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 La LOI : règles et coutumes à respecter (Dt 12-26)

Ces 15 chapitres détaillent, comme les trois livres précédents (Exode, Lévitique et Nombres) une série de règles et coutumes élaborées au cours d’une période certainement assez longue, bien postérieure à la mort de Moïse. En effet ces règles très diverses ne sont guère adaptées concrètement à des tribus nomades du désert. Elles répondent plutôt à des besoins et à un questionnement d’un peuple sédentaire vivant dans un environnement culturel et politique qui sera celui des siècles suivants. Ces règles à l’instar des lois des royaumes environnants de cette époque structurent tous les aspects concrets de la vie, cultuelle, sociale, pénale et politique. Derrière l’apparence un peu fouillis de toutes ces règles marquées par la culture de l’époque se dégage cependant une cohérence et une grande unité. Il est symptomatique à cet égard de constater que le texte parle très souvent de « la loi » ou « du commandement » au singulier. (6.25 ; 8.1 ; 11.8,22 ; 15.5 ; 19.9 ; 27.1 ; 31.5). En effet toutes ces règles sont sous-tendues par l’affirmation à la fois de l’unicité de Dieu et de l’unité du peuple.

Unicité de Dieu – Lutte contre l’idolâtrie

C’est ainsi que des règles très strictes sont prescrites pour marquer une rupture radicale avec les cultes aux dieux multiples pratiqués dans tous ces pays :
« Vous supprimerez entièrement tous les lieux où les nations que vous dépossédez ont servi leurs dieux, sur les montagnes élevées, sur les collines et sous tous les arbres verdoyants.  Vous démolirez leurs autels et vous briserez leurs stèles,… » (Dt 12,2+) 

Les pratiques cultuelles, sacrifices et offrandes,  devront s’opérer dans un lieu unique, le Temple (qui remplace la tente de la rencontre) :

«car vous le chercherez seulement dans le lieu que Yhwh votre Dieu aura choisi » (Dt 12,5)
En effet une multiplicité de lieux de culte ferait retomber inéluctablement le peuple dans les pratiques polythéistes beaucoup plus accessibles.
Dans ces pratiques cultuelles, le peuple doit tout particulièrement bannir les sacrifices humains : « Lorsque … tu habiteras dans le pays de ces nations, garde toi bien de te laisser prendre au piège en les imitant, après qu’elles auront été exterminées devant toi ; garde toi de chercher leurs dieux …  A cause de Yhwh ton Dieu, tu n’agiras pas à leur manière, car tout ce qui est une abomination pour Yhwh, tout ce qu’il déteste, elles l’ont fait pour leurs dieux : même leurs fils et leurs filles, ils les brûlaient pour leurs dieux. » (Dt 12,30+)

 La violence de la répression décrites dans le chapitre 13 contre tous ces illuminés qui feront retomber le peuple dans l’idolâtrie, traduit bien la grande difficulté  de concevoir concrètement et au quotidien Yhwh comme Dieu unique.

Les pratiques cultuelles du pays qu’ils vont occuper sont détaillées et dénoncées :

«  Quand tu seras arrivé dans le pays que Yhwh ton Dieu te donne, tu n’apprendras pas à agir à la manière abominable de ces nations-là : il ne se trouvera chez toi personne pour faire passer par le feu son fils ou sa fille, interroger les oracles, pratiquer l’incantation, la magie, les enchantements et les charmes, recourir à la divination ou consulter les morts. Car tout homme qui fait cela est une abomination pour Yhwh, et c’est à cause de telles abominations que Yhwh ton Dieu dépossède les nations devant toi. Tu seras entièrement attaché à Yhwh ton Dieu » (Dt 18,9+).
C’est Moïse, et après lui des prophètes, que Yhwh suscitera du milieu du peuple pour transmettre sa parole.

« C’est un prophète comme toi (Moïse) que je leur susciterai du milieu de leurs frères ; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. » (Dt 18,15) 

Unicité du peuple – Lutte contre les inégalités et l’injustice.

Ce Dieu unique a fait le choix d’un peuple unique, Il l’a enfanté comme un fils.

« Vous êtes des fils pour Yhwh votre Dieu…  tu es un peuple consacré à Yhwh ton Dieu ; c’est toi que Yhwh  a choisi pour devenir le peuple qui est sa part personnelle entre tous les peuples qui sont sur la surface de la terre. » (Dt 14,1+)

 Cette élection divine entraine une série d’obligations qui ont pour objectif de limiter tous les facteurs de division :

– respect du corps de chacun

«  Vous ne vous tailladerez pas le corps et vous ne porterez pas la tonsure sur le devant de la tête pour un mort… Tu ne mangeras rien d’abominable »

– la création d’un impôt sous la forme de la dîme.

A noter que cette dîme avant d’avoir une finalité sociale a d’abord une dimension religieuse. En effet ce prélèvement annuel de la dixième partie de la production agricole est en premier lieu destiné à une consommation collective et festive devant Yhwh

« tu mangeras là devant Yhwh ton Dieu et tu seras dans la joie avec ta maisonnée »

Ce repas en face de Yhwh est une reconnaissance des dons de Yhwh.
Du fait de cette reconnaissance des dons reçus,  l’homme ne s’enfermera pas dans une appropriation exclusive de sa production et ainsi tous les trois ans il devra donner le dixième de sa production aux plus démunis :

« Au bout de trois ans, tu prélèveras toute la dîme de tes produits de cette année-là, mais tu les déposeras dans ta ville. Alors viendront le lévite – lui qui n’a ni part ni patrimoine avec toi – l’émigré, l’orphelin et la veuve qui sont dans tes villes, et ils mangeront à satiété, pour que Yhwh ton Dieu te bénisse dans toutes tes actions » (Dt 14,26)

 – la remise des dettes.

On ne doit pas enferrer définitivement une personne endettée. Tous les sept ans,  « ce que tu possèdes chez ton frère, tu lui en feras remise » (Dt 15,3). Cette prédominance donnée à  l’économie du don sur l’économie de la propriété se dit dans ce chapitre par l’image très expressive du mouvement de fermeture ou d’ouverture de la main :
« S’il y a chez toi un pauvre, l’un de tes frères, dans l’une de tes villes, dans le pays que Yhwh ton Dieu te donne, tu n’endurciras pas ton cœur et tu ne fermeras pas ta main à ton frère pauvre, mais tu lui ouvriras ta main toute grande et tu lui consentiras tous les prêts sur gages dont il pourra avoir besoin ».(Dt15,7).

« Et puisqu’il ne cessera pas d’y avoir des pauvres au milieu du pays, je te donne ce commandement : tu ouvriras ta main toute grande à ton frère, au malheureux et au pauvre que tu as dans ton pays. » (Dt 15,11)

A noter dans ce même chapitre cette apparente contradiction sur la présence des pauvres.

Au verset 4 il est dit : « …il n’y aura pas de pauvres chez toi, tellement Yhwh t’aura comblé de bénédictions dans le pays… », au verset 7 : «  S’il y a chez toi un pauvre… » et enfin au verset 11 : « Et puisqu’il ne cessera pas d’y avoir des pauvres au milieu du pays… »

En quelques versets on passe d’un idéal irénique où tout le peuple sans exception écouterait attentivement la voix de Yhwh, à un conditionnel plus incertain, pour finir par un réalisme cru, sans illusion sur la nature humaine, qui impose un engagement individuel et une plus grande responsabilité.

– la libération des esclaves.

L’esclavage était en Israël d’un usage établi comme dans  toutes les sociétés environnantes, mais cet état d’esclave ne convient pas au peuple élu, à ces fils de Yhwh, aussi l’usage en sera limité et nul ne devra rester esclave toute sa vie, ainsi à la septième année il devra être libéré avec plein de cadeaux :
« Si, parmi tes frères hébreux, un homme ou une femme s’est vendu à toi et s’il t’a servi comme esclave pendant six ans, à la septième année tu le laisseras partir libre de chez toi. Et quand tu le laisseras partir libre de chez toi, tu ne le laisseras pas partir les mains vides ; tu le couvriras de cadeaux avec le produit de ton petit bétail, de ton aire et de ton pressoir : ce que tu lui donneras te vient de la bénédiction de Yhwh ton Dieu. Tu te souviendras qu’au pays d’Egypte tu étais esclave et que Yhwh ton Dieu t’a racheté » (Dt 15,12-14)

Un peu plus loin au chapitre 23, l’accueil d’un esclave fugitif est imposé et ce fugitif ne devra pas être exploité :
 « Tu ne livreras pas un esclave à son maître s’il s’est sauvé de chez son maître auprès de toi ; c’est avec toi qu’il habitera, au milieu de toi, dans le lieu qu’il aura choisi dans l’une de tes villes, pour son bonheur. Tu ne l’exploiteras pas. » (Dt 23,16).

Ce thème du  rachat des dettes ou  de l’esclavage sera largement repris et élargi plus tard au-delà de la sphère strictement économique ou sociale pour pénétrer la sphère anthropologique et théologique en signifiant la libération de tous les types d’attaches qui asservissent l’homme. Le rachat de l’homme par Dieu l’affranchit du péché, de la mort et, ce qui peut paraître très paradoxale à ce stade de la révélation, de la Loi elle-même. Par un retournement imprévisible cette libération définitive de tous les hommes,  Jésus et ses disciples à sa suite la rendront effective non par une application stricte et formelle de tous les détails de la Loi, mais en se faisant eux-mêmes librement serviteurs et « esclaves » pour tous.

– l’instauration de Juges

L’exercice de la justice sera le ciment du peuple et la condition même de la vie de ce peuple.  Les juges devront faire preuve d’impartialité et se prémunir contre toute tentative de corruption :
 « Tu te donneras pour tes tribus des juges et des scribes dans toutes les villes que Yhwh ton Dieu te donne ; et ils exerceront avec justice leur juridiction sur le peuple. Tu ne biaiseras pas avec le droit, tu n’auras pas de partialité, tu n’accepteras pas de cadeaux, car le cadeau aveugle les yeux des sages et compromet la cause des justes. Tu rechercheras la justice, rien que la justice, afin de vivre et de prendre possession du pays que Yhwh ton Dieu te donne » (Dt 16,18)

Le témoignage d’une seule personne n’est pas suffisant pour accuser une personne, il faut au moins deux ou trois témoins et que les faits reprochés soient bien établis (Dt 17,6). Après la sentence du juge ce sont les témoins qui devront jeter les premières pierres sur le coupable (Cf. l’épisode de la femme adultère dans l’évangile de Jean, Jn 8,2-11)

« La main des témoins sera la première pour le mettre à mort, puis la main de tout le peuple en fera autant. Tu ôteras le mal du milieu de toi » (Dt 17,7).
Mais si au cours des recherches il s’avère que l’accusation était mensongère, ce témoin devra subir la sentence qu’il avait demandé  (car comme disent les enfants « c’est celui qui dit qui l’est »)

 – prescription pour le Roi.

Lorsque le peuple voudra avoir un roi, celui-ci sera désigné par Yhwh et il devra appliquer la Loi et ne pas tirer un profit personnel de son pouvoir :

« Il ne devra pas posséder un grand nombre de chevaux,… Il ne devra pas non plus avoir un grand nombre de femmes et dévoyer son cœur. Quant à l’argent et à l’or, il ne devra pas en avoir trop » (Dt 18,16+).

Derrière ces prescriptions éthiques adressées au détenteur du pouvoir – aujourd’hui unanimement admises même si, ou plutôt surtout si, elles ne sont pas souvent respectées – c’est historiquement une rupture radicale dans la conception du politique et du statut du détenteur du pouvoir qui est engagée ici dans ce livre avec l’affirmation du monothéisme qui établit une séparation entre l’ordre du divin et l’ordre terrestre. Même s’il est désigné par Yhwh, le Roi ne peut se prévaloir de représenter de façon exclusive le divin comme dans le sacré de type impérial. Son autorité exclusivement limitée à l’ordre terrestre n’est légitime qu’en référence à la Loi de Yhwh. Cette référence à une transcendance extra-mondaine porte en elle les germes d’une remise en cause du statut même du détenteur de l’autorité sous toutes ses formes politiques et judiciaires. Elle entraine une désacralisation de la fonction politique. Certes dans l’histoire elle ne se fera que très lentement (l’abolition de la monarchie de droit divin n’est que très récente en France), mais la graine de cette évolution radicale du statut du pouvoir est contenue dans ce texte.

– Consignes pour la guerre.

Depuis le troisième millénaire avant notre ère dans toutes ces régions qui vont de la Chine à l’Egypte, la naissance d’Empires a établi la guerre comme composante structurelle de ces sociétés. Cette nécessité de la guerre va revêtir toutes les caractéristiques du sacré, elle devient sacralisée : elle est imposée par les dieux, elle a pour objectif d’évacuer les fauteurs de trouble, de rétablir la paix et l’union du peuple. Cet aspect sacré de la guerre ne doit pas être assimilée à nos « guerres de religion » qui elles sont des tentatives d’imposer « sa » religion à l’autre. Ici rien de tel, chacun a légitimement ses dieux et d’une certaine façon on peut dire que ce sont les dieux qui se font la guerre entre eux. Ce caractère sacral de la guerre est si prégnant dans la culture de l’époque que la révélation de Yhwh va se déployer dans ce cadre civilisationnel :

« Lorsque tu sors pour combattre tes ennemis, si tu vois des chevaux ou des chars, un peuple plus nombreux que toi, tu ne dois pas les craindre, car Yhwh ton Dieu est avec toi, lui qui t’a fait monter du pays d’Egypte … » (Dt 20,1)

Par cette présence c’est donc bien Yhwh lui-même qui est le chef des armées :
« Car c’est Yhwh votre Dieu qui marche avec vous, afin de combattre pour vous contre vos ennemis, pour venir à votre secours. » (Dt 20,4).
Nous verrons plus loin en détail avec le livre de Josué comment comprendre, lire et interpréter  le terme de « guerres de Yhwh » pour nous si déroutant et même très choquant.

Ici dans ce chapitre le texte cherche à humaniser ces pratiques guerrières en exemptant de la conscription : ceux qui sont en train de construire leur maison, ceux qui plantent une vigne ceux qui viennent de se fiancer et … ceux qui manquent de courage ! Par ailleurs avant d’engager le combat, il faut demander à son adversaire s’il ne veut pas faire la paix.

Après la victoire il faudra à la fois se prémunir contre les pratiques sacrés des territoires conquis et en même temps éviter de tout saccager : « Quand tu soumettras une ville à un long siège en la combattant pour t’en emparer, tu ne brandiras pas la hache pour détruire ses arbres, car c’est de leurs fruits que tu te nourriras : tu ne les abattras pas. L’arbre des champs est-il un être humain, pour se faire assiéger par toi ? » (Dt 20,19)

– Règles sociales diverses

Dans les chapitres suivants du 21 au 26, nous trouvons toutes sortes de règles sociales qui comme nous venons de le voir plus haut avec les pratiques guerrières cherche à tempérer les pratiques courantes souvent violentes et néanmoins acceptées par tous ; ces règles sont souvent des outils cultuels pour éviter que cette violence dégénère et s’emballe. Il en est ainsi par exemple pour la découverte d’un cadavre dont on ne connait pas l’auteur et pour lequel il faut éviter à tout prix le démarrage de représailles aveugles (Dt 21,1-9). De même le texte cherche à humaniser la pratique très classique du rapt des femmes des ennemis pour les épouser (pratique violente qui a tout de même permis le développement de l’exogamie) en imposant à l’homme de ne pas toucher, pendant un mois après le rapt, la belle femme qu’il a choisie afin qu’elle puisse faire le deuil de sa famille !!! (Dt 21, 10-14). De même sans remettre en cause les conventions traditionnelles sur l’autorité de l’homme sur la femme et la nécessaire virginité des femmes avant le mariage, ce texte émet certaines règles afin de  protéger les femmes des abus d’autorité des hommes qui chercheraient à se débarrasser d’elles (Dt 22, 12-29) ou d’en abuser (c’est ainsi que le viol sera reconnu automatiquement si la relation sexuelle a eu lieu dans un champ, car alors les cris de la femme n’ont pu être entendus !)
Si un homme trouve que sa femme lui fait honte ( ? ), il peut certes la répudier, mais il doit rédiger un acte de répudiation qui la libère. Il n’aura dès lors plus aucun droit sur elle et en aucun cas il ne pourra la reprendre (peut-être pour l’inciter à réfléchir à deux fois avant de la répudier !!!).

– Respect des voisins et mesures en faveur des pauvres.

« Si tu peux aider ton voisin en difficulté, tu ne dois pas t’esquiver » (Dt 22,1-4).
« Quand tu fais un prêt à ton voisin, tu ne dois pas prélever d’intérêts – par contre à l’étranger tu peux en demander ! » (Dt 23,20-21).

« Si tu traverses la vigne ou le champ de ton voisin, tu peux grappiller sur place mais tu ne devras rien emporter » (Dt 23,25).

 « Quand tu moissonnes ton propre champ, tu devras laisser aux pauvres les épis qui restent dans le champ, de même après avoir gaulé tes oliviers ou après les vendanges de ta vigne », avec cet avertissement : «Tu ne biaiseras pas avec le droit d’un émigré ou d’un orphelin. Tu ne prendras pas en gage le vêtement d’une veuve. Tu te souviendras qu’au pays d’Egypte tu étais esclave ; c’est pourquoi je t’ordonne de mettre en pratique cette parole » (Dt 24,22).
A ton salarié, qu’il soit l’un de tes frères ou un émigré, tu verseras son salaire le jour même  « le soleil ne se couchera pas sans que tu l’aies fait ; car c’est un malheureux, et il l’attend impatiemment ; qu’il ne crie pas contre toi vers Yhwh : pour toi ce serait un péché ».

Cette sollicitude va jusqu’aux animaux :
« Tu ne muselleras pas le bœuf quand il foule le blé » (Dt 25,4)

– Autres règles cultuelles et interdits relevant du sacré primitif.

A côté de ces règles en faveur des plus démunis qui nous paraissent aujourd’hui fort légitimes et d’une certaine façon toujours actuelles tant elles sont transposables dans une autre culture, d’autres règles nous paraissent totalement périmées ou d’une application littérale -parfois prônée par des courants fondamentalistes- assez dangereuses. Pour les historiens des civilisations, elles n’en sont pas moins très intéressantes tant elles illustrent et caractérisent les mœurs de l’époque dans ces régions : tel par exemple la loi sur le lévirat « Si des frères habitent ensemble et que l’un d’eux meure sans avoir de fils, la femme du défunt n’appartiendra pas à un étranger, en dehors de la famille ; son beau-frère ira vers elle, la prendra pour femme et fera à son égard son devoir de beau-frère. (Dt 25,5) » qui a pour but évident d’une part de préserver un taux de natalité élevé à une époque où l’âge moyen de la mortalité des hommes était très bas et d’autre part de ne pas laisser une femme seule et sans ressources.
D’autres interdits relèvent visiblement d’un sacré primitif ou de formes cultuelles aujourd’hui disparues, c’est ainsi que toutes les pratiques sexuelles (homo ou hétéro) dans le cadre du culte sont radicalement proscrites :
« Il n’y aura pas de courtisane sacrée parmi les filles d’Israël ; il n’y aura pas de prostitué sacré parmi les fils d’Israël. » (Dt 23,18)
Le terme d’abomination est utilisé pour qualifier ces formes cultuelles à proscrire.
Faut-il ranger dans cette catégorie l’interdit sur la transsexualité ?

« Une femme ne portera pas des vêtements d’homme ; un homme ne s’habillera pas avec un manteau de femme, car quiconque agit ainsi est une abomination pour Yhwh ton Dieu » (Dt 22,5)

Cet interdit est rapproché dans le texte d’autres interdits sur les mélanges :

« Tu ne sèmeras pas dans ta vigne une deuxième sorte de plant ; sinon tout deviendrait sacré à la fois, ce que tu aurais semé et le produit de ta vigne. Tu ne laboureras pas avec un bœuf et un âne ensemble. Tu ne t’habilleras pas avec une étoffe hybride de laine et de lin. » (Dt 22,9)

Ces interdits illustrent les peurs que provoquent dans ces sociétés primitives tout type de  mélange qui sont potentiellement sources de confusion et portent ainsi atteinte à la stabilité de la société dont justement le sacré ancestral est le garant.

Officialisation de l’alliance (Dt 27-28)

Moïse donne des consignes pour que tout le peuple une fois sur la terre promise marque officiellement, par un culte sacré sur le mont Garizim, l’alliance de Yhwh avec son peuple. Lors de cette cérémonie, le peuple est  invité à s’engager unanimement dans cette alliance en répondant « Amen » à douze interdits proclamés par les lévites. (Dt 27)

Promesse de bonheur

Si le peuple écoute cette Parole de Yhwh, s’en suivra toute une série de bénédictions qui se conclut ainsi:

«Yhwh ouvrira pour toi le réservoir merveilleux de son ciel, pour faire tomber en son temps la pluie sur ton pays, et bénir ainsi toutes tes actions. Tu prêteras à des nations nombreuses, et toi-même tu n’auras pas à emprunter.  Yhwh te mettra au premier rang et non au dernier. Tu iras toujours vers le haut, et non vers le bas, puisque tu auras écouté les commandements de Yhwh ton Dieu que je t’ordonne aujourd’hui de garder et de mettre en pratique, puisque tu ne te seras écarté ni à droite ni à gauche de tous les chemins que je vous prescris aujourd’hui, et que tu n’auras pas suivi d’autres dieux pour les servir » (Dt 28, 12+)

Avertissement du malheur

Dans le cas inverse, les malédictions avec toutes sortes d’horreurs tragiques fort menaçantes sont encore plus détaillées :
« tu mangeras le fruit de ton sein, la chair de tes fils et de tes filles,… pendant le siège, dans la misère où t’auront mis tes ennemis. »(Dt 28,53)
«… Et chez ces nations, tu n’auras pas de tranquillité, tu n’auras même pas de place pour poser la plante de ton pied ; et là Yhwh te donnera un cœur inquiet, un regard qui s’éteint, une existence qui s’épuise. Ta vie sera en suspens devant toi, tu trembleras nuit et jour, tu n’auras plus confiance en ta vie. Le matin, tu diras : “Quand donc viendra le soir ?”, et le soir, tu diras : “Quand donc viendra le matin ?”, tellement ton cœur tremblera à force de regarder ce que tu auras sous les yeux. Et Yhwh  te fera retourner sur des bateaux en Egypte, vers ce pays dont je t’avais dit : “Tu ne le reverras plus jamais !” Et là, vous vous mettrez vous-mêmes en vente pour être les serviteurs et les servantes de tes ennemis, mais il n’y aura pas d’acheteur ! » (Dt 28,66)

Testament spirituel de Moïse (Dt 29-30)

Théologie de l’histoire

Dans son dernier discours rapporté dans ces deux chapitres, Moïse reprend l’histoire de la genèse du peuple, la libération d’Egypte, la traversée du désert, que nous avons déjà vue au chapitre 11, et y ajoute un élément nouveau fondamental  :
« Vous avez vu vous-mêmes tout ce que Yhwh a fait sous vos yeux, dans le pays d’Egypte, au Pharaon, à tous ses serviteurs et à tout son pays : les grandes épreuves que vous avez vues de vos yeux, ces signes et ces grands prodiges.  Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, Yhwh ne vous avait pas donné un cœur pour reconnaître, ni des yeux pour voir, ni des oreilles pour entendre » (Dt 29,1+).
L’approche de la connaissance d’Yhwh par la description formelle de son action à travers des évènements historiques, c’est ce que l’on appelle une «théologie de l’histoire », n’est pas suffisante pour provoquer l’adhésion du peuple. La simple lecture rationnelle des évènements ne sera pas suffisante pour que l’homme comprenne et adhère à cette action de Yhwh. Cette adhésion n’est pas seulement une affaire de savoir que l’on peut acquérir par l’argumentation, c’est le cœur même de l’homme qui doit être transformé et cette transformation sera l’œuvre de Yhwh. Cette idée de la nécessité d’une intervention divine pour que l’homme puisse se transformer de l’intérieur sera reprise par les prophètes et plus explicitement encore par Jésus au moment de quitter ce monde.

Malheurs aux suffisants.

Mais si l’homme seul ne peut opérer cette transformation intérieure, elle ne pourra néanmoins se produire à son insu, elle passera par la reconnaissance préalable d’un manque, par l’expression d’un désir de « l’infini de l’Autre ». Cette mutation  ne sera donc pas possible aux suffisants, aux contents d’eux-mêmes, à ceux qui prétendent avoir la lumière, à ceux qui n’ont plus soif :
« Et s’il arrive qu’après avoir entendu ces paroles d’imprécations, quelqu’un se croie béni et se dise : « Je suis comblé, parce que je me suis obstiné à suivre mes idées, puisqu’il est vrai que terre arrosée n’a plus soif », Yhwh ne voudra pas lui pardonner » (Dt  29,18)

A ceux-là qui croient tout savoir, tout maitriser, la mise en garde est terrible : stérilité et  malheurs les attendent. La vie c’est accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre et d’avancer fermement, humblement, en faisant confiance à cette parole qui nous est révélée et qui nous guide progressivement tout au long de notre chemin vers cette révélation complète des « mystères du royaume » selon l’expression utilisée plus tard par Jésus.

« A YHWH notre Dieu sont les choses cachées, et les choses révélées sont pour nous et nos fils à jamais, pour que soient mises en pratique toutes les paroles de cette Loi » (Dt 29,28)

Ce verset essentiel peut être considéré comme la pensée fondamentale de ce livre. Malheur à ceux pour qui il n’y a rien de caché, à ceux qui pensent que tout est accessible, à ceux qui ont mangé « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » nous a dit l’auteur de la Genèse.
Malheur aussi aux irresponsables qui ne s’attachent pas à étudier et à mettre en œuvre le contenu des paroles révélées.

Entre hétéronomie et autonomie

Ces malheurs ne seront jamais un signe définitif du rejet de l’homme par Yhwh.
« Et quand arriveront sur toi toutes ces choses… tu reviendras à Yhwh ton Dieu, et tu écouteras sa voix, toi et tes fils, de tout ton cœur, de tout ton être, suivant tout ce que je t’ordonne aujourd’hui. Yhwh ton Dieu changera ta destinée, il te montrera sa tendresse, il te rassemblera de nouveau… » (Dt 30,1+)
La dureté du cœur, la nuque raide de ses enfants n’entameront jamais la tendresse de Yhwh pour eux. Les malheurs eux-mêmes pourront provoquer la faille à travers laquelle cette tendresse pourra passer :
« Yhwh ton Dieu te circoncira le cœur, à toi et à ta descendance, pour que tu aimes Yhwh ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, afin que tu vives » (Dt 30,6)

Moïse revient alors une dernière fois sur la nature de cette Parole, de cette Loi. Il exprime très concrètement et en terme imagé, une spécificité de la Loi dont la portée philosophique, psychologique et même politique est incommensurable :

« Oui, ce commandement que je te donne aujourd’hui n’est pas trop difficile pour toi, il n’est pas hors d’atteinte. Il n’est pas au ciel; on dirait alors : « Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? ». Il n’est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? »  Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique. » (Dt 30,11-14).

Ce passage touche au problème théologique de l’articulation entre transcendance et immanence ou en terme plus philosophique entre hétéronomie et autonomie avec à la clef la question cruciale de la nature de la liberté.

S’il y a bien dans la Loi une dimension d’hétéronomie (le contenu de la Loi est donné de l’extérieur par une révélation à Moïse), cette Loi apparait paradoxalement comme une condition de l’autonomie (loi que l’homme se donne intérieurement). Cette Parole, telle une nourriture délicieuse (de lait et de miel), se diffuse totalement à l’intérieur de l’homme pour qu’il puisse vivre et devenir libre. Transcendance et immanence ne s’opposent plus, ils doivent se décliner en même temps !!!
Face à cette liberté, Moïse met le peuple au pied du mur, il l’exhorte à choisir la Vie :

« Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur,  moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes. » (Dt 30,15)

Adieux et mort de Moïse (Dt 31 -34)

Investiture de Josué

Moïse annonce clairement que sa mission est finie et qu’il passe la main.

« Moïse vint adresser ces paroles à tout Israël. Il leur dit : « J’ai aujourd’hui cent vingt ans : je ne suis plus capable de tenir ma place, et Yhwh  m’a dit : “Tu ne passeras pas ce Jourdain que voici !”(Dt 31,1)

Moïse confirme alors Josué comme son successeur et l’exhorte devant tout Israël.
« Et c’est Josué qui va passer devant toi comme Yhwh  l’a dit » (Dt 31,3)

« Sois fort et courageux, car c’est toi qui entreras avec ce peuple dans le pays que Yhwh a juré à leurs pères de leur donner ; c’est toi qui le leur donneras comme patrimoine. C’est Yhwh qui marche devant toi, c’est lui qui sera avec toi, il ne te délaissera pas, il ne t’abandonnera pas ; ne crains pas, ne te laisse pas abattre. » (Dt 31,8)

Il écrit la Loi et confie le texte aux prêtres, les fils de Lévi, en leur demandant d’en faire une lecture publique, régulièrement, lors de la fête des tentes : « Tu rassembleras le peuple, les hommes, les femmes, les enfants, et l’émigré que tu as dans tes villes, pour qu’ils entendent et pour qu’ils apprennent, pour qu’ils craignent Yhwh votre Dieu et veillent à observer toutes les paroles de cette Loi » (Dt 31,12).

Puis Moïse se présente seul avec Josué à la tente de la rencontre. Là, Yhwh, au milieu de la colonne de nuée, lui annonce sa mort prochaine et en guise de récompense finale, le prévient que sa mission, qui semblait accomplie par la perspective très proche d’entrer en terre de Canaan, se soldera par un échec total. Loin du bonheur attendu, les perspectives sont très sombres. Yhwh annonce de grands malheurs et dit à Moïse : « Voici que tu vas te coucher avec tes pères ; et ce peuple se mettra à se prostituer en suivant les dieux des étrangers qui sont dans le pays au milieu duquel il entre ; il m’abandonnera et il brisera mon alliance, celle que j’ai conclue avec lui.  Ma colère s’enflammera contre lui ce jour-là. Je les abandonnerai, je leur cacherai ma face. Alors, il se fera dévorer, de grands malheurs et de grandes détresses l’atteindront. » (Dt 31,16)

Mais il ne faudra pas interpréter ces malheurs comme une impuissance de Yhwh face à d’autres dieux. Seul le peuple en porte la responsabilité. Et le peuple dira ce jour-là : “Si ces malheurs m’ont atteint, n’est-ce pas parce que mon Dieu n’est plus au milieu de moi ?” Mais moi, ce jour-là, je continuerai à cacher ma face, à cause de tout le mal qu’il aura fait en se tournant vers d’autres dieux. (Dt 31,17)

Le cantique de Moïse

Afin de permettre au peuple de surmonter cet échec, Yhwh demande à Moïse de rédiger un cantique qui, répété par chaque génération à venir, donne clairement le sens des malheurs auxquels ils auront à faire face. Yhwh tient toujours sa promesse, il leur a offert l’abondance d’une terre. Mais de cette abondance, le peuple s’est bien engraissé sans reconnaître le don reçu : « En effet, je ferai entrer ce peuple dans la terre ruisselante de lait et de miel que j’ai promise par serment à ses pères ; il mangera à satiété et s’engraissera, puis se tournera vers d’autres dieux ; il les servira, il me méprisera, il brisera mon alliance ;  et quand de grands malheurs et de grandes détresses l’auront atteint, ce cantique déposera contre lui, comme un témoin, car sa descendance n’oubliera jamais de le répéter.» (Dt 31,20)

Moïse n’est pas dupe, il ne se fait aucune illusion : « Car je le sais : après ma mort, vous allez vous corrompre totalement et vous écarter du chemin que je vous ai prescrit ; et dans les jours à venir, le malheur viendra à votre rencontre, parce que vous aurez fait ce qui est mal aux yeux de Yhwh…  » (Dt 31,29).

Le cantique de Moïse est une longue méditation lyrique qui, à partir du constat très réaliste de l’impossibilité pour le peuple de suivre la Loi, cherche à l’arracher du désespoir dans lequel il pourrait sombrer. Certes, le peuple est coupable, il y aura bien des malheurs, mais Yhwh est leur Rocher. « Ciel, prête l’oreille, et je parlerai ; terre, écoute les mots que je vais prononcer. Que mes instructions se répandent comme la pluie, que ma parole tombe comme la rosée, comme une averse sur le gazon, comme une ondée sur l’herbe. Je proclamerai le nom de Yhwh, reconnaissez la grandeur de notre Dieu. Lui, le Rocher, son action est parfaite, tous ses cheminements sont judicieux; c’est le Dieu fidèle, il n’y a pas en lui d’injustices, il est juste et droit » (Dt 32,1+).

Au milieu des épreuves, Yhwh sera toujours présent, sa sollicitude sera sans faille : « Il rencontre son peuple au pays du désert, dans les solitudes remplies de hurlements sauvages : il l’entoure, il l’instruit, il veille sur lui comme sur la prunelle de son œil. Il est comme l’aigle qui encourage sa nichée ; il plane au-dessus de ses petits, il déploie toute son envergure, il les prend et les porte sur ses ailes » (Dt 32,10).

Les malheurs du peuple ne sont pas le fait de la supériorité des dieux des nations ennemies, non, ces dieux n’existent pas. Leurs malheurs sont liés à leur abandon de Yhwh qui les a faits vivre. « Le Rocher qui t’a engendré, tu l’as négligé ; tu as oublié le Dieu qui t’a mis au monde » (Dt 32,18). Cependant, il ne laissera pas les nations adverses abattre définitivement son peuple, au contraire ce sont ces nations qui disparaitront ainsi que leurs faux dieux. « Eh bien ! maintenant, voyez : c’est moi, rien que moi, sans aucun dieu auprès de moi, c’est moi qui fais mourir et qui fais vivre, quand j’ai brisé, c’est moi qui guéris, personne ne délivre de ma main » (Dt 32,39). Les épreuves sont là pour aider le peuple à porter son regard au-delà du bonheur factice, des petits dieux qu’il se crée au quotidien. « Oui, je lève la main vers le ciel, et je déclare : “Je suis vivant pour toujours ! » » (Dt 32,40)

En final de son cantique, Moïse tient à souligner, auprès de son peuple, l’importance vitale de toutes ces paroles : « Car il ne s’agit pas d’une parole sans importance pour vous ; cette parole, c’est votre vie, et c’est par elle que vous prolongerez vos jours sur la terre dont vous allez prendre possession en passant le Jourdain » (Dt 32,47).

Avant de se séparer de son peuple, Moïse bénit les tribus d’Israël, en évoquant la destinée spécifique de chacune d’elles. Ces bénédictions de Moïse, au chapitre 33, rappellent celles de Jacob dans le livre de la Genèse au chapitre 49.

Bénédiction finale et mort de Moïse

Ayant achevé sa mission, « Moïse monta des vallons de Moab vers le mont Nébo,… qui est en face de Jéricho, et Yhwh lui fit voir tout le pays… et lui dit : « C’est là le pays que j’ai promis par serment à Abraham, Isaac et Jacob … Je te l’ai fait voir de tes propres yeux, mais tu n’y passeras pas» (Dt 34,1).

Depuis le haut de la montagne, il porte son regard au loin, sur toute la terre de la promesse pour laquelle il a tant œuvré, mais il n’y entrera pas… sans doute pour ne pas s’en approprier les fruits… il est en présence de Yhwh !

« Et Moïse, le serviteur de Yhwh, mourut là… et personne n’a jamais connu son tombeau jusqu’à ce jour. Moïse avait cent vingt ans quand il mourut ; sa vue n’avait pas baissé, sa vitalité ne l’avait pas quitté… ».
Une autre énigme entoure sa mort, en pleine vitalité…  et sans tombeau !

«  Plus jamais en Israël ne s’est levé un prophète comme Moïse, lui que Yhwh connaissait face à face » (Dt 34,10).

CONCLUSION

Nous voyons que ce livre du  Deutéronome prolonge et enrichit le profond bouleversement dans l’idée du sacré qui traverse l’histoire de l’humanité. Déjà avec l’appel fait à Abraham de quitter son pays, sa famille, le sacré émergeait hors du cadre stricte de la tribu dont il déterminait entièrement l’organisation sociale en référence à un passé immémorial, cadre dans lequel l’expression des particularités individuelles et l’histoire n’ont pas de place. Avec Abraham, le sacré s’exprime au présent puis avec Moïse cette présence divine s’incarne dans l’histoire comme nous l’avons vu avec la sortie d’Egypte et la traversée du désert. Ces évènements s’accompagnent alors d’une Parole. C’est elle qui désormais porte les prérogatives du sacré. Cette parole créatrice d’un nouveau peuple engage désormais la responsabilité individuelle de l’homme au sein de l’histoire.

« Vois : je mets aujourd’hui devant vous bénédiction et malédiction : la bénédiction si vous écoutez les commandements de Yhwh votre Dieu, que je vous donne aujourd’hui,  la malédiction si vous n’écoutez pas les commandements de Yhwh votre Dieu, et si vous vous écartez du chemin que je vous prescris aujourd’hui pour suivre d’autres dieux que vous ne connaissez pas » (Dt 11,31)

Cette Parole nécessite une écoute et un effort d’interprétation et ce dans les différents contextes historiques et culturels que va traverser le peuple. Ce sera la mission des prophètes qui apparaitront dès le début de la royauté, puis des scribes et des sages après le retour d’exil de Babylone et enfin de Jésus d’opérer et de poursuivre cette mutation profonde du sacré qui va engager chaque homme dans une réflexion intellectuelle et dans un engagement individuel et collectif.

Cette Loi si elle vient bien de l’extérieur (hétéronomie), « du milieu du feu, des nuages et de la nuit épaisse, avec une voix puissante … écrites sur deux tables de pierre » (Dt 5,22), l’homme doit la recevoir pour s’en nourrir, pour se laisser vivifier et transformer par elle. Il ne s’agit pas d’un simple assentiment rationnel, mais d’une absorption qui devient condition de la vie pour l’homme, condition de son autonomie. C’est l’expérience qu’en fait le psalmiste :

« La loi de Yhwh est parfaite, elle rend la vie ;
la charte de Yhwh est sûre, elle rend sage le simple.
Les préceptes de Yhwh sont droits, ils rendent joyeux le cœur ;
le commandement de Yhwh est limpide, il rend clairvoyant.

La crainte de Yhwh est chose claire, elle subsiste toujours ;
les décisions de Yhwh sont la vérité, toutes, elles sont justes.
Plus désirables que l’or et quantité d’or fin
Plus savoureuses que le miel, que le miel nouveau ! » ( Ps 19,8+)

C’est ainsi que tout au long de l’histoire biblique, la perception de la Loi évoluera progressivement d’une obligation imposée par Dieu à laquelle l’homme doit se soumettre aveuglément pour échapper à la colère divine, à une parole donnée à l’homme pour le nourrir et lui donner la vie.

Loi et crainte de Yhwh étant associées, nous retrouvons pour le mot Loi la même évolution et le même enrichissement sémantique que nous avons détaillé dans l’expression « crainte de Yhwh ».  Ce glissement très lent et très progressif de la perception de la Loi, de l’hétéronomie à l’autonomie, en venant bousculer la perception traditionnelle du sacré et en débordant l’aspect purement prescriptif, se heurtera à chaque époque et se heurte encore aujourd’hui à beaucoup de résistances.

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