut autre chose pour changer le cœur de l’homme.

Opposition entre croire et se fier. Question sur la foi authentique.

Récits de dialogues avec trois  interlocuteurs – Jn 3-4

Après avoir relevé l’ambiguïté des adhésions à Jésus de la part de  beaucoup de  personnes suite à des miracles, l’évangéliste dans les deux chapitres qui suivent rapportent trois rencontres de Jésus avec des particuliers issus de milieux très différents. La première de ces rencontres a lieu à Jérusalem  avec un notable juif, Nicodème, la  seconde en Samarie avec une femme qu’il rencontre au bord d’un puits alors qu’il marquait  une pause dans son périple pour rejoindre son pays, la troisième rencontre chez lui en Galilée avec un officier royal. Ces  trois personnages incarnent des profils représentatifs des communautés  auxquelles Jésus veut s’adresser. La première communauté est celle des juifs orthodoxes dont Nicodème est un membre notable, la seconde est la population de Samarie considérée par les juifs comme des hérétiques, la troisième représente des personnes qui ne se réclament pas du judaïsme.  Chacun de ces interlocuteurs  semble interpellé, intrigué par la personne de Jésus. Lui, rentre en dialogue avec eux  et suscite leur questionnement. Pour chacun, dans la condition qui est la leur, apparaît  un mystère Jésus. A travers ces discussions et la position de chacun face à Jésus  l’évangéliste souligne différents aspects du mystère de la condition humaine face au divin.

 

L’éclairage qu’apporte Jésus est toujours en lien avec la révélation biblique dont il révèle le sens toute l’intelligence

La révélation est initiée à partir d’un dialogue.  a lieu non pas à travers un  discours, mais

De la foi sur signes à la foi en la parole de vie

Deux grandes sections :
Section 1 : Voyage de Jérusalem à la Judée (2,23 à 4,54) : rencontre avec des individus (Nicodème, la Samaritaine, officier royal) derrière lesquels se profile des collectivités (orthodoxe, samaritains, les non-juifs). Dans un dialogue de personne à personne Jésus cherche à éveiller. Elles se terminent par une profession de foi en sa personne. On passe d’une adhésion sur signes (Cana, temple) à une confiance en sa parole.
Section 2 : A Jérusalem principalement, rencontre avec les « juifs » en général (5,1-12,11)

Dans les deux sections l’intervention de Jésus aboutit à la manifestation de la vie : « ton fils vit » (4,53). Lazare (12,9-11)

Ces discussions  éclairent le mystère du fils de l’homme et de la condition humaine face au divin.

L’entretien avec Nicodème et la nouvelle naissance – Jn 2,23-3,36

La première rencontre que l’évangéliste nous rapporte est celle avec un notable juif nommé Nicodème.

Or il y avait, parmi les Pharisiens, un homme du nom de Nicodème, un des notables juifs. Il vint, de nuit, trouver Jésus et lui dit : « Rabbi, nous savons que tu es un maître qui vient de la part de Dieu, car personne ne peut opérer les signes que tu fais si Dieu n’est pas avec lui. »

 Pourquoi l’auteur spécifie que Nicodème vient de nuit. Veut-il suggérer que les notables juifs sont encore dans l’obscurité et que certains cherchent la lumière ? Peut-être aussi que déjà pour les autorités juives, Jésus n’est pas fréquentable. Nicodème  veut en savoir plus, mais il ne peut venir à lui qu’en cachette. Il entame la discussion en reconnaissant à son interlocuteur un caractère prophétique.  Jésus ne lui répond pas sur ce point qui concerne son identité, mais enchaine avec gravité :

« En vérité, en vérité, je te le dis : à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu ».

L’adverbe grec anothen traduit ci-dessus par à nouveau peut aussi signifier d’en haut.

Nicodème lui dit : « Comment un homme pourrait-il naître s’il est vieux ? Pourrait-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère et naître ? »

Visiblement Nicodème a compris « à nouveau » et non pas « d’en haut » et souligne l’invraisemblance de la parole de Jésus.

Mais Jésus parle d’une autre naissance venue  « d’en haut ».

« En vérité, en vérité, je te le dis : nul, s’il ne naît d’eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn 3,5)

La naissance d’eau et d’Esprit dont parle Jésus évoque un passage d’Ezéchiel où l’eau et l’esprit sont associés pour engendrer après la déportation à Babylone, un nouveau peuple, purifié par l’eau puis régénéré par l’Esprit :
« je vous prendrai d’entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays et je vous amènerai sur votre sol.  Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos impuretés et de toutes vos idoles. Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes » (Ez 36, 24-27)

On ne peut accéder à la « Vie » sans une intervention de Dieu, sans un engendrement.

L’association de l’eau et de l’esprit rappelle aussi le premier verset de la Bible
« le souffle de Dieu planait à la surface des eaux » et Jésus pourrait alors évoquer une création nouvelle.  Lors du baptême de Jésus par Jean-Baptiste, alors qu’il sort de l’eau du Jourdain  une colombe qui symbolise l’Esprit descend du ciel. Cette association sera maintenue dans le baptême chrétien.
L’homme  passe du statut « d’être en vie » par l’eau à celui d’une personne pleinement vivante par la force de l’Esprit. Cette force est mystérieuse, on ne sait pas d’où elle vient, ni  vers où tend son activité.
Ne t’étonne pas si je t’ai dit : “Il vous faut naître d’en haut”.  Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. »

Nicodème reste bien interrogatif : « Comment cela peut-il se faire ? »

Pour Jésus, Nicodème en tant que rabbin devrait entrevoir ce qu’il lui dit :
Tu es maître en Israël et tu n’as pas la connaissance de ces choses !

Nicodème n’a pas perçu dans les paroles de Jésus les allusions  aux textes prophétiques. Qu’aurait-il dû percevoir à travers les écritures ?
Il ne suffit pas de faire une lecture savante des écritures, pour faire le lien entre ces écrits et les paroles de Jésus.  Il faut une ouverture d’esprit, une liberté intérieure, une renaissance selon l’Esprit qui manque encore à ce maitre en Israël figé dans la maitrise de son savoir.  Il ne peut faire totalement confiance au témoignage de Jésus.

En vérité, en vérité, je te le dis : nous parlons de ce que nous savons, nous témoignons de ce que nous avons vu, et, pourtant, vous ne recevez pas notre témoignage.  Si vous ne croyez pas lorsque je vous dis les choses de la terre, comment croiriez-vous si je vous disais les choses du ciel.

Si Nicodème n’a pas perçu toute la richesse symbolique des écritures (les choses de la terre), il aura alors du mal à recevoir les choses nouvelles que lui Jésus apporte et qui   ne pouvaient être parfaitement saisis dans les écritures. L’évangéliste souligne que  Jésus est l’aboutissement de la révélation divine, le « lieu » où s’expriment « les choses du ciel ».
« En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme »(1,51).

Le dialogue avec Nicodème s’arrête là. On reverra cet homme plus tard et à deux reprises, agir discrètement en faveur de Jésus.
Jésus part alors dans un monologue très dense où il développe « les choses du ciel » qui étaient cachés jusque- là. Il dénie la nécessité de monter au ciel pour connaître les choses du ciel comme il est écrit dans le livre du Deutéronome
Il n’est pas au ciel ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre.
Le Fils de l’homme, lui, est descendu du ciel, il a autorité et  il dit « ce qu’il sait », « ce qu’il a vu »
« Car nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme.  Et comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé  afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle. »
Cette dernière phrase parait  bien énigmatique. Jésus fait référence à un passage du livre des Nombres où le peuple est décimé par des piqures de serpent (Nb 21,9). La cause de ce fléau est reliée  au manque de confiance du peuple envers Yhwh. Pour sauver les personnes piquées par le serpent Moïse enroule un serpent d’airain en haut d’une perche et quiconque lève les yeux et regarde le serpent d’airain sera sauvé. Ce n’est qu’après la résurrection que l’on pourra comprendre ce qu’a voulu dire Jésus: celui qui le regardera mort sur la croix et croira en lui sera libéré du péché, il aura la Vie. Paradoxe total ! Certes le prophète Zacharie avait évoqué une mort qui était à la fois dramatique et source du salut :
Ils verront celui qu’ils ont transpercé.(Za 12,10)
Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure (Za 13,1)

Le terme grec traduit, faute de mieux, par éternelle ne précise pas tellement la durée (indéfinie) de cette vie, mais plutôt sa qualité profonde : il désigne une vie différente de la vie ordinaire, plus précisément la vie qui a cours dans le monde de Dieu (Mt 18.8), la vie de Dieu lui-même (Ep 4.18) et du Christ (Jn 5.26, voir aussi 5.21). Cette vie peut devenir celle de l’homme (Jn 3.16).          Selon les contextes la vie éternelle est présentée comme une réalité déjà actuelle (Jn 5.24-25) ou encore à venir (Mt 25.46). En des passages comme Mt 18.8 ; 19.17, etc., l’expression entrer dans la vie équivaut à peu près à entrer dans le Royaume de Dieu (Note de la TOB)

Jésus explicite  cette révélation:
Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle.  

Jésus annonce en termes encore voilés le sens de sa mort. Plus tard après sa mort on comprendra que lorsque Jésus parle de la nécessité d’être élevé, il parle de sa crucifixion en haut d’une croix et quiconque regardera  sa mort sur un poteau comme  un acte d’amour sera sauvé. Il portera lui-même cette  mort conséquence du manque de confiance des hommes. Par sa mort et sa résurrection, le péché ne pourra plus donner la mort, l’homme échappera au jugement.

Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Qui croit en lui n’est pas jugé 

Mais l’homme ne peut être sauvé à son insu. S’il n’accueille pas ce don de la vie, s’il refuse d’aller vers la lumière de cette révélation, alors il reste seul, il ne sort pas de la logique du péché et du jugement,  il ne  peut s’en sortir. Il doit  faire confiance à  la lumière que Jésus est venu apporter. Et cette lumière c’est le don de sa vie. L’homme est face à cette alternative, accueillir ou refuser la lumière, face au fils de Dieu « élevé »

Qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.  Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises.

L’homme a peur de la vérité, il a peur que la lumière  révèle les raisons profondes de ses actions.
 En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de crainte que ses œuvres ne soient démasquées.

Jésus est la lumière venue dans le monde pour l’arracher au  mal.

 Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées, elles qui ont été accomplies en Dieu. 

L’homme doit venir à la lumière pour « faire la vérité ». Cette formulation de Jésus, « faire la vérité », ne nous est pas familière. Par-là, Jésus associe au mot vérité une  action. La vérité  n’est pas une simple opposition théorique du vrai au faux, elle n’est pas le simple fruit d’une réflexion abstraite, elle est associée à des actes, elle se construit.  La  croyance au fils de Dieu « élevé », n’est pas une adhésion purement  intellectuelle. Celui qui vient à la lumière rentre dans une dynamique tout à fait nouvelle, hors de la logique du péché et de la condamnation, du mérite et du salut. Dans la logique du projet de Dieu qui est de sauver le monde, Jésus donne sa vie. Ses disciples à sa suite en accomplissant le projet de Dieu, c’est-à-dire  en donnant à leur tour leur vie pour l’humanité, créent par leurs actes la vérité. La vérité est associée à un réel qui est une  nouvelle création du monde engagée par la Parole incarnée et ses disciples. Ne pas s’engager sur cette voie, c’est s’enliser  dans un monde qui étouffe, s’enferme sur lui-même et meurt.

Après avoir rapporté ce discours, l’évangéliste enchaîne sur un déplacement de Jésus en Judée. Là, autour des disciples de Jean, un juif engage une discussion sur la purification liée au baptême. Puis  les  disciples de Jean-Baptiste se  plaignent auprès de leur maître de la concurrence que leur fait Jésus sur le baptême. D’une  question doctrinale sur la purification, les disciples glissent à la rivalité entre Jésus et Jean-Baptiste. Ce dernier ne tombe pas dans ce piège.
« Un homme ne peut rien s’attribuer au-delà de ce qui lui est donné du ciel »

La reconnaissance du don reçu élimine toute  velléité de l’ego, elle nous libère des chaines de l’esprit de concurrence. Cette liberté par rapport à l’affirmation de soi donne  plus de poids à l’affirmation de sa mission.

“Moi, je ne suis pas le Messie, mais je suis celui qui a été envoyé devant lui »

Pour illustrer sa mission,  il utilise l’image des noces entre Dieu et l’humanité. On retrouve le thème de Cana. Lui n’est pas l’époux (le Christ), mais l’ami de l’époux. On sait que dans la culture de l’époque, c’est un ami de l’époux qui organise la noce, sa place est donc très importante mais il doit savoir progressivement s’effacer aux yeux des invités pour que lui-même et les invités soient tout à la joie de la noce.
« Celui qui a l’épouse est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il l’écoute et la voix de l’époux le comble de joie. Telle est ma joie, elle est parfaite. Il faut qu’il grandisse, et que moi, je diminue. »

Jean fait écho à  l’opposition entre la chair et l’Esprit faite plus haut par Jésus à Nicodème.

« Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tout. Celui qui est de la terre est terrestre et parle de façon terrestre. Celui qui vient du ciel témoigne de ce qu’il a vu et de ce qu’il a entendu, et personne ne reçoit son témoignage.

Aucun homme, né de la terre, n’est apte à dire valablement les choses du ciel, mais celui qui est « né d’en haut », celui qui a accueilli l’Esprit peut témoigner de ce qu’il a vu et entendu.

Celui qui reçoit son témoignage ratifie que Dieu est véridique.  En effet, celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, qui lui donne l’Esprit sans mesure.

La transmission du don par le parler d’un témoin trouve sa source dans l’abandon total  du Père au fils. Cette confiance, cet amour est à l’origine de la création.

 Le Père aime le Fils et il a tout remis en sa main.

Et redit ce qu’a dit Jésus plus haut à Nicodème  sur la foi et le jugement. Phrases reprises aussi du prologue :

 Celui qui croit au Fils a la vie éternelle ; celui qui n’obéit pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui.

Ce dernier verset donne  la clef  de ce chapitre. Il reprend en final le mot  de la Vie  présent dans le monologue de Jésus ainsi que dans l’entretien avec Nicodème ( 3,13 ; 3,14). Le fondement de la Vie  est l’amour du Père pour le fils, entre les mains de qui il a tout remis.

On se souvient de l’alternative entre la vie et la mort  proposé à l’homme  dans le livre du Deutéronome
Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur,  moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le Yhwh ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes.

Dans cette alternative entre la vie et la mort,  Jésus prend la place de la Loi. Par cette métamorphose, on sort de la logique du mérite/ récompense,  faute/ condamnation,  pour entrer dans la logique accueil du don de Dieu / don de soi aux autres.

L’entretien avec la Samaritaine – Jn 4

Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean, – à vrai dire, Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples –  il quitta la Judée et regagna la Galilée.  Or il lui fallait traverser la Samarie.  

Le départ de Jésus hors de la Judée semble bien motivé par le refus de Jésus de s’enliser s’enfermer dans un débat stérile  et menaçant pour lui, suscité par la rivalité entre lui et Jean-Baptiste. Il a encore beaucoup de choses à faire. Au-delà de Jérusalem, sa mission  s’élargit vers les nations, la Galilée représentant la frontière avec les nations. Mais avant de s’ouvrir aux nations, il doit parler aux Samaritains, ces hérétiques issus des plus anciennes traditions d’ Israël qui se sont séparés du royaume de Juda après la mort de Salomon, ces schismatiques qui n’ont pas reconnu l’unicité du temple de Jérusalem et ont conservé le premier  lieu de culte à l’arrivée en terre promise,  le mont Garizim  où ils vénéraient leur ancêtre Jacob. En 722 suite à la déportation en Assyrie,  la population restante s’est mélangée avec des colons issus de l’Assyrie.  Ce mixage  de populations a favorisé les cultes aux dieux étrangers. Pour toute ces raisons les juifs tenaient cette population d’hérétiques comme non-fréquentable. Jésus veut-il réconcilier les deux peuples  comme annoncé par les prophètes ?

Prophétie d’Esaïe sur la réconciliation des deux royaumes Juda et Israël nommé aussi Ephraïm.

« il rassemblera les exilés d’Israël, il réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre. La jalousie d’Ephraïm cessera et les adversaires de Juda seront exterminés. Ephraïm ne jalousera plus Juda et Juda ne sera plus l’adversaire d’Ephraïm» (Es 11,12)

« C’est ainsi qu’il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph, là même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C’était environ la sixième heure.»

Le puits (ou la source) est un thème biblique classique, en particulier chez les patriarches. C’est un lieu de rencontre, c’est autour d’un puits que le serviteur d’Isaac venu chercher une femme pour son maître rencontre Rebecca. Puis c’est autour d’un puits que Jacob tombe amoureux de Rachel. C’est autour d’un puits que Moïse rencontrera sa future femme Cippora. Le puits dans la littérature rabbinique est associé au don de Dieu. En s’asseyant sur le puits Jésus s’inscrit dans la continuité d’Israël.   La sixième heure c’est midi, ce n’est pas une bonne heure pour aller chercher de l’eau, mais  c’est l’heure de la pleine lumière. Cette rencontre dans la pleine lumière est à l’opposé de la rencontre en pleine nuit avec Nicodème. Le contraste entre ces deux rencontres se traduit par la différence d’accueil faite à Jésus : l’adhésion totale de la Samaritaine et l’indécision de Nicodème.

Arrive une femme de Samarie pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger.

A l’arrivée d’une femme venue puiser de l’eau, Jésus s’adresse à elle sur un ton assez familier. Cette familiarité est choquante, non seulement par ce que tout  rapport d’un juif avec les samaritains considérés comme des hérétiques étaient interdits, mais en plus il s’agit d’une femme inconnue. Une telle familiarité avec une femme inconnue est perçue comme déplacée. Jésus transgresse les interdits sociaux. La femme en est stupéfaite.

« Comment ? Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une femme, une Samaritaine ? » Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains 

La transgression de Jésus signifie beaucoup plus qu’une simple dérogation aux conventions sociales. Elle a pour but d’ouvrir un nouveau champ, infiniment plus large. Elle invite à un dépassement de toutes les oppositions ethniques, à un dépassement de toutes les appartenances.  Jésus a bien soif, mais cette soif biologique symbolise une soif de rencontre. La samaritaine, elle, vient puiser de l’eau et sans doute est-elle  dans une attente profonde qu’elle ne peut  formuler.  Jésus l’aide alors à prendre conscience de son désir et à l’exprimer.

Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive. »

Pour exprimer nos désirs profonds, pour prendre conscience de leurs dimensions incommensurables,  il faut reconnaître le don de Dieu. La reconnaissance du don de Dieu est le préalable de la demande, de la prière. La réponse à la prière dépasse infiniment l’objet matériel de la demande « donne –moi à boire ». La réponse est le don d’une eau vive.

La femme est étonnée, c’est quoi cette eau vive ?
 « Seigneur, tu n’as pas même un seau et le puits est profond ; d’où la tiens-tu donc, cette eau vive ?  Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits et qui, lui-même, y a bu ainsi que ses fils et ses bêtes ? »

Elle est intriguée par cet homme et  fait un rapprochement avec l’ancêtre Jacob, la référence des Samaritains, c’est à Jacob qu’ils doivent ce puits et cette eau qui leur a donné l’eau  la vie.

Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. »

Jésus se positionne comme plus grand que le patriarche et annonce un temps nouveau où Dieu donnera une nouvelle source. L’eau du puits de Jacob n’a pu renouveler les cœurs et apporter un salut définitif.
Les prophètes avaient déjà annoncé  la venue d’une eau nouvelle qui purifierait le peuple et apporterait un esprit nouveau

 « Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos impuretés et de toutes vos idoles. » (Ez 36,25)

« je répandrai des eaux sur l’assoiffé, des ruissellements sur la desséchée ; je répandrai mon Esprit sur ta descendance » (Es 44,3)

Le prophète Zacharie annonce que cette nouvelle eau vive jaillira du temple .

« Ce sera un jour unique – le SEIGNEUR le connaît. Il n’y aura plus de jour et de nuit, mais à l’heure du soir brillera la lumière.  En ce jour-là, des eaux vives sortiront de Jérusalem, moitié vers la mer Orientale, moitié vers la mer Occidentale. Il en sera ainsi l’été comme l’hiver. » (Za 14,8)

 

Jésus révèle qu’il est lui,  la source de cette eau « jaillissant  en vie éternelle »

La Samaritaine a confiance en cet homme et croit en son pouvoir.  Ses  paroles  sur l’eau vive  éveille en en elle une attente. Elle a au fond d’elle un  désir profond, une eau qui ne serait plus provisoire mais un don définitif qui lui assurerait un mode d’existence nouveau et permanent. Elle se  tourne vers lui et lui demande cette eau.

Jésus oriente alors le dialogue  sur une autre piste, l’eau que donne Jésus touche à l’intime. Il l’invite à se dévoiler.

 Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari et reviens ici. » 

Allégorie du mari / Yhwh

« « Je n’ai pas de mari. » Jésus lui dit : « Tu dis bien : “Je n’ai pas de mari” ; tu en as eu cinq et l’homme que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit vrai. »

Décidemment,  Jésus n’est pas tombé sur l’interlocuteur idéal pour se révéler. Une femme, en plus  une Samaritaine dont la vie, pour couronner le tout, n’est pas vraiment exemplaire, cinq maris, c’est beaucoup, surtout pour l’époque. Mais elle, loin d’être gênée  d’être ainsi dévoilée, voit en lui un prophète et relance la conversation par une question qui l’a intriguée toute sa vie, quelle est le bon lieu pour le culte ?
« Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez qu’à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer »

Jésus refuse de se laisser enfermer dans ce dilemme, il annonce alors un temps nouveau où  cette alternative entre les deux différents lieux du culte, un pour les juifs et un pour les Samaritains, est dépassée.

« Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.

Ce dépassement n’élimine pas les valeurs du passé et  il confirme  la place prééminente du judaïsme dont il se réclame. Les juifs sont les authentiques dépositaires de la révélation à travers les écritures.

«  Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Ce « salut vient des juifs » dans la bouche de Jésus  est à rappeler à  tout chrétien. Mais Jésus dans la droite ligne des prophètes comme nous l’avons plus haut vu lorsqu’il a chassé les vendeurs du temple, attend un nouveau culte de la part des hommes: un culte en « esprit et vérité »

 Mais l’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père.  Dieu est esprit et c’est pourquoi ceux qui l’adorent doivent adorer en esprit et en vérité. 

Il ne s’agit pas d’une abolition du culte, mais Jésus confirme l’expérience intime des  psalmistes

 « Tu n’aimerais pas que j’offre un sacrifice, tu n’accepterais pas d’holocauste. Le sacrifice voulu par Dieu, c’est un esprit brisé ; Dieu, tu ne rejettes pas un cœur brisé et broyé » (Ps 51, 18)

Le sacrifice voulu par Dieu est la prière, essentiellement une prière de louange au Père, qui vient du cœur de l’homme, libre de toute attache à un lieu donné.
« Offre à Dieu la louange comme sacrifice et accomplis tes vœux  envers le Très-Haut. »(Ps 50,14)

C’est dans cette mesure de liberté par rapport à une appartenance figée, où non seulement  la séparation entre Juifs et Samaritains sera résorbée, comme annoncé par le prophète, mais elle ouvre à l’universel, à tout adorateur en esprit et en vérité. L’heure vient où la vérité ne sera pas  la propriété d’une ethnie,  d’un courant spirituel ni même d’une religion, mais elle viendra de l’accueil de la Parole qui par l’Esprit sera donné aux hommes, qui feront la Vérité. Dieu est esprit. On ne saisit Dieu qu’à travers sa manifestation  aux hommes.

 

« La femme lui dit : « Je sais qu’un Messie doit venir – celui qu’on appelle Christ. Lorsqu’il viendra, il nous annoncera toutes choses. »  Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle »

La femme est remuée par la révélation de Jésus sur sa situation conjugale, elle a vu en Jésus un prophète et là après  toutes ces paroles de Jésus auxquelles  elle adhère, elle fait spontanément le rapprochement avec la venue du Messie tant attendu.  Jésus lui révèle qu’il est lui, le Messie. Elle n’a pas à attendre, il est là assis, devant elle, à lui parler.
Sur ces entrefaites arrive les disciples très surpris de voir Jésus parler avec une femme, samaritaine qui plus est. Ils se gardent bien de faire une réflexion, mais n’en pensent pas moins : que cherche-il ? Pourquoi il lui parle ? Alors  la femme s’éclipse « en abandonnant sa cruche », veut elle signifier symboliquement par là qu’après les paroles de Jésus sur l’eau vive elle n’a plus besoin de cette cruche ? Toujours est-il qu’elle s’empresse d’aller raconter dans le village sa rencontre : « ne serait-il pas le Christ ? » et les exhorte à aller voir Jésus.
Les  disciples de retour des courses pressent naturellement Jésus de manger. Jésus les plonge alors dans le mystère de sa rencontre avec la femme, en leur opposant à la nourriture qu’ils lui offrent une autre nourriture.

« J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. »  Sur quoi les disciples se dirent entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il donné à manger ? »

Quel est cette autre nourriture ? En quoi la rencontre avec cette femme l’a nourri ?

«  Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. »

Il oppose la nourriture terrestre à la nourriture céleste, comme il a opposé à la Samaritaine l’eau du puits à l’eau jaillissant en vie éternelle. La nourriture  qui le fait vivre est de faire, d’accomplir une œuvre, celle qu’il a reçu mission de réaliser. Faire la volonté du Père c’est coopérer à la réalisation de son dessein. L’œuvre du Père à réaliser est reçu par Jésus comme un don, il s’agit de conduire les hommes à la vie éternelle, comme il l’a fait à la Samaritaine. Ce don il le transmet à ses disciples. « Si tu connaissais le don de Dieu » a-t-il dit à la Samaritaine.

C’est un don par ce que ce ne sont pas eux qui ont semé, ils ont à récolter les fruits de ce que leurs prédécesseurs ont semé. Et dans la vie éternelle celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble.

Cette œuvre, il la compare à une moisson.

 Ne dites-vous pas vous-mêmes : “Encore quatre mois et viendra la moisson” ? Mais moi je vous dis : levez les yeux et regardez ; déjà les champs sont blancs pour la moisson !  Déjà le moissonneur reçoit son salaire et amasse du fruit pour la vie éternelle, si bien que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble.  Car en ceci le proverbe est vrai, qui dit : “L’un sème, l’autre moissonne.” Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucune peine ; d’autres ont peiné et vous avez pénétré dans ce qui leur a coûté tant de peine. »

L’image de la moisson est aussi utilisé dans les synoptiques, mais dans la perspective de la fin des temps. Alors que dans les synoptiques la moisson est associée au jugement final, Jean concentre tout sur la joie qui lors de la moisson, doit  rassembler  ceux qui ont semé et ceux qui ont moissonné. La moisson est imminente, la fin des temps dont l’épisode de la Samaritaine est le prémice touche le présent, les disciples sont envoyés pour la moisson.
Cette moisson est illustrée par l’arrivée des Samaritains qui suite au témoignage de la femme  lui demandent de « demeurer parmi eux ». Il y demeura deux jours et après « bien plus nombreux » furent ceux qui crurent en sa parole.

Bien plus nombreux encore furent ceux qui crurent à cause de sa parole à lui ;  et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus seulement à cause de tes dires que nous croyons ; nous l’avons entendu nous-mêmes et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde. »

C’est par le témoignage d’une rencontre personnelle que l’on vient à la foi. La foi n’est pas motivée par des signes et des prodiges, mais par la parole d’un témoin qui a entendu la parole de Jésus.

Tout ce récit culmine par cette déclaration,  « nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde. »

Par cette déclaration, les samaritains  ouvrent leur horizon, ils élargissent le message de Jésus au-delà d’eux-mêmes. Ils sont le signe que l’œuvre de Jésus dépasse toute frontière,  toute appartenance géographique ou culturelle.

Jésus le sauveur du monde, donne la vie à un occupant,  le second signe de Cana

Après ces deux jours passés en Samarie, Jésus arrive en Galilée et retourne à Cana où il est bien accueilli, contrairement au dicton « nul n’est prophète en son pays ». Il est vrai que certains  l’avaient vu à l’œuvre à Jérusalem et peut-être étaient-ils fiers qu’un Galiléen comme eux ait rabattu le caquet de ces donneurs de leçon qu’étaient les autorités juives ? L’évangéliste rapporte une troisième rencontre. Après celle avec Nicodème, un Juif, celle avec la Samaritaine, une femme appartenant à un peuple hérétique, la troisième rencontre rapportée par l’évangéliste est celle avec un officier royal c’est-à-dire avec un homme hors du cadre de la religion. L’action de Jésus sort de la barrière des appartenances religieuses ou culturelles et des polémiques et nous ramène à l’essentiel : les conditions de la Vie, thème central de tout l’évangile.

«  Il y avait un officier royal dont le fils était malade à Capharnaüm.  Ayant entendu dire que Jésus arrivait de Judée en Galilée, il vint le trouver et le priait de descendre guérir son fils qui se mourait. »

Il s’agit là de la première  demande explicite de miracle dans cet évangile. La réponse de Jésus n’est pas très encourageante pour cet officier

Jésus lui dit : « Si vous ne voyez signes et prodiges, vous ne croirez donc jamais ! »

Jésus ne veut pas d’une adhésion à sa personne sur la base des seuls miracles mais d’une confiance en sa Parole. Cette rebuffade ne désarçonne pas l’officier qui maintient sa demande et lui demande avec autorité : « Seigneur, descends avant que mon enfant ne meure ! »  Jésus ne descend pas avec lui comme il le demande, mais il affirme simplement   « Va, ton fils vit. »

Cet homme crut à la parole que Jésus lui avait dite et il se mit en route.  Tandis qu’il descendait, ses serviteurs vinrent à sa rencontre et dirent : « Ton enfant vit ! »  Il leur demanda à quelle heure il s’était trouvé mieux et ils répondirent : « C’est hier, à la septième heure, que la fièvre l’a quitté. » Le père constata que c’était à cette heure même que Jésus lui avait dit : « Ton fils vit. » Dès lors il crut, lui et toute sa maisonnée.

Par cette concomitance de la Parole de Jésus et de la guérison et la répétition par trois fois de « ton fils vit » l’évangéliste souligne que c’est la  Parole qui donne la Vie, non pas dans un futur lointain mais au présent.  Les miracles de Jésus ne sont pas des preuves de sa puissance susceptibles d’entrainer une adhésion pour ne pas dire une soumission du plus faible au plus fort, mais des signes du passage de la vie par l’accueil de sa Parole.

Telle est la leçon de ces trois rencontres.

Avec le notable juif féru des Ecritures, Jésus a pu développer un profond discours sur les conditions pour entrer dans le Royaume en s’appuyant sur des passages biblique. A la suite de cet échange, Nicodème n’apparait pas complètement convaincu, il n’y a pas d’adhésion explicite à sa Parole. Avec  la Samaritaine, l’hérétique pas très honorable, suite à un échange plus accessible, plus concret adapté à son interlocutrice, Jésus touche le cœur de cette femme en évoquant  son passé et  ses liens avec plusieurs hommes. A l’issue de cet entretien  Jésus s’affiche  ouvertement comme le Messie, ce qu’il ne fera avec personne d’autre.  Complètement bouleversée, elle est la première à témoigner publiquement de sa foi en cet homme.
Avec le centurion royal, là aussi Jésus s’adapte à son interlocuteur qui n’entre pas dans des discussions et ne répond pas aux remarques de Jésus, il a entendu parler de cet homme et lui demande d’agir pour  sauver son fils, il attend un acte, pas un échange théologique come avec Nicodème et même la Samaritaine. Jésus répond à sa  foi brute, par une parole tout aussi simple et efficace « ton fils vit »    Le résultat est immédiat et lui aussi avec toute sa maisonnée crurent en lui.

 

Le combat de Jésus pour que les hommes aient la vie (5-12)

Sous-jacent aux récits des miracles et des discours de Jésus, le thème fondamental est la finalité de l’action divine : que les hommes aient la « vie ». Actions  symboliques pour une transformation effective du croyant. Les récits sont liés, dans le cadre des fêtes liturgiques, à la fois dans l’horizon de la révélation à Israël, tout en soulignant la nouveauté par la présence du Fils. Les écritures témoignent en sa faveur.

Guérison d’un Paralytique – Jn 5

Union d’un récit de signes et de discours. L’évangéliste introduit le lecteur au cœur d’un drame : l’hostilité croissante des autorités juives  et la difficulté pour Jésus de démontrer la validité de son message selon la Tora, car son témoignage requiert une ouverture à la nouveauté de la révélation.

L’attitude désabusée du malade face à sa maladie. On entrevoit que Jésus par le retour à la santé vise une transformation d’un autre ordre. Dans l’A.T. marcher est une métaphore de la vie. L’inverse est l’incapacité de se mouvoir, « gisant », qui résume la liste des malades.
A la fin le constat de la guérison s’accompagne d’une menace, il fait le lien entre péché et maladie, lien que Jésus récusera plus loin (9,3)
« Te voilà bien portant : ne pèche plus de peur qu’il ne t’arrive pire encore ! »

«Après cela et à l’occasion d’une fête juive, Jésus monta à Jérusalem »
L’évangéliste place l’action de Jésus dans un  cadre physique très large qui symbolise le salut promis à Israël, dont Jérusalem est le cœur. L’ampleur de la tâche parait immense.
« Elle possède cinq portiques, sous lesquels gisaient une foule de malades, aveugles, boiteux, impotents »

Il évoque une situation collective de détresse et d’attente.

Le regard est alors porté sur un gisant isolé qui attend depuis trente-huit ans (le nombre d’années passées au désert entre la révélation de la Tora et l’entrée dans la terre promise). Jésus lui pose une question qui parait surprenante « Veux-tu guérir ? ». Pourquoi poser cette question dont la réponse semble aller de soi ? Comment ne voudrait-il pas guérir ?  Par sa question Jésus permet au malade de parler, d’entrer dans un dialogue,  de décrire son état psychique, il est désabusé, impuissant et isolé. Gisant et coupé de toute relation il est exclu de la vie. La question de Jésus réveille son désir et lui permet de  sortir de sa léthargie, alors Jésus peut lui donner un ordre «Lève-toi, prends ton grabat et marche. »   La marche dans la bible est une métaphore de la vie. Elle caractérise le vivant  qui tend vers la terre promise.

Il lui spécifie de « prendre son grabat ». Il faut marcher et  témoigner de  la guérison en portant les traces de sa maladie en assumant le poids de son passé.
Mais cette précision a un autre impact,  car précise le texte « ce jour-là était un jour de sabbat », jour où la loi interdisait de transporter des objets, tout transport étant associé à un travail.

Introduction à la controverse.

Le signe du sabbat,  jour du repos, est multiple.  En Exode 20 il est signe de la fin de la création, signe que Dieu s’est retiré de son œuvre pour la confier à l’homme. En Deutéronome 5 il est associé à la sortie d’Egypte,  signe que Yhwh intervient pour libérer son peuple. Chez les prophètes et dans les écrits apocalyptiques le sens du sabbat s’enrichit encore, il devient le signe de la fin des temps où le salut sera accompli. Quel est pour Jésus le sens du sabbat ? Il semble que là  Jésus souligne ce troisième point  par la guérison qu’il vient d’opérer,  il donne un signe de la venue de l’ère messianique.
« Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront.
Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie
» (Es 35,4)
 Les autorités, loin de se  réjouir de la guérison, ne retiennent du geste de Jésus que la transgression formelle à la Loi ils  ne voient dans le sabbat que le premier sens celui du repos,  ils sont imperméables aux signes des temps.
« C’est le sabbat, il ne t’est pas permis de porter ton grabat » rappellent-t-il au miraculé. Ce dernier se défend en opposant à l’interdit, l’ordre reçu de celui qui l’a sauvé. Il ne peut donner l’identité de son bienfaiteur, cependant sa guérison  met en relief  le contraste entre  une parole qui donne la vie, qui libère de l’esclavage, et la stérilité d’une fixation sur un règlement. Certes le paralytique a formellement transgressé la Loi, mais sa  guérison lui permet tout de même de réintégrer le Temple.
« Plus tard, Jésus le retrouve dans le temple et lui dit : « Te voilà bien portant : ne pèche plus de peur qu’il ne t’arrive pire encore ! »  Dans ce cadre sacré, il revoit Jésus qui l’interpelle et lie sa maladie avec son  péché. Quel était son péché ? Jésus ne le spécifie pas mais l’homme probablement le connaissait : son abattement, sa résignation.  Maintenant il marche, mais l’avertissement est rude. Cette guérison physique est signe d’une guérison d’une autre nature, intérieure. La marche  retrouvée symbolise un autre type de  transformation de sa personne, il devient audacieux, il ose  la démarche d’aller témoigner auprès des autorités du nom de la personne qui l’a guérit, il devient un témoin actif de Jésus.
Ces dernières, insensibles à la guérison s’en prennent directement à Jésus,  ils se focalisent sur la transgression. Jésus élève le niveau du débat en s’attaquant au sens profond du sabbat, il prend  à revers la pratique formelle à savoir le repos.
« Mon Père, jusqu’à présent, est à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre. »

Met-il  en cause le sens du sabbat contenu en Exode 20 ? Certes le repos est associé au sabbat, symbole de la fin de la création du cosmos. Mais le septième jour Yhwh confie sa création à l’homme, il lui en fait don. Mais Yhwh poursuit son œuvre, non plus en intervenant directement sur le cosmos, mais en soutenant l’homme dans la gestion et le développement de sa création au sein de l’histoire, avec l’essor  de l’artisanat, de l’art, de la culture, des religions, etc…dans les différents points du globe. Le sabbat  invite l’homme à se tourner  vers son  créateur, à reconnaitre que son travail est une  participation à l’activité de son créateur dont il tient la vie. Toutes les écritures témoignent que Yhwh travaille sans cesse pour se révéler à son peuple et lui enseigner la finalité de la création. Cette aide a pris la forme du don de la Loi. Ainsi donc, la fin de la création ne signifie pas la fin de l’activité divine. Pour mener le monde des hommes à son achèvement, Yhwh maintient sa présence auprès d’eux par la révélation du projet divin. Mais Yhwh se heurte à la surdité de son peuple qui s’enferre dans  différentes formes d’esclavage. Yhwh poursuit son travail pour le libérer, le sauver de la mort.
On retrouve  les trois étapes de l’activité divine Création, Révélation, Rédemption décrit  dans le judaïsme. (Cf  L’étoile de la Rédemption de Rosenzweig). Le travail de Yhwh ne se termine pas avec la création, ni même après la révélation au Sinaï. Non il se poursuit pour sauver le monde.

La réponse de Jésus aux autorités, loin de les calmer aggrave son cas.
«  Dès lors, les autorités juives n’en cherchaient que davantage à le faire périr, car non seulement il violait le sabbat, mais encore il appelait Dieu son propre Père, se faisant ainsi l’égal de Dieu »
Cette accusation d’appeler Dieu « mon Père » et de s’en faire l’égal est effectivement très sérieuse, elle touche au fondement même du monothéisme.
Quel argument peut  donner Jésus pour se justifier ? Il est face à un défi apparemment insurmontable, car l’accusation est à la fois vraie et fausse. Il faut suivre attentivement l’argumentation complexe qu’il développe pour se justifier. Elle nous ouvre au mystère d’un  Dieu un et multiple.

Il prend un ton solennel  «  En vérité, en vérité, je vous le dis,…Puis il affirme que lui n’est rien sans le Père. Face à ses détracteurs loin d’entrer  dans une démarche revendicative de son pouvoir qu’il a démontré en guérissant le paralytique, il souligne sa soumission à Dieu.
«  le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu’il voit faire au Père : car ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement. »
Cette soumission n’est pas un asservissement mais une adhésion à son projet dans une relation d’amour.
« C’est que le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait ; il lui montrera des œuvres plus grandes encore, de sorte que vous serez dans l’étonnement ».
Cette soumission est fructueuse, elle lui donne une puissance qu’ils ne peuvent même pas imaginer, et cette puissance loin d’être utilisée à son profit est entièrement tournée vers le don et le don de la vie.
« Comme le Père, en effet, relève les morts et les fait vivre, le Fils lui aussi fait vivre qui il veut ».

Jésus a alors cette phrase surprenante «  Le Père ne juge personne, il a remis tout jugement au Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père »
Le Père ne veut pas juger, il cherche à se révéler, c’est-à-dire à entrer en relation avec l’homme pour le sauver. Après tous les échecs subis par les prophètes, il  confie cette mission au Fils. C’est par le canal du Fils que l’homme peut être sauvé, qu’il peut échapper au jugement. L’homme ne peut accéder à la vie, s’il est jugé, si tous les égarements de sa vie passée lui collent à la peau.  Le Fils est envoyé pour libérer l’homme de cette emprise du jugement.  Dès lors, du rapport de chaque homme avec le Fils dépendra sa relation avec le Père.
« Celui qui n’honore pas le Fils, n’honore pas non plus le Père qui l’a envoyé. »

Comment  concrètement  le Fils peut-il libérer l’homme du jugement ?

Là encore Jésus prend un ton solennel, pour affirmer que c’est sa Parole qui peut sauver l’homme, dans la mesure où elle est écoutée, dans la mesure où l’homme y adhère et lui fait confiance.
«  En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie ».
Mais alors qu’en est-il de ceux qui n’ont pas connu Jésus, qui n’ont pas eu l’occasion de l’entendre ?
« En vérité, en vérité, je vous le dis, l’heure vient – et maintenant elle est là – où les morts entendront la voix du Fils de Dieu et ceux qui l’auront entendue vivront. »
Toujours aussi solennellement, Jésus annonce une ère nouvelle où les « morts » entendront la parole du Fils qu’ils auront la possibilité d’accueillir ou de refuser. Qui sont « ces morts » ? Les générations passées qui n’ont pu rencontrer Jésus ? Ceux  d’aujourd’hui ou les générations futures qui n’ont pas ou n’auront pas accès à sa Parole ? C’est une question ! Jésus ne répond pas directement à cette question, mais  il insiste, l’œuvre du Père est de donner   la Vie. Cette opération il l’a confié au Fils.
« Car, comme le Père possède la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils de posséder la vie en lui-même »
Cette transmission par  le Fils de la vie à tous les hommes, passés, présents et à venir peut se heurter à un refus et ce refus entrainera le jugement.
«  il lui a donné le pouvoir d’exercer le jugement parce qu’il est le Fils de l’homme. »
Jésus reprend ici le statut de Fils de l’homme qu’il avait déjà utilisé plus haut auprès de ses premiers disciples en faisant référence au rêve de Jacob pour signifier qu’avec sa venue le monde entrait dans une nouvelle ère (Jn 1,51). Dans les commentaires de l’évangile de  Mathieu, j’ai développé l’historique de cette expression « Fils de l’homme » et sa polyvalence. Ici avec le rapprochement entre le jugement et le Fils de l’homme, Jean fait clairement  référence au livre de Daniel où, dans un contexte eschatologique, un Fils d’homme apparaît auprès de l’Ancien (Yhwh) procéder au jugement, (Dn 7,13).  Par cette référence, Jésus de Nazareth manifeste une prétention qui parait exorbitante à ses interlocuteurs, il dit être  « le Fils de l’homme » qui siège au jugement final à côté de Dieu. Jésus est conscient que cela peut étonner (c’est une litote), mais en appui de son affirmation, il redit et développe ce qu’il a dit plus haut sur des évènements non moins incroyables.
« Que tout ceci ne vous étonne plus ! L’heure vient où tous ceux qui gisent dans les tombeaux entendront sa voix, ceux qui auront fait le bien en sortiront pour la résurrection qui mène à la vie ; ceux qui auront pratiqué le mal, pour la résurrection qui mène au jugement. »
Donc là, si l’on suit bien l’argument de Jésus, tous ceux qui sont morts  entendront sa voix et ressusciteront, les uns, qui ont fait le bien, pour la vie tandis que les autres qui ont fait le mal pour la mort. On trouve là l’opposition classique entre le bien et le mal à la quelle est associée la vie ou la mort.   Mais alors qu’elle est le lien avec ce qu’il a affirmé plus haut, à savoir l’obligation absolue pour être sauvé d’adhérer à la parole du Fils, c’est-à-dire au Logos ? Le Logos que Jean  décrit dans son prologue s’est manifesté par la création,  création qui se poursuit dans le temps de l’histoire à travers l’évolution (Cf  Evolution créatrice de Henri Bergson). Mais l’homme n’a pas reconnu dans la création le projet de son créateur, le Logos a alors tenté d’entrer en relation avec l’homme par un engagement personnel auprès d’Abraham,  puis par  la révélation avec Moïse et les prophètes et  enfin s’est incarné en la personne de Jésus de Nazareth. Le Logos est en action de tout temps et pour toujours. Tout homme au vue de  la création et de l’évolution dans l’histoire  peut adhérer implicitement au Logos. Agissant  selon sa conscience, conscience qui est inscrite dans le cœur de l’homme dès sa création par le Logos. Sa conscience le pousse à faire le bien, mais des forces contraires profondément enracinés dans le cœur de l’homme l’entrainent vers le mal. L’étape ultime est la rédemption par l’incarnation du Logos en la personne de Jésus de Nazareth qui vient arracher l’homme au mal, « sauver le monde » comme l’on entrevu plus haut les Samaritains. Ainsi tout homme a plus ou moins eu accès au Logos et Jésus annonce que le temps vient où tous entendront explicitement sa voie. Le clivage alors se fera entre la Vie d’une part et le jugement d’autre part sur la base de l’accueil ou non du Logos.
Après cette affirmation de la place centrale du Logos, place inouïe qu’il s’attribue, Jésus répète qu’il est dans la soumission au Père qui l’a envoyé.
 Moi, je ne puis rien faire de moi-même : je juge selon ce que j’entends et mon jugement est juste parce que je ne cherche pas ma propre volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.

Mais comment croire à tout ce qu’il dit ?

Dans la loi juive, toute affirmation ne peut être pris en compte que si au moins deux personnes témoignent de sa vérité. « On ne condamnera pas quelqu’un à mort sur la déposition d’un seul témoin. » (Nb 35,30). Dès lors, Jésus pour justifier ses dires auprès de ses interlocuteurs doit faire appel à un témoin. Dans un premier temps il fait appel à Jean-Baptiste.
Vous avez envoyé une délégation auprès de Jean, et il a rendu témoignage à la vérité.
Pour dire immédiatement après qu’il n’est pas dépendant du témoignage d’un homme. Il a mieux comme témoignage.
 Je possède un témoignage qui est plus grand que celui de Jean : ce sont les œuvres que le Père m’a données à accomplir ; je les fais et ce sont elles qui portent à mon sujet témoignage que le Père m’a envoyé.
Il ne revendique pas d’être à l’origine des actions qui échappent au simple pouvoir de l’homme, tel ce paralytique qui brutalement se remet à marcher. Ces actions opérées par  lui  sont en fait  la volonté du Père, à travers elles il faut écouter la voix du Père.  Sans cette écoute, les miracles de Jésus resteront stériles. Ils ne sont là que pour témoigner que sa  parole apporte la Vie. Ce sont des signes de la parole du Père. N’étant pas habité par  cette Parole, ils ne peuvent reconnaitre dans ces miracles son témoignage.
Le Père qui m’a envoyé a lui-même porté témoignage à mon sujet. Mais jamais vous n’avez ni écouté sa voix ni vu ce qui le manifestait, et sa parole ne demeure pas en vous, puisque vous ne croyez pas à celui qu’il a envoyé.

L’accusation de Jésus est surprenante et paradoxale, car ce sont justement des hommes qui consacrent beaucoup de temps à scruter les Ecritures qui sont visés. Jésus laisse entendre qu’ils étudient les écritures pour se valoriser, se justifier et mériter ainsi la vie éternelle. Ils restent dans la logique du succès, de la conquête pour assurer leur propre gloire et non  dans la logique du don.

La gloire, je ne la tiens pas des hommes. Mais je vous connais, vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu. Je suis venu au nom de mon Père, et vous refusez de me recevoir. Qu’un autre vienne en son propre nom, celui-là vous le recevrez !  Comment pourriez-vous croire, vous qui tenez votre gloire les uns des autres et qui ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul.

Conclusion Jn 5

Ce chapitre difficile nous ouvre, à travers cette polémique tournant sur la véracité du témoignage, aux secrets de la relation entre Dieu et le Logos, entre le Père et le Fils. Révélation sur Dieu contre-intuitive avec ce « ne peut rien » . Le Père ne peut rien sans  le fils et le Fils ne peut rien sans le Père. Le Père n’est pas Dieu sans  le Fils et le Fils n’est pas Dieu sans le Père. La  puissance de Dieu vient de la relation d’amour qui unit au sens le plus fort du terme, le Père et le Fils. Le monothéisme n’est pas unicité (un seul formant un tout), mais unité par la relation. Le Fils tourne les hommes vers le Père, mais les écritures tournent vers la reconnaissance des hommes pour le Fils.

Le Pain de la Vie

 Après cela, Jésus passa sur l’autre rive de la mer de Galilée, dite encore de Tibériade. (Jn 6,1)

Jean utilise à plusieurs reprises cette formule « Après cela » (5, 1) qui le dispense de fournir des précisions chronologiques. On a vu que son évangile ne rapportait qu’un nombre limité des faits de Jésus.   Dans l’épisode précédent nous étions à Jérusalem pour la fête des Tentes ?, et là nous nous retrouvons au nord, autour du lac de Tibériade et Jésus passe sur l’autre rive. On peut voir dans ce passage beaucoup plus qu’une simple indication géographique.  Dans le chapitre précédent après la guérison du paralytique un jour de sabbat et la polémique qui s’en suivit, Jésus passe à autre chose, il ne veut pas poursuivre la polémique et s’imposer par la manière forte. et pour cela  il traverse les eaux. Il n’est plus à Jérusalem , il est en Galilée, ce pays dont il ne peut rien sortir de bien. Et là pourtant la foule le suit  parce que les gens avaient vu les signes qu’il opérait sur les malades.

C’est pourquoi Jésus gravit la montagne et s’y assit avec ses disciples.  C’était bientôt la fête juive de la Pâque.  Or, ayant levé les yeux, Jésus vit une grande foule qui venait à lui. Il dit à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour qu’ils aient de quoi manger ? »

La montagne, la fête juive, autant d’allusions à Moïse, mais là Jésus sans raison apparente,  devant cette foule, Jésus se soucie  de leur nourriture et interroge Philippe sur l’achat de nourriture pour tout ce monde
Nous retrouvons là l’épisode de la multiplication des pains dans la continuité du prophète Elisée  (2R 4,42) rapporté déjà cinq fois dans les synoptiques.

Après la symbolique du vin à Cana, du vent avec Nicodème et de l’eau avec la Samaritaine, Jésus reprend une symbolique centrale du judaïsme, celui de la nourriture avec  les fruits au jardin d’Eden,  la manne au désert, le festin annoncé par les prophètes.

 Yhwh de l’univers va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux, de viandes grasses succulentes et de vins vieux décantés (Es 25,6)

Double dimension, nourriture individuelle, repas collectif (banquets)

Nourriture associée à la parole
 Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche de Yhwh (Dt 8,3) (Am 8,11)(Jr 15,16) ; (Ez 3,1-4)

Métaphore reprise dans les livres de la sagesse.

ce n’est pas la production de fruits qui nourrit l’homme, mais bien ta parole qui fait subsister ceux qui croient en toi. (Sg 16,26) (Pr 9,5) (Ps 119, 103)

Image du pasteur, roi qui donne à manger

Dans le discours qui suit, Jésus pousse la métaphore beaucoup plus loin,  «  déborde la symbolique antérieure » jusqu’à un accomplissement. Il se donne lui-même comme le pain de la vie, il se donne pour « la vie du monde »

Pain, Vin Nourriture végétale

Viande, Sang, nourriture carnée

Le miracle avec du pain à profusion

 En parlant ainsi il le mettait à l’épreuve ; il savaitx, quant à lui, ce qu’il allait faire. 7 Philippe lui répondit : « Deux cents deniersy de pain ne suffiraient pas pour que chacun reçoive un petit morceau. »

Deux cents deniers, cela représente pour nous environ six mois de Smic, somme qui est mise en regard avec ce que possède un garçon

8 Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
9 « Il y a là un garçon qui possède cinq pains d’orge et deux petits poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de gens ? »

« du pain de prémices : vingt pains d’orge » (2R4,42)

Le pain des prémices est le pain offert lors de la liturgie juive en reconnaissance du don de Yhwh.

Le poisson rajouté indique qu’il s’agit d’un vrai repas pour une foule évaluée à 5000 hommes. D’ailleurs Jésus leur demande de s’asseoir, mais le terme grec utilisé que l’on peut traduire par s’étendre, est utilisé pour une invitation à passer à table. Il ne se contente pas de donner à manger, mais il invite à prendre un repas ensemble. La mention de l’herbe abondante est une allusion au prophète Esaïe.

Oui, le peuple, c’est de l’herbe : l’herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera toujours !(Es 40,7)

« En des prés d’herbe fraîche, il nous conduit » ?

Alors Jésus prit les pains, il rendit grâce et les distribua aux convives. Il fit de même avec les poissons ; il leur en donna autant qu’ils en désiraient( Jn 6,11)

Le rite inaugural de bénédiction est une reconnaissance du don de Dieu. L’homme ne peut vivre sans ce don de la création. Ici Jésus distribue lui-même la nourriture  le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie.6,51)

Elisée parle de reste (2R 4,43), mais là d’un «  surplus » qui a une autre portée symbolique

 A la vue du signe qu’il venait d’opérer, les gens dirent : « Celui-ci est vraiment le Prophète, celui qui doit venir dans le monde. » Mais Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne (Jn 6, 14)

Réaction positive de la foule reconnait en lui le prophète qui doit venir, référence àDt 18,15. Mais une ambiguïté sur la mission du prophète demeure , libérateur ? glissement de la dimension eschatologique de la parole du prophète en vue de l’union de l’homme avec Dieu, en une dimension politique. La foule veut un roi au sens que lui donne le monde. Méprise sur le sens de la royauté. Le verbe enlever n’est –il pas un signe de ce qui lui arrivera pour mourir. Jésus se soustrait à leur enthousiasme ambigüe, il ne subit pas à la tentation de puissance, mais après ce ressourcement auprès de son Père, il retrouvera la foule et ses disciples et manifestera sa gloire en marchant sur les eaux.

La marche sur les eaux

  Le soir venu, ses disciples descendirent jusqu’à la mer. Ils montèrent dans une barque et se dirigèrent vers Capharnaüm, sur l’autre rive. Déjà l’obscurité s’était faite, et Jésus ne les avait pas encore rejoints. Un grand vent soufflait et la mer était houleuse (6,16)

Note l’absence de Jésus, disciples laissés à eux-mêmes face aux difficultés de la traversée. Le soir, la descente, l’obscurité images de la ténèbre intérieure, l’esseulement face au caractère redoutable de la mer, symbole des forces mauvaises.

 Dans la mer tu fis ton chemin, ton passage dans les eaux profondes, et nul n’a pu connaître tes traces.( Ps 77,20)

 

 Ils avaient ramé environ vingt-cinq à trente stades, lorsqu’ils voient Jésus marcher sur la mer et s’approcher de la barque. Alors ils furent pris de peur,  mais Jésus leur dit : « C’est moi, n’ayez pas peur ! » 21 Ils voulurent le prendre dans la barque, mais aussitôt la barque toucha terre au lieu où ils allaient.

Ils voient Jésus s’approcher. Ils perçoivent la présence de Jésus qu’ils perçoivent comme une épiphanie. Toute épiphanie est redoutable et les disciples prennent peur (cf  Luc 5,8). Jésus les rassure « C’est moi », il affirme sa présence familière auprès d’eux et du fait même de cette présence, ils se retrouvent sur terre, lieu d la vie à l’opposé de la mer, lieu de la mort. Ils arrivent à bon port.

 Ils crièrent à Yhwh dans leur détresse, et il les a tirés de leurs angoisses : il a réduit la tempête au silence, et les vagues se sont tues. Ils se sont réjouis de ce retour au calme et Dieu les a guidés au port désiré. (Ps 107,30)

Le récit nous oriente vers le mystère, celui de la présence de Yhwh auprès de nous. Jean ne souligne pas l’aspect miraculeux de la marche sur les eaux, mais le mystère de sa présence.

 

 Le lendemain, la foule, restée sur l’autre rive, se rendit compte qu’il y avait eu là une seule barque et que Jésus n’avait pas accompagné ses disciples dans leur barque ; ceux-ci étaient partis seuls.  Toutefois, venant de Tibériade, d’autres barques arrivèrent près de l’endroit où ils avaient mangé le pain après que le Seigneur eut rendu grâce.  Lorsque la foule eut constaté que ni Jésus ni ses disciples ne se trouvaient là, les gens montèrent dans les barques et ils s’en allèrent à Capharnaüm, à la recherche de Jésus.  Et quand ils l’eurent trouvé de l’autre côté de la mer, ils lui dirent : « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »

Le récit se termine avec les retrouvailles avec la foule toujours en quête du thaumaturge qu’ils veulent faire roi. Notez comme la foule cherche à avoir une certaine prise sur Jésus,  attitude possessive ils l’interrogent sur son déplacement.

Discours sur le pain de la vie

 Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n’est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété(6,25)

Jésus loin de mettre en avant l’aspect miraculeux de son déplacement qui pourrait renforcer leur focalisation sur le caractère divin de sa personne,  il retourne leur question et dévoile leurs motivations. Suit alors un long discours sur le sens profond de la multiplication des pains qui  va bien au-delà d’un acte miraculeux pour assouvir les besoins biologiques.

 Il faut vous mettre à l’œuvre pour obtenir non pas cette nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l’homme vous donnera, car c’est lui que le Père, qui est Dieu, a marqué de son sceau. »(6,27)

Jésus invite ses interlocuteurs à élever le niveau de leurs désirs, pour passer d’un besoin biologique à un désir de vie au-delà du biologique. Cette nourriture qui donnera la « vie éternelle » sera donnée par le « fils de l’homme », celui que le père a marqué de son sceau.  Le sceau, marque permettant d’identifier l’origine. Dans le livre de l’exode Moïse reçoit l’ordre de marquer de son sceau les pierres de la Loi.

Tu graveras les deux pierres aux noms des fils d’Israël à la façon du ciseleur de pierres, comme la gravure d’un sceau (Ex 28,11)

Les interlocuteurs semblent comprendre cette dimension symbolique du pain. L’association du pain à la parole de Yhwh est une image fréquente  dans la Bible, elle est donc familière pour ses interlocuteurs. Mais comme Jésus parle d’une œuvre à accomplir, ils se posent la question de ce qu’il faut faire .  En parlant de se mettre à l’œuvre, Jésus laisse entendre que cette métamorphose du  désir nécessite de leur part une action, un engagement

 Ils lui dirent alors : « Que nous faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? »
Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu c’est de croire en celui qu’Il a envoyé. »  

Travailler aux œuvres de Dieu c’est croire, donc croire est plus un agir  qu’une simple adhésion à une « croyance ». Quel travail ? La question posée à Jésus reste en suspens et ses interlocuteurs lui renvoi la balle :

Ils lui répliquèrent : « Mais toi, quel signe fais-tu donc, pour que nous voyions et que nous te croyions ? Quelle est ton œuvre ?  Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit : Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel. »  

Ils demandent des signes pour qu’ils puissent discerner s’il est un vrai prophète comme Moïse.

Relecture par Jésus du passage de l’exode

Mais Jésus leur dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais c’est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel.  Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. 

Jésus annonce la venue d’un nouveau pain, plus nourrissant que la manne.
Comme la samaritaine, il demande alors ce nouveau pain

La manne Ex 16.15 ; Nb 11.7-9 ; Dt 8.3 ; Ne 9.15 ; Sg 16.20 ; Jn 6.49,58.–Il leur a donné… Ps 78.24 ; 105.40

La première partie du discours porte sur le pain descendu du ciel (6,35-47), la seconde partie sur le manger (6,48-58).

 

La mort de Jésus annoncé comme source de vie pour le monde. Don volontaire de Jésus.

En quoi sa mort peur sauver le monde ?

Osmose entre l’évènement passé de la mort de Jésus et le temps présent du disciple qui vit le sacrifice eucharistique.

Indignation des auditeurs :  « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »

Le scandale de la croix affleure ici.

Comment leur salut peut-il venir de la mort d’un homme ? Dépendance intolérable du don d’un autre.

Mystère du pain vivant

Passage de : écouter le Père et venir à moi – manger et boire ; accueillir la révélation du sacrifice du Fils de l’Homme parlequel le croyant vivra en osmose avec Jésus. Il vivra la vie même du Fils. Immanence de Jésus et du croyant. Thème de la demeure. Accomplissement de la nouvelle alliance annoncée par Jérémie.

 Voici donc l’alliance que je conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours-là – oracle du SEIGNEUR : je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi.

L’expression « chair et sang » signifie l’homme entier dans sa condition de terrestre, l’homme dans sa condition humaine. Dans le sacrifice chair et sang sont séparés : le sang est versé et la chair est mangé.

« Avoir la vie en vous-même » fruit de la foi sans cesse renouvelée

 

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