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Dans le désert, la Rencontre avec Yhwh

Dans notre lecture du livre de l’Exode, nous avons vu au chapitre 15, le peuple hébreu – si l’on peut parler de peuple car à ce stade il ne s’agit encore que d’un « ramassis de gens » ( Ex 12,38), une bande non structurée d’esclaves – célébrer leur sortie quasi miraculeuse d’Egypte sous la direction d’un homme très charismatique Moïse. Cet homme a réveillé chez eux le lien qui les unissait avec le Dieu de leurs ancêtres, en rappelant la promesse faite autrefois par lui à leurs pères, de les conduire en terre de Canaan, terre où « ruisselle le lait et le miel » (Ex 3,8).

Une fois libérés de l’emprise du Pharaon et de ses troupes, que ne vont-ils pas directement et le plus rapidement possible en terre de Canaan ? A priori le long de la mer il n’y a que quelques jours de marche pour atteindre ce beau pays.

Or quarante années vont séparer cette sortie d’Egypte (Ex 16) et l’entrée effective en Canaan racontée dans le livre de Josué ; et associée à ce temps-là nous trouvons dans la Bible une œuvre littéraire considérable qui déborde largement le seul livre de l’Exode. En effet c’est dans cette période cruciale que s’inscrit aussi les trois autres livres de la Torah (ou Pentateuque) : Le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome.

Le cœur de cet ensemble littéraire est l’évènement de la rencontre de Moïse avec Yhwh, sur le mont Sinaï, décrit dans cette partie du livre de l’Exode. De cette rencontre sortira ce que l’on appelle le décalogue ou « les dix commandements » suivis d’une alliance entre Yhwh et son peuple, que l’on appellera l’alliance du Sinaï. Cette dernière alliance vient renouveler et enrichir très largement le contenu de la précédente alliance faite avec Abraham (Gn 15,18) qui avait été assortie de la promesse d’installation en terre de Canaan. L’accomplissement de cette promesse passera préalablement par une longue période d’éducation, de probation pour toute une génération qui devra séjourner quarante ans dans le désert.

La chronologie et la géographie des évènements relatés dans cette partie du livre de l’Exode et dans le livre des Nombres sont assez incertaines et pas toujours cohérentes entre elles. Il s’agit en fait d’œuvres littéraires hétérogènes, composées à des époques bien différentes par des auteurs de milieux et de traditions distinctes.

Les experts ont identifié pour ces textes quatre sources différentes. De cette hétérogénéité, il se dégage, lors d’une lecture continue, le sentiment de redites  avec des différences notables entre des passages par ailleurs assez similaires.

Pourtant les thèmes du livre de l’Exode: le don de la Loi, les mutineries du peuple au désert, l’alliance, donneront à cet ensemble littéraire composite, unité et cohérence. Ces thèmes  repris, développés, réinterprétés par de longues générations de théologiens entre le IXe et le Ve s. avant notre ère vont donner la Torah.

 

Dans le désert, la naissance d’un peuple.

L’enjeu de ce passage dans le désert est de créer un peuple, le peuple de Yhwh : «Je vous prendrai comme mon peuple à moi, et pour vous, je serai Dieu.

Vous connaîtrez que c’est moi, Yhwh, qui suis votre Dieu : celui qui vous fait sortir des corvées d’Egypte» (Ex 6,7),  avons-nous lu la dernière fois dans la première partie du livre.

La naissance du peuple, nous l’avons vu symbolisée par la sortie des eaux (Ex 14) ; mais créer un peuple nécessite plus qu’une simple origine commune. Créer c’est façonner, donner une forme. Pour créer un peuple, il faut le structurer dans un cadre précis par des références communes dans toutes ses dimensions, sociales, juridiques et religieuses, bref mettre en place des institutions. La Parole de Yhwh, la Révélation, comme lors de la Création du monde va ordonner ce tohu-bohu, non plus du cosmos mais des populations en donnant une identité précise et structurée à un peuple, en donnant à chaque individu une appartenance.

La Parole vivante va donc « éduquer » ce peuple, faire éclore à partir du terreau religieux de cette époque, commun à toute l’humanité, une religion spécifique avec ses fêtes et ses rites propres, et développer ainsi chez lui un puissant sentiment d’appartenance qui parcourra tous les siècles jusqu’à nos jours à travers une multitude d’épreuves dramatiques. C’est cette genèse du peuple que nous décrit ce texte de l’Exode (19-40).

On peut le découper en plusieurs sections dans lesquelles la pédagogie divine va se développer sur différents plans : psychologique, politique, social, législatif et religieux.

– La marche dans le désert à la sortie d’Egypte (Ex 16-18).

– La rencontre de Moïse (Ex 19-24) avec Yhwh sur le mont Sinaï

– Le décalogue (Ex 20)

– Prescriptions sociales et juridiques (Ex 21-23)

– Signature de l’alliance (Ex 24).

– l’organisation du culte. (Ex 25-31).

– L’épisode du veau d’or ou l’incompréhension du peuple et sa régression vers des pratiques religieuses ancestrales (Ex 32).

– Le réaffirmation de l’Alliance et la reprise détaillée des mesures cultuelles (Ex 33-40).

Les épisodes de la marche dans le désert (Ex 16-18)

Après la naissance symbolisée par la sortie des eaux, viennent les crises de la jeunesse. La Bible n’idéalise jamais, ni les ancêtres, ni les contemporains, ni les époques, ni les systèmes. Pas de héros, pas de période idéale dans la Bible. Le temps de la jeunesse est loin d’être perçue comme tout rose. C’est le temps de l’apprentissage difficile de la liberté, temps de la frustration, temps des questions et des doutes avec ses phases de contestation et de rejet de l’autorité.

Donc une fois sortis d’Egypte sous la direction de Moïse, « Ils marchèrent trois jours au désert sans trouver d’eau » (Ex 15,22). La liberté c’est bien beau, encore faut-il survivre ! Les premiers murmures s’élèvent contre Moïse.

L’eau de Mara

Yhwh entend ces murmures et intervient alors par un prodige pour satisfaire les besoins en eaux de son peuple. Mais en donnant satisfaction au peuple, il va relier cette satisfaction des besoins primaires à un niveau supérieur de la vie. Etre libre, ce n’est pas simplement subsister biologiquement, cela nécessite de s’élever au-dessus de notre simple animalité par l’écoute de  la Parole :

« Si tu entends bien la voix de Yhwh , ton Dieu, si tu fais ce qui est droit à ses yeux, si tu prêtes l’oreille à ses commandements, si tu gardes tous ses décrets, je ne t’infligerai aucune des maladies que j’ai infligées à l’Egypte, car c’est moi Yhwh qui te guéris» (Ex 16,26).

N’est-ce pas du chantage de la part de Dieu ?

Bien des modalités primitives de l’éducation peuvent apparaitre comme tel, mais l’objectif de l’éducateur, du moins en principe, n’est pas d’obtenir une reconnaissance de la part de son élève mais bien de l’aider à grandir, à se construire. Pour être entendu, il va partir de ce que l’enfant peut entendre et comprendre et l’amener ainsi progressivement à intégrer un niveau de sens plus large. C’est tout l’apport de ce que l’on appelle en psychanalyse la fonction symbolique.

Ici dans ce passage, la dimension symbolique de tous les prodiges réalisés au désert, dans un contexte dramatique, permet d’entrevoir le sens profond des évènements en cours.

L’eau de Mara, purifiée par Moïse et offerte au peuple symbolise cette fonction rafraichissante de la Parole qui donne vie et liberté. Pourtant cette parole parait au départ assez amère (étymologie du mot ’mara’), elle est difficile à avaler. Pour bénéficier de cette eau, transformer cette amertume en douceur, il faudra écouter l’enseignement de Yhwh, intérioriser ses préceptes et ses commandements qui sont un don tout aussi précieux que l’eau douce sans laquelle personne ne peut survivre.

La Manne

L’épisode suivant qui porte cette fois sur l’autre besoin primaire qu’est la nourriture, apporte un enseignement similaire. Cet épisode dit de la « manne au désert » commence de la même façon que le précédent : des récriminations et la nostalgie de leur servitude d’autrefois.
Ah ! « quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! » (Ex 16,3).

Là aussi Yhwh va intervenir pour donner de la nourriture à son peuple, mais ce don de la nourriture il va l’assortir d’une épreuve, d’un test qui une fois encore peut apparaître pour nous comme du chantage :

« Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour la ration quotidienne, afin que je le mette à l’épreuve : marchera-t-il ou non selon ma loi ? … le matin, vous verrez la gloire de Yhwh…» (Ex16, 4-6)

Le récit de cette intervention est très riche symboliquement. Cette nourriture n’est pas donnée par la terre, elle tombe du ciel, elle ne relève pas de notre origine animale mais de notre destinée divine, elle est associée à la manifestation de la « gloire de Yhwh ». C’est la première fois que nous rencontrons cette expression que nous retrouverons désormais souvent.

Que signifie exactement ce terme de gloire?
Pour nous ce terme implique l’éclat d’une notoriété, d’une renommée, mais le terme hébreu que est traduit ici par gloire indique le poids réel d’une personne, son importance dans la vie quotidienne de chacun, la renommée n’en est qu’une conséquence. La manifestation de la gloire de Yhwh est associée à ce don de la nourriture tombée du ciel dans le désert, au matin sous forme d’une galette mystérieuse (d’où le nom de manne = qu’est-ce que c’est?) et le soir sous forme de cailles (Ex 16,13).
« alors, la gloire de Yhwh apparut dans la nuée » (Ex 16,20). La nuée à travers laquelle se manifeste cette gloire symbolise bien le côté paradoxal de la présence de Yhwh, elle est à la fois intime, elle nous protège, nous enveloppe mais en même temps elle est voilée, insaisissable, mystérieuse.

 

Pour percevoir toute la richesse de cet enseignement, il faut regarder attentivement les modalités de ce don de la nourriture et l’insistance avec laquelle elles sont signifiées:

Chaque soir un vol de cailles monte de l’horizon et se pose (épuisées ?) près du camp et chaque matin la manne, telle une rosée, couvre les abords du camp (sans doute des gouttelettes séchées de sève d’un arbuste ?). Chacun peut manger à volonté selon ses besoins propres mais avec l’interdiction de faire des réserves pour le lendemain. Bien entendu pour beaucoup, la tentation est trop forte et face à cette abondance soudaine de nourriture, certains vont naturellement tenter de stocker. Bien mal leur en prend, le lendemain tout était pourri et dégageait une odeur épouvantable ce qui provoqua la fureur de Moïse. La symbolique est assez explicite, la nourriture est un don de Yhwh, il faut faire confiance, ne pas avoir peur du lendemain, ne pas « retenir » le don comme nous l’avons déjà dit à propos d’Abraham ; chacun doit « s’abandonner », accueillir au jour le jour le don de Dieu.

Cette symbolique de la manne sera utilisée par Jésus, elle constitue l’arrière-plan de la prière qu’il va enseigner à ses disciples : « (Dans nos déserts), donne- nous aujourd’hui, notre pain de ce jour » (Mt 6,11). Les miracles de la multiplication des pains (Mt 15,33) renvoient aussi à cet épisode de la manne. Jésus apparait comme le nouveau Moïse et son enseignement comme une nouvelle nourriture. Jésus va encore enrichir cette symbolique et lui donner son sens ultime par ce don total, celui de son propre corps, le pain eucharistique, la nouvelle manne offerte à tous. Nous y reviendrons plus longuement en étudiant les Evangiles.

Pour souligner encore plus nettement la confiance que l’homme doit avoir dans ce don de Dieu, la veille du jour du sabbat, jour où l’homme se retire de tout travail et s’abandonne entre les mains de Yhwh,  la nourriture stockée ne se décompose pas, contrairement à ce qui se passe les autres jours.

L’eau de Massa et Mériba

Ce troisième épisode a la même trame que les deux épisodes précédents : l’angoisse du peuple pour subsister au désert, les récriminations qui se font encore plus fortes (au point que Moïse a peur de se faire lapider), l’intervention de Yhwh. Cette fois Yhwh demande à Moïse de reprendre son bâton et d’en frapper le rocher pour en faire jaillir l’eau. Le Rocher, image souvent reprise dans les Psaumes (Ps 78,15), symbolise non seulement la solidité, le socle sur lequel on peut s’appuyer mais aussi le lieu d’où peut jaillir une source d’eau divine. Dans ce pays rocailleux et désertique, le moindre filet d’eau apparait comme miraculeusement sorti du rocher.

Cependant  malgré tous ces prodiges de Yhwh, le peuple reste angoissé par la peur de manquer et une question lancinante le taraude en permanence : « Yhwh est-il au milieu de nous, oui ou non ? »(Ex 17,7)

Le combat contre Amaleq

Un autre type de péril attend maintenant le peuple. Après le manque de pain et d’eau, c’est la rivalité entre les hommes qui menace leur chance de survivre au désert. Cette rivalité est incarnée par un certain Amaleq, chef d’une autre tribu de nomades, qui se fait très menaçant et rend la guerre inéluctable. Moïse envoie alors le jeune Josué, son auxiliaire (Ex 24,13) -qui deviendra plus tard son successeur- engager le combat pendant que lui monte sur la colline avec en main son fameux « bâton de Dieu ». C’est bien Josué qui va finalement l’emporter, mais le gage de la victoire n’est ni le nombre de combattants, ni la qualité du stratège, ni l’équipement militaire : « Alors, quand Moïse élevait la main, Israël était le plus fort ; quand il reposait la main, Amaleq était le plus fort. » (Ex 17,11)

Belle image qui illustre la force de la prière. Cette image prend par la suite un tour assez cocasse : « Les mains de Moïse se faisant lourdes, ils prirent une pierre, la placèrent sous lui et il s’assit dessus. Aaron et Hour, un de chaque côté, lui soutenaient les mains. Ainsi, ses mains tinrent ferme jusqu’au coucher du soleil » (Ex 17,12)

Cette histoire nous donne une belle leçon : un vieillard bien affaibli peut permettre à tout un peuple de survivre rien qu’en tendant ses mains avec persévérance vers Yhwh ; pour cela il a juste besoin de s’asseoir et de bénéficier du soutien de ses proches ! Quand on aide une  personne affaiblie, même mourante, on ne soupçonne pas toujours l’incroyable impact que cela peut avoir !

Cette image de Moïse tendant les bras vers Yhwh pour sauver son peuple sera reprise dans le christianisme comme prémice et symbole de Jésus les mains tendues sur la croix, demandant le salut du monde.

La finale de l’histoire, par contre est rude et beaucoup plus frustre, la violence qui s’y exprime est difficile à supporter : «Josué fit céder Amaleq et son peuple au tranchant de l’épée » (Ex 17,13). On ne peut pas dire que l’auteur fasse dans la demi-mesure.

Cette image de Yhwh chef de guerre et donc d’une certaine façon co-responsable de certains massacres ; nous l’avons déjà vu lors de la sortie d’Egypte et elle va nous accompagner tout au long de l’implantation d’Israël en Canaan. Nous y reviendrons plus longuement, en étudiant justement le livre de Josué, avec ce thème des  « guerres de Yhwh », à première vue difficile à accepter, argument fréquemment utilisé pour discréditer la Bible toute entière, alors que ce thème donne pourtant une vision de Dieu bien en prise avec la vie réelle de l’humanité. Pour le moment, l’auteur nous livre une piste d’explication : « Puisqu’une main s’est levée contre le trône de Yhwh, c’est la guerre entre Yhwh et Amaleq d’âge en âge ! »(Ex 17,16)

Amaleq symbolise la rivalité entre les hommes. Yhwh engage là un combat jusqu’à la fin des temps contre cet esprit mortifère de volonté de domination des peuples et des individus  les uns sur les autres.
Mais comment pour subsister et lutter contre toutes les forces de puissance et de domination ne pas ajouter de la violence à la violence? Visiblement à ce stade de la révélation divine la question ne se pose pas. La représentation de Dieu ne s’affinera que très progressivement ; la solution à la violence et à son emballement, enjeu fondamental de la longue histoire biblique, ne va se dessiner que très lentement à travers des ruptures et des drames qui ouvriront finalement les chemins de salut pour toute l’humanité.

L’intervention de Jéthro, beau-père de Moïse. (Ex 18)

Revenons aux préoccupations plus immédiates qui touchent à l’organisation, à la structuration politique de cette masse d’individus pour en faire un peuple.

Le beau-père de Moïse, Jéthro, venu visiter presque en voisin son gendre et lui ramener sa femme, va apporter sa pierre à cette construction. Emerveillé par tout ce qu’a fait jusque-là Yhwh par l’intermédiaire de Moïse, il n’en constate pas moins que ce dernier s’épuise à vouloir faire tout lui-même et, plein de bon sens, lui suggère de créer une hiérarchie à plusieurs niveaux et de désigner des responsables pour chacun de ces niveaux. On peut dire que Jéthro a inventé avant l’heure le principe de subsidiarité.

Ce principe veut que, dans une organisation structurée, hiérarchisée, pour résoudre un problème donné, la décision soit prise au plus près du niveau où le problème se pose. Les problèmes et leurs solutions éventuelles sont en effet  mieux connus par ceux qui en connaissent l’origine et en subissent concrètement les effets. Ainsi la réponse élaborée par des gens du terrain a plus de chances d’être pertinente. Le désir d’efficacité passe donc par la définition de différents niveaux de compétences auxquels on associe un niveau de responsabilité correspondant. Défini à l’origine par l’Eglise dans l’élaboration de sa doctrine sociale au XXe, ce principe est très largement repris aujourd’hui dans le management des entreprises et constitue (du moins en théorie) un des socles de la construction européenne.

Moïse est convaincu par les arguments de son beau-père et met en place cette organisation politique. A remarquer que dans cette organisation, Yhwh n’intervient pas, il respecte ce principe de subsidiarité. Les hommes n’ont pas besoin de Dieu pour s’organiser politiquement, ils doivent simplement faire appel à leur bon sens et à leur intelligence.

La proposition d’alliance et la rencontre sur le mont Sinaï. (Ex 19)

La proposition de Yhwh qui vient après ce travail de Jethro est d’un tout autre ordre. Il veut établir un lien étroit entre Lui et ce peuple. Cette proposition est dans la continuité des promesses faites aux patriarches, mais elle va trouver là dans ce paysage majestueux, au désert, face à la montagne, un poids et un contenu tout à fait nouveau et précis.

L’intervention de Yhwh commence par un rappel : c’est lui, Yhwh, qui les a fait sortir d’Egypte. Elle se poursuit par la révélation d’un objectif : cette libération a pour but d’établir une sorte de traité entre Lui et le peuple. La condition en est l’écoute les paroles qu’il va prononcer afin de faire de ce peuple « une nation sainte ». Dans l’étymologie du mot hébreu que l’on traduit par ‘saint’, il y a l’idée de séparer, de mettre à part. Il s’agit donc bien d’une relation privilégiée où la dimension affective commence à affleurer.

Cette élection d’Israël va faire de ce peuple le canal spécifique de la révélation divine. Pendant trois jours le peuple doit se préparer à ce moment grave et solennel : ils doivent se tenir à part (= se sanctifier), se laver et suspendre toute relation sexuelle. Le lieu de la rencontre, la montagne, sera délimitée et le peuple devra respecter ces limites. La relation que veut créer Yhwh avec son peuple n’est pas une relation fusionnelle. Le lien est la Parole. Nous retrouvons là les termes de séparation et de pose de limites que nous avions vus dans le livre de la Genèse où ils étaient apparus comme des fonctions caractéristiques de la Création du cosmos et de l’homme. La Révélation empreinte les mêmes chemins que la Création.

Au troisième jour :  « il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla… Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que Yhwh  y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre» (Ex 19, 16)

 

L’observation de ‘phénomènes naturels’ terrifiants, manifestant la puissance de Dieu n’est pas propre à la Bible. Ils inspirent la crainte et marquent de leur empreinte la vision que l’on a de Dieu. Les archéologues ont trouvé un texte de « théophanie » assez similaire lors de fouilles à Ugarit, au nord de la Palestine pour célébrer des divinités Cananéennes. Mais l’originalité du texte biblique par rapport à ces textes qui lui sont contemporains, est le fait que cette impressionnante scène cosmo-tellurique manifeste une voix, un échange de paroles entre l’homme et Yhwh. Et cette voix qui sort du choc de la rencontre entre le ciel et la terre, entre Dieu et son peuple, est porteuse d’un enseignement ; elle construit une relation. De la peur des forces cosmiques, naît naturellement l’appréhension du surnaturel, mais ici par cet évènement, le surnaturel va prendre corps, il devra progressivement quitter une appréhension purement craintive et assez trouble pour s’incarner précisément dans une histoire et dans une culture.

Pour le moment afin d’éviter de tomber dans un état de sidération mortelle, le peuple ne peut pas monter, il doit rester en bas de la montagne. Yhwh alors va descendre pendant que Moïse va monter, la rencontre se produit  sur le haut de la montagne, entre ciel et terre. Du coup, Moïse va devoir faire la navette entre le haut et le bas. En haut, où seul Aaron peut l’accompagner, il s’entretient avec Yhwh et en bas, il rapporte au peuple les dites Paroles de Yhwh. Quels sont les contenus de ces Paroles ?

Le décalogue ou le don de la Loi. (Ex 20)

Après une telle entrée en matière, assez sidérante, qui manifeste la transcendance de Dieu par rapport à l’homme, on s’attend à des révélations sur ce monde céleste hors de notre portée, hors de l’espace et du temps, on attend des paroles grandioses, surnaturelles qui vont nous emporter dans les mystères divins qui jusque-là nous sont restés cachés, inaccessibles.

Or c’est exactement l’inverse qui va se passer. Ce qui va être dit, ici et maintenant, ce sont des paroles qui justement ramènent l’homme très concrètement à son histoire, des paroles qui s’opposent à tous les fantasmes « religieux », des paroles très basiques, très naturelles, qui concernent la relation de l’homme avec Dieu et les relations des hommes entre eux dans leur  vie de tous les jours. Ces Paroles qui pour la plupart prennent la forme d’interdits, n’ont pas de quoi alimenter notre imaginaire assoiffé de mysticisme ! Quand la Bible parle de phénomènes extraordinaires ce n’est pas pour alimenter nos désirs maladifs d’exaltation ou pour encourager le fanatisme religieux, mais au contraire ils sont là pour signifier l’importance et la grandeur de notre quotidien.

Analysons de plus près ces « dix paroles » du chapitre 20 du verset 2 à 17 que nous retrouverons presque à l’identique au chapitre 5 du livre du Deutéronome.

Il faut signaler que ces paroles dites au nombre de dix dans toutes les traditions (juives et chrétiennes) n’ont pas exactement le même découpage dans chacune de ces traditions. Le catéchisme catholique par exemple en fera les « dix commandements » en prenant parfois quelques liberté avec le texte pour le rendre plus mnémonique et plus accessible aux enfants. Le verset 2 qui dans la tradition juive est la première parole, n’est pas considéré dans les traditions chrétiennes comme le premier commandement puisqu’il ne s’agit pas d’un commandement. Chez les réformés et les orthodoxes, le verset 3 est considéré comme un commandement à part entière alors que dans les autres traditions il est rattaché aux versets 4-6. De même le verset 17 est coupé en deux commandements dans la tradition catholique et luthérienne. Peu importe, pour la présentation de ce texte je suivrai le découpage rabbinique.

1-« C’est moi Yhwh, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude » (Ex 20,2)

Après les phénomènes extraordinaires qui ont précédé, on s’attend à ce que Yhwh se présente comme le Créateur et le maître de l’univers… et non ! il se présente comme celui qui a fait sortir le peuple d’Egypte ; c’est certainement important pour ces gens-là, mais au regard de l’univers cela parait assez anecdotique. Cette libération d’Egypte est placée là au même niveau que la création du monde.

Ce Dieu n’est pas le dieu abstrait des savants ou des philosophes, c’est un Dieu qui intervient, qui se mouille dans l’histoire des hommes. Ce lien entre Dieu et l’histoire fait toute l’originalité du Dieu d’Israël. C’est dans l’histoire que Yhwh se manifeste, les évènements même modestes sont des signifiants qu’il faut entendre et interpréter, ils sont porteurs de la révélation et de la pédagogie divine.

Mais cette Parole qui fait le lien entre Yhwh et la sortie d’Egypte est beaucoup plus qu’une simple présentation, qu’un simple rappel. Placée ainsi en premier elle donne à la fois l’arrière-plan et la finalité des paroles qui suivent. Yhwh, celui qui est, se présente sous le signe d’un libérateur, qui veut sortir son peuple (l’humanité) de son esclavage. Ce chemin de libération auquel Yhwh invite l’homme, constitue la clé de lecture des paroles qui suivent, paroles qui sont autant de balises pour nous guider dans cette marche vers la liberté.

2 – « Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi.

Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre.  Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi Yhwh, ton Dieu, un Dieu exigeant, poursuivant la faute des pères chez les fils sur trois et quatre générations – s’ils me haïssent – mais prouvant sa fidélité à des milliers de générations – si elles m’aiment et gardent mes commandements. » (Ex 20,3-6)

Le premier interdit, le plus fondamental concerne ce que nous appelons nous aujourd’hui la religion ou le sacré, il introduit une rupture radicale et révolutionnaire par rapport à toutes les pratiques religieuses précédentes. Le monothéisme ainsi exprimé pour la première fois dans la Bible s’affiche ici comme une libération de toutes ces représentations de dieu dans lesquelles notre imaginaire nous enferme. Bien sûr l’imaginaire est une partie constitutive de notre psychisme et il serait parfaitement illusoire de penser pouvoir l’évacuer, mais les représentations de Dieu qu’il peut produire ne doivent pas être statufiées. Figer Dieu dans une représentation va à l’encontre du « Je suis celui qui sera » (Ex 3,14) que nous avons analysé en détail la dernière fois. Notre imagination doit rester vivante, évolutive, elle doit se nourrir des évènements de la vie, de notre histoire et bien sûr de la Parole qui s’exprime dans ces textes aujourd’hui. Faire une fixation sur des représentations de Dieu, c’est créer une idole. Avoir une telle représentation figée de Dieu est le pire des esclavages, c’est s’aliéner soi-même, c’est devenir possédé par ce dieu imaginaire. Véhiculer de faux-modèles du divin, c’est haïr Yhwh, telle est la première et la plus importante de toutes les fautes, car cette faute  risque fort d’avoir des répercussions graves chez nos descendants « sur trois et quatre générations ». La Parole libère, alors que toutes nos représentations religieuses, déconnectées de cette Parole, enferment. L’antidote à la fixation idolâtrique de Dieu est l’écoute de la Parole et l’application de ce qu’elle nous dit au quotidien dans notre relation avec les autres. Ainsi vécue, la « fidélité » à cette Parole vivante poursuivra alors ses effets sur « des milliers de générations».

Oh bien sûr, nous occidentaux, nous ne nous inclinons plus devant des statuettes et nombreux sont ceux qui ne se sentent plus du tout menacés par une quelconque représentation du religieux ou du sacré et pourtant notre monde dit séculier souffre aussi de ses idoles. Sacralisés, l’argent, la notoriété, le sexe, le pouvoir,… sont les « veaux d’or » sans frontière qui ont traversé les siècles. Des formes nouvelles d’idolâtries tendent aussi à s’insinuer sur des valeurs positives comme la beauté physique, la jeunesse, l’épanouissement personnel,… Avec l’appui des médias et de la publicité, ces valeurs sont subrepticement sacralisées et exercent ainsi de nouvelles formes de dictature. L’apparition des technologies numériques avec cette multiplication exponentielle des images peuvent aussi générer de nouvelles formes de dépendances.

Ce « commandement » iconoclaste est très exigeant pour l’homme, concrètement difficile à réaliser car il soumet nos représentations religieuses, nos idéaux à une remise en question permanente. Le renoncement à toute figuration implique le développement d’une pensée personnelle fondée sur l’écoute de la Parole et de son enseignement. Notre imaginaire doit se développer sous le contrôle de cette Loi et non pas sous la pression des vecteurs d’images. L’image totalement condamnée dans le judaïsme fera l’objet de luttes internes très virulentes dans les premiers siècles du christianisme, elle verra finalement sa fonction restaurée avec l’essor considérable de l’art chrétien, mais alors l’image ne sera pas simplement figurative, elle devra donner à voir au-delà d’elle-même, devenir symbolique.

C’est ainsi que  nos rites religieux auxquels nous pouvons être très sincèrement et très légitimement « attachés », n’ont de valeur qu’en tant que symbole d’une Parole vivante adressée à un moment donné,  à un sujet donné dans son histoire et ses relations avec les autres hommes. Absolutisées, devenues une fin en soi, ces pratiques enferment l’homme dans une pensée qui relève d’un magique archaïque et l’enchainent à un groupe donné qui s’identifie à cette représentation imaginaire de Dieu. Dans de tels groupes les particularités de chaque individu  risquent de s’éclipser au profit de « la cause collective » sacralisée. La rupture et la violence envers les autres hommes qui ne partagent pas ces pratiques sont inéluctables.

C’est de tous ces dangers que cette première Parole cherche à nous libérer.

3 – « Tu ne prononceras pas à tort le nom de Yhwh, ton Dieu, car Yhwh n’acquitte pas celui qui prononce son nom à tort » (Ex 20,7)

Cet interdit se présente comme une suite logique du précédent.  Dans le catéchisme de mon enfance, ou du moins ce que j’en avais compris, ce verset était lié à l’interdiction de prononcer le juron « Nom de Dieu » ! La portée de cet interdit est évidemment beaucoup plus importante que la nécessité de contrôler ses colères, petites ou grosses. Son extrême gravité est même soulignée par le fait que toute dérogation à son principe ne peut être pardonnée.

Pourquoi une telle sévérité ? 

Prononcer le « nom de Dieu à tort », c’est instrumentaliser Dieu. Cette instrumentalisation peut prendre des formes diverses plus ou moins insidieuses.

Cet interdit concerne au premier chef, les « religieux », les guides spirituels, les responsables d’institutions religieuses, etc….et apparemment se déclarer athée parait une bonne garantie car en niant Dieu on ne risque pas de parler en son nom. Ce n’est pourtant pas tout à fait aussi simple, car ce qui est dénoncé dans cet interdit, dans cette instrumentalisation du nom de Dieu, c’est aussi cette transformation de nos représentations du sacré en idéologies, en certitudes que l’on cherche à imposer plus ou moins insidieusement aux autres. L’histoire récente nous a malheureusement bien montré que certaines formes de militantisme athée peuvent aussi se sacraliser au détriment de la liberté des individus.

Par ailleurs en généralisant un peu ce verset, on peut dire par analogie que toute personne douée d’un certain charisme, capable par sa parole ou de par sa fonction, éducateur, psychologue, politique, etc…  d’exercer une influence, d’avoir un certain pouvoir sur les autres est concernée par cet interdit. Car la tentation est grande dans l’exercice de telles missions, de faire passer l’affirmation de soi et de ses propres convictions avant l’écoute de l’autre, et donc d’utiliser son autorité, son re-nom à tort.

Mais il est vrai que quand ce nom utilisé à tort pour asseoir son autorité est explicitement le nom de Dieu, c’est encore plus grave et toute l’histoire jusqu’à nos jours est traversée de tous ces dégâts dramatiques et meurtriers opérés par ces prédicateurs, gourous, chefs religieux de toutes les religions, qui ont parlé ou parlent encore en utilisant « le nom de Dieu à tort ».

Bien sûr on pense à toutes ces guerres de religions qui traversent l’histoire des peuples ; mais les dégâts de discours, homélies et certaines formes « d’éducation religieuse » ne sont pas moindres quand malheureusement, suite à une telle formation, les élèves ont été amenés à rejeter en bloc toute forme de parole religieuse ou ce qui est peut-être encore plus grave acceptent de s’y soumettre, s’aliènent et développent alors en eux des troubles psychiques.

Quant à l’exercice de la « direction spirituelle personnalisée », pratique très courante et nécessaire au sein des ordres religieux mais pas seulement, une très grande prudence s’impose, car sur des personnes faibles ou soumises cela peut conduire jusqu’à une sorte de « viol spirituel».

Se faire une image de Dieu c’est s’aliéner soi-même, mais parler à tort au nom de Dieu c’est aliéner les autres, c’est beaucoup plus grave encore.

Certains pensent qu’en évacuant toute trace de religion, nous serions libérés de ce danger mortel, mais force est de constater que dans notre société laïque, les dégâts du « religieux » sur les esprits les plus fragiles, n’ont peut-être jamais été aussi grands. Le refoulement du religieux génère un retour brutal de certaines formes d’emprises du sacré dangereuses et archaïques. Ce danger est tel que les législateurs de notre état laïc ont dû mettre en place une commission (la Miviludes) afin de légiférer pour lutter contre les « dérives sectaires ». On pourrait dire que la mission de la Miviludes à laquelle participent activement des responsables religieux, consiste d’une certaine façon à expliciter ce qu’il y a justement derrière cet interdit de « prononcer le nom de Yhwh à tort ». Il s’agit avant tout de libérer les individus victimes de toutes formes d’emprise du sacré exercées par des personnes ou des organisations qui instrumentalisent le « religieux ». L’antidote à ces emprises n’est pas l’évacuation de toutes les religions, idée parfaitement utopique dont on voit bien qu’elle est de fait totalement  inopérante, mais bien l’approfondissement et l’application de cette loi mosaïque.

De ce point de vue, et les autorités religieuses chrétiennes le reconnaissent maintenant explicitement, la substitution de toute forme de théocratie politique par un pouvoir laïc démocratique constitue une avancée et une garantie majeure dans l’application de cet interdit.

4 – « Que du jour du sabbat on fasse un mémorial en le tenant pour sacré.

Tu travailleras six jours, faisant tout ton ouvrage, mais le septième jour, c’est le sabbat de Yhwh, ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l’émigré que tu as dans tes villes. Car en six jours, Yhwh a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi Yhwh a béni le jour du sabbat et l’a consacré. » (Ex 20,8-11)

Cette Parole ainsi que la suivante sont les deux seules qui ne sont pas de simples interdits.

Elle impose le repos pour tous, un jour sur sept. Cette prescription nous parait de nos jours assez naturelle et peut-être assez anodine, mais il faut souligner l’impact de cette mesure dans l’histoire de l’humanité, car c’est de cette Parole que remonte le découpage du temps en semaine (sept en latin) et à travers elle, l’idée de repos hebdomadaire. Cette organisation née dans le judaïsme avec le sabbat sera reprise dans le monde chrétien avec le dimanche (Dies Dominus = jour du Seigneur) et s’impose progressivement dans le monde entier. Mais ce qui est un peu perdu de vue de nos jours c’est le lien très fort qui est explicité ici entre ce jour de repos et le processus décrit dans le premier récit de la Création (Gn 2,3).
Nous avons vu dans ce récit que le « retrait » de Dieu par rapport à son œuvre créatrice était une limite qu’il donnait à sa propre puissance, et que cette limite loin d’être l’expression d’une impuissance, était au contraire une forme supérieure de puissance qui est celle du don. En donnant son œuvre de Création à l’homme, Dieu ouvre une voie de  liberté mais aussi de responsabilité pour l’homme. L’homme devenu responsable de la Création doit donc prendre à son compte, au sein de son propre travail, ce chemin de liberté.
La suspension du travail quotidien ouvre explicitement la « porte » d’un chemin, où pourra se développer la relation avec Dieu et avec les autres hommes. Le « sabbat » en prescrivant à l’homme de ne pas devenir esclave de son travail donne tout son sens à ce travail même. Le travail ne possède pas sa finalité en lui-même, il est poursuite de l’œuvre de création pendant six jours pour signifier par son arrêt « au septième jour », le sens même de la Création.

5 – « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que te donne Yhwh, ton Dieu » (Ex 20, 12)

 

Cette seconde prescription positive qui paraît assez naturelle à grand nombre de personnes, peut poser question à d’autres. Comment commander systématiquement et de façon générale à tout enfant d’honorer son père et sa mère alors que pour certains ceux-ci, se sont montrés indignes et méritent apparemment plutôt d’être blâmés que respectés ? Que dire quand ces parents sont reconnus par tous, dans l’histoire, pour avoir eu des comportements particulièrement ignobles ?

Par ailleurs la formulation assez paradoxale de la finalité de ce commandement : «pour que tes jours se prolongent» fait aussi question. Il ne parle pas de la prolongation des jours des parents, comme on pourrait s’y attendre à priori, mais bien de ceux de l’enfant, ce qui est plus curieux.
Le terme hébraïque qui est traduit ici par honorer, pourrait plus précisément se traduire par «  donner du poids ». Ce commandement n’implique pas forcément une relation affective, il ne demande pas à l’enfant d’aimer ses parents, mais d’attacher de l’importance à cette relation filiale, d’intégrer pleinement ses origines.

Ce qui est visé ici, ce sont les risques attenants au déni ou au rejet de sa propre filiation.

Les psychologues nous disent bien que pour se libérer de tous les blocages psychiques induits par la famille il faut mettre des paroles dans la relation avec ses parents, même s’ils sont décédés et qu’un travail personnel autour des relations filiales est nécessaire. Le rejet pur et simple, le refoulement de son origine est le meilleur moyen d’en rester esclave et de reproduire les pathologies de ses parents. « Honorer son père et sa mère », c’est objectiver cette relation pour sortir de la confusion entre parents et enfants. Se reconnaître « fils de…» c’est, et cela peut paraître paradoxal, se différencier de ses parents, c’est délier les attaches. Sans reconnaissance du lien on ne peut ni délier, ni relier, on reste inconsciemment mais très sûrement ligoté, noué par ces attaches familiales.

Ce commandement est donc bien aussi un chemin de libération qui permet à celui qui a fait ce travail de « prolonger ses jours ».

6-10 –Les cinq interdits dans la relation à autrui.

 

  • – « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20,13)
  • – « Tu ne commettras pas d’adultère » (Ex 20,14)
  • – « Tu ne commettras pas de rapt. » (Ex 20,15)
  • – « Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain.» (Ex 20,16)
  • – «Tu n’auras pas de visées sur la maison de ton prochain. Tu n’auras de visées ni sur la femme de ton prochain, ni sur son serviteur, sa servante, son bœuf ou son âne, ni sur rien qui appartienne à ton prochain. » (Ex 20,17) 

 

Après les interdits concernant la relation à Dieu, les cinq derniers interdits portent sur la relation avec son prochain. Ils visent tous à sauvegarder l’intégrité de l’être de l’autre, son intégrité physique, affective, matérielle et morale.

Ces cinq interdits explicitent, développent plus clairement l’interdit fondamental du  jardin d’Eden qui était celui d’être le tout,  de « manger le tout » (Gn 2,17).

Le dixième et dernier de ces interdits pose des limites aux désirs de l’homme.

Pour exprimer la recherche de la satisfaction du désir au-delà de ces limites, on utilise des mots aux connotations plus péjoratives comme convoitise ou concupiscence. Contrairement à la sagesse du bouddhisme, la perfection suprême n’est pas dans la condamnation du désir en tant que tel mais dans sa transformation, pour éviter qu’il ne glisse vers la convoitise.

Cette transformation commence par la pose de certains interdits dans la satisfaction du désir.

Désir et concupiscence prennent tous les deux leur source dans le sentiment de manque.

Mais dans la concupiscence, ce sentiment de manque tend à se combler par l’appropriation de l’autre qui devient objet de conquête ou par défaut objet à écarter ou à détruire. La concupiscence enferme le sujet sur lui-même, entrave la relation.

Par contre quand volontairement et par respect de l’autre, ce manque n’est pas comblé, le désir va se transformer. Tout en entretenant une déchirure dans l’être, une « circoncision du cœur » diront les prophètes, cette faille dans l’être qui renonce à tout acquérir, devient la porte, l’ouverture par laquelle ce qui est inconnu, nouveau, pourra pénétrer.

Le manque-à-être n’est pas un péril mortel, il est au contraire condition d’ouverture à autrui, condition de la relation. Ce manque non-comblé, alimente alors un manque plus grand encore, il dilate le cœur jusqu’à ce qu’il puisse embrasser l’infini.
Cette dilatation du cœur par le désir est le mouvement inverse de la crispation du cœur de la concupiscence; elle n’en est certes pas moins douloureuse mais c’est une douleur qui, à l’image des douleurs de l’enfantement, ouvre la voie à la vie, à la joie.

Le texte ne dit pas encore tout ça, ce n’est pas un texte de psychologie ni de philosophie, ni même de spiritualité, mais les inter-dits qu’il donne, apparaissent clairement comme les conditions élémentaires à la relation. La transformation du désir, par la séparation, la différenciation des êtres les uns par rapport aux autres ouvrent un espace, un champ, un « entre-deux ».

De cet espace créé par l’ « inter-dit » pourra jaillir entre (« inter ») les personnes le « dit », la parole, qui substituera progressivement au lien fusionnel dégénérant en confusion ou en violence, un lien différenciant les êtres entre eux : Difficile et exigeant chemin vers l’altérité et la liberté.

La naissance de la notion de péché

Ce fondement de la Loi est aussi l’aveu que la violence, comme le désir, existe comme un fait originel, structurel de l’homme. Ce dernier dans son libre arbitre peut refuser d’avancer dans cette voie de transformation de la violence et du désir.
Yhwh en énonçant cette Loi, en l’adressant à des êtres qu’il souhaite libres, prend le risque d’un refus. C’est donc dans ce contexte que la notion de faute, de péché va apparaitre. Le péché, dans cet esprit et comme l’étymologie du mot en hébreu (= rater sa cible) le suggère, c’est de partir sur une fausse piste, une piste qui ne peut conduire à la vie et à la liberté. Une fois engagé dans cette impasse, il faut  à priori faire demi-tour (étymologie du mot conversion), cela parait simple et il n’y a pas lieu de s’enliser, parfois avec complaisance, dans un sentiment morbide de culpabilité. Mais nous verrons que c’est évidemment plus facile à dire qu’à faire, car ces impasses ont apparemment pas mal d’attraits (Ah comme on regrette cette viande bien grasse du pays d’ Egypte !) ; alors que la voie à suivre pour trouver notre liberté, à travers ces chemins de mort que sont la mer ou le désert, semble beaucoup plus aride. L’homme aura besoin d’aide pour l’accompagner dans ces passages (= la pâque) difficiles.
A contrario respecter l’interdit ce n’est pas du tout s’ouvrir un droit à un quelconque mérite ou à une quelconque rétribution, c’est se donner un espace de liberté.
Il faut noter aussi que le principe de cette Loi dont la formulation est essentiellement négative,  ne nous dit pas ce qu’il faut faire mais ce qu’il ne faut pas faire. Les actes positifs relèvent de notre liberté. D’une certaine façon, cette Loi en ne disant pas ce qu’il faut faire, en ne définissant pas en quoi le bien consiste, ouvre pour cette définition du Bien un champ de liberté et de création singulier à personnaliser par chacun.

 

En conclusion et pour souligner l’importance et l’unité de cet ensemble, l’énonciation de ces « dix paroles » se termine par une reprise des phénomènes extraordinaires qui ont précédé cette révélation :
« Tout le peuple percevait les voix, les flamboiements, la voix du cor et la montagne fumante ; le peuple vit, il frémit et se tint à distance… » (Ex 20,18)

Ces théophanies en donnant le sentiment de notre petitesse face à des forces qui nous dépassent totalement, donnent à cette Loi un caractère solennel et une dimension sacrée associée à un sentiment de crainte.

 

Développement des règles sociales, conclusion d’une Alliance (21-24)

Ceci étant, ces dix paroles qui nous ont donné les fondements de la création d’un peuple et qui en constitue en quelque sorte la colonne vertébrale ne donnent pas de réponse concrète dans la manière de se comporter face aux aléas de la vie quotidienne. Pour construire une société, il faut non seulement des principes fondateurs, mais aussi un cadre qui structure la vie quotidienne par la mise en place de règles et une législation. C’est l’objet des chapitres 21 à 24, appelés « code de l’alliance» qui détaillent ces règles ainsi que le code pénal associé.
Ce code aussi appelé « règles et coutumes », très largement inspiré des us et coutumes des civilisations environnantes, constitue un ensemble singulier par la richesse de son contenu.

Pour la tradition juive, Moïse est l’auteur unique de tous ces textes, mais par certains détails  on constate qu’il est impossible que Moïse ait pu les rédiger lui-même. Cependant l’importance de son rôle de médiateur entre Yhwh et ce qui va devenir sous son impulsion « le peuple hébreu », lui confère indéniablement la paternité spirituelle de tous ces textes rédigés par ses héritiers, dont la rédaction a du s’étaler entre le IXe et le Ve s. avant notre ère, soit entre 300 et 800 ans après sa mort ! Il ne faudra donc pas s’étonner en regardant de près ces textes d’y trouver des anachronismes flagrants, en particulier autour de ce qui touche certaines pratiques cultuelles dont les prêtres par un procédé de rétrojection, ont voulu faire remonter l’origine à Moïse lui-même, pour leur donner plus de poids.

Ces règles n’ont cependant pas la même portée que les « dix paroles », elles sont très largement l’expression d’une époque et d’une civilisation donnée dont elles portent clairement l’empreinte. La loi du talion par exemple contenu dans ce code : « … tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure » (Ex 31,23) existait bien antérieurement à Moïse; on l’a retrouvée dans le code d’Hammourabi (1800 av. J.C.). Cette règle constitue un progrès civilisationnel car elle circonscrit la violence pour éviter qu’elle ne s’emballe, mais néanmoins elle contredit le commandement de ne pas tuer.

Vouloir appliquer à la lettre les châtiments prévus dans ce code, comme le font d’ailleurs les islamistes aujourd’hui, ce serait revenir sur des siècles de laborieux progrès de la civilisation. Par contre il se dégage de ce code, des grandes lignes (Ex 23,9) qui restent d’une réelle  sagesse comme accueillir l’émigré (cela revient avec insistance), ne pas tenter de tirer le plus grand profit possible en exploitant au maximum la terre ainsi que le travail des plus faibles, ne pas propager de rumeurs, être attentif à la « veuve et à l’orphelin », et dans l’exercice de la justice, ne pas accepter les cadeaux, ne pas forcément favoriser les plus faibles (ce n’est pas par ce qu’ils sont faibles qu’ils sont irresponsables), etc… Autant de règles dont nos sociétés modernes s’inspirent ou devraient encore s’inspirer aujourd’hui.

Ce code qui va constituer la matrice dans laquelle va se développer le peuple d’Israël, est adopté solennellement par un sacrifice, un holocauste : «  Moïse prit le sang, en aspergea le peuple et dit : « Voici le sang de l’alliance que Yhwh a conclue avec vous, sur la base de toutes ces paroles. » (Ex 24,8). Cérémonie qui se termine par un bon repas : « ils contemplèrent Dieu, ils mangèrent et ils burent » (Ex 24,11).

Les chrétiens y verront là les prémices du sacrifice de Jésus et de son sang versé pour sauver l’humanité. L’eucharistie remémore dans le cadre d’un repas partagé, le dernier et ultime sacrifice qui scelle la nouvelle et définitive alliance entre Dieu et l’humanité.

Nous approfondirons plus loin à l’occasion de  la lecture du livre du Lévitique le sens et l’histoire de cette notion de sacrifice.

Dans toute la fin du chapitre 24, le texte poursuit le récit de la théophanie interrompue par l’insertion de ce code de l’alliance. Moïse monte sur la montagne qui avait l’aspect d’un feu dévorant et pendant quarante jours et quarante nuits il reste avec Yhwh pour inscrire ces dix Paroles sur des tables de pierre.

Organisation du culte (25-31).

L’objet des six chapitres qui suivent est d’inscrire dans des rites, ces deux idées centrales du Livre de l’Exode, la rencontre et l’alliance avec Yhwh. Concrètement il s’agit de fabriquer les objets qui serviront de supports au culte et de définir les modalités de l’exercice de ce culte. Ces chapitres sont une longue, minutieuse et pour nous, lecteurs non concernés par ces pratiques cultuelles, très fastidieuse liste de consignes pour la construction du sanctuaire et l’exercice du culte.

La richesse des matériaux utilisés ainsi que le niveau de savoir-faire artisanal confirment une datation de ce texte bien postérieure aux évènements : Il met dans la bouche de Moïse des instructions d’organisation du culte qui est celle en usage des siècles plus tard dans le temple de Jérusalem. Il cherche par-là à renforcer le caractère divin des institutions religieuses d’Israël.

Décrire la symbolique de tous les détails de cet écrit, nécessiterait une longue étude guidée par de savants rabbins. Reprenons simplement l’essentiel :

– Une Arche de 1,20m sur 0.70m (Ex 25,10), genre de grande boite, doit être construite pour symboliser et célébrer l’alliance. Cette Arche, le peuple devra l’emporter avec lui partout où il ira. Elle introduit par rapport aux cultes des autres civilisations centrées sur un temple, une dimension nouvelle, la mobilité. L’arche est un temple mobile et donc Yhwh n’est pas rattaché à un lieu précis. Ceci nous paraît évident aujourd’hui, mais il s’agit dans l’histoire des religions d’un saut qualitatif majeur, prélude indispensable à l’apparition du monothéisme. Dans cette Arche, bien sûr pas de statue représentative de Dieu comme celles qui existent partout ailleurs, mais les tables de la Loi.

Le sacré, désormais mobile, sera fondé sur une éthique, sur une Parole et non plus sur une image ou sur la représentation que l’on se fait de Dieu.

– L’autre idée majeure de ce livre (Ex 31,7), la rencontre entre Yhwh et le peuple, trouvera sa traduction rituelle dans la construction d’une demeure qui servira de lieu de rendez-vous. Cette demeure qui abritera l’Arche sera en fait une tente afin de garder le caractère de mobilité et de simplicité de cette première rencontre dans le désert. La toile qui recouvre l’Arche définit un espace à la fois intime, accessible et en même temps mystérieux, voilé.

Le sacré, tout en gardant une dimension de transcendance mystérieuse, sera fondé sur la quête d’une relation et non plus sur la magie d’actes divinatoires.

Le veau d’or (Ex 32)- Rupture de l’Alliance

A partir du chapitre 32, le récit du Mont Sinaï, interrompu par ces instructions rituelles, reprend. On avait laissé Moïse au sommet de la montagne quarante jours en face à face avec Yhwh après que le peuple à la lecture des dix Paroles avait promis « Tout ce que Yhwh a dit, nous le mettrons en pratique, nous l’entendrons.»  (Ex 24, 7).

Hélas cette bonne volonté ne va pas résister longtemps face aux angoisses de la vie. Le peuple hébreu ne va pas tarder à rompre ce contrat de l’alliance.

C’est le premier interdit, l’interdiction de se représenter Dieu, d’en faire une idole qui va être immédiatement transgressé. L’angoisse provoquée par la disparition de Moïse, leur chef et leur guide provoque le besoin immédiat de se raccrocher à quelque chose de plus concret, de plus tangible que ces « dix paroles ». « Fais-nous des dieux qui marchent à notre tête » (Ex 32, 1) réclament-ils à Aaron. Autrement dit, ils sont prêts à retourner en esclavage pour fuir l’angoisse de la liberté.

Cette régression dans le sacré va se traduire par une reprise de pratiques religieuses courantes dans ce pays où la divinité est représentée par un taureau, symbole de puissance physique et sexuelle. On peut se demander si l’auteur du texte n’a pas volontairement transformé ce taureau en un « veau » qui n’a pas tout à fait la même connotation, pour tourner en dérision ce pseudo-dieu. Moïse dans sa colère face à ce « veau »,  « jeta les tables et les brisa au bas de la montagne » (Ex 32,19). On peut voir dans cette brisure des pierres le signe que l’application formelle de la Loi (la pierre) n’est ni possible ni suffisante, que son application réelle nécessitera une intériorisation (une loi inscrite non plus dans la pierre mais dans le cœur de l’homme). La Loi est une parole vivante, elle n’est pas une parole figée, elle doit se renouveler en permanence dans le cœur de l’homme à travers son histoire souvent chaotique.

Le respect de ces interdits semble donc dès le départ hors de portée du peuple, hors de portée de l’humanité. Il est difficile d’adhérer à un Dieu invisible sur lequel on n’a aucune prise, alors l’homme s’engage naturellement vers de fausses pistes, c’est ce que la Bible va appeler le « péché ». Pour se dégager de cette impasse, l’homme aura besoin d’aide. De cette notion de péché/enfermement va naître le besoin d’un libérateur, d’un sauveur. C’est la fonction que joue déjà symboliquement YHWH dans ce livre en libérant le peuple de la servitude de l’esclavage en Egypte. Mais là après avoir émis l’interdit et constatant que cet interdit a été transgressé, Yhwh ne peut laisser passer cette transgression sans rien faire, sans rien dire. « Mais le jour où, moi, j’interviendrai, je les punirai pour leur péché. » (Ex 32,34). Il y a incompatibilité totale entre Yhwh, le libérateur et le péché qui aliène l’homme. L’engagement de l’homme dans cette impasse produit des effets désastreux qui sont interprétés comme le châtiment divin.
Mais après le châtiment du peuple, Moïse remonte vers Yhwh, met sa propre vie dans la balance pour obtenir le pardon du péché : «  Hélas ! ce peuple a commis un grand péché ; ils se sont fait des dieux d’or. Mais maintenant, si tu voulais enlever leur péché… Sinon, efface-moi donc du livre que tu as écrit. »(Ex 32,31)
Il obtient gain de cause. Ainsi après la révélation de la Loi et sa transgression par le peuple, c’est Moïse qui en intercédant auprès de Yhwh en faveur du  peuple devient d’une certaine façon le libérateur.

Plus tard Jésus, le nouveau Moïse, en mettant lui aussi sa vie en jeu reprendra cette fonction de sauveur. C’est donc toute une théologie du salut qui s’amorce ici dans ce texte, théologie qui sera puissamment développée dans le « Nouveau testament » par Paul dans son Epître aux Romains. Il nous faudra y revenir plus tard en détail.

Renouvellement de l’Alliance (Ex 33-40)

Aussitôt bafouée par l’homme, et grâce à cette intervention de Moïse, l’Alliance est renouvelée par Yhwh. On sent à la lecture de ce texte magnifique des chapitres 33 et 34 que ce renouvellement de l’alliance est plus qu’une simple reprise de l’alliance précédente. Entre les deux il y a eu ce constat douloureux que ce peuple est un « peuple à la nuque raide » (Ex 32,9 ; 33,3). Cette douleur entraîne le dépôt des habits de fêtes et la tente, lieu de la rencontre entre l’homme et Yhwh, qui était plantée au milieu du camp, est déplacée un peu plus loin hors du camp, car le peuple s’est montré incapable d’intégrer naturellement cette dimension du divin. La « faute » a fait prendre conscience que la rencontre avec Yhwh ne va pas de soi, ce n’est pas un fait acquis. Le projet de Yhwh de se créer un peuple est encore loin de son accomplissement.

« Je te connais par ton nom »

Une démarche explicite volontaire de chaque individu est nécessaire. Rencontrer Yhwh demande de sortir du groupe, chaque personne devra marcher vers le lieu de la rencontre.
On sent par ailleurs que cette faute du peuple et l’engagement de Moïse pour le sauver donne une nouvelle dimension à la relation entre Moïse et Yhwh. « Moïse dit à Yhwh : « Vois ! Tu me dis toi-même : “Fais monter ce peuple”, mais tu ne m’as pas fait connaître celui que tu enverras avec moi. Pourtant, c’est toi qui avais dit : “Je te connais par ton nom”, et aussi : “Tu as trouvé grâce à mes yeux”. Et maintenant, si vraiment j’ai trouvé grâce à tes yeux, fais-moi connaître ton chemin, et je te connaîtrai ; ainsi, de fait, j’aurai trouvé grâce à tes yeux. Et puis, considère que cette nation, c’est ton peuple ! » (Ex 33,12-13).

Il demande à Yhwh de « voir sa gloire » et il obtient cette réponse : « Tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne saurait me voir et vivre… Yhwh  dit : « Voici un lieu près de moi. Tu te tiendras sur le rocher. Alors, quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et, de ma main, je t’abriterai tant que je passerai. Puis j’écarterai ma main, et tu me verras de dos ; mais ma face, on ne peut la voir. » (Ex 33,20-23).
Après cette expérience à la fois intime et grandiose du passage de la gloire de Yhwh (toujours la pâque !) où il a vu sa trace et non sa face, Moïse reçoit alors l’ordre de retailler la Loi sur de nouvelles pierres et de monter à nouveau au sommet de la montagne pour une nouvelle rencontre. Lors de cette nouvelle théophanie, Yhwh va se présenter sous un nouveau jour, où affleure son affection pour ne pas dire son amour pour ce peuple à la nuque raide :  « Yhwh, Yhwh, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché, mais sans rien laisser passer, qui poursuit la faute des pères chez les fils et les petits-fils sur trois et quatre générations. » Aussitôt, Moïse s’agenouilla à terre et se prosterna. Et il dit : « Si vraiment j’ai trouvé grâce à tes yeux, ô Seigneur, que le Seigneur marche au milieu de nous ; c’est un peuple à la nuque raide que celui-ci, mais tu pardonneras notre faute et notre péché, et tu feras de nous ton patrimoine. » (Ex 34,6-9)

« Yhwh est exigeant »

Cet amour de Yhwh pour son peuple qui « supporte tout … sans rien laisser passer » est un amour qui ne s’accompagne d’aucune faiblesse, d’aucun compromis avec la faute,

« car le nom de Yhwh  est “exigeant”, il est un Dieu exigeant » (Ex 34,14). Le mot hébreu traduit ici par « exigeant » a souvent été traduit par « Jaloux ».

Nous savons, nous parents et/ou éducateurs, combien il difficile de trouver le ton juste.

On oscille entre le sévère aigri qui ne laisse rien passer parce qu’il ne supporte rien et  le gentil laxiste qui supporte tout parce qu’il laisse tout passer. Entre ces deux pôles, supporter tout et ne rien laisser passer, la voie de l’éducation est étroite et très personnelle. Yhwh ne nous donne pas de recettes ou un mode d’emploi tout fait.  Il se révèle ici comme celui qui « marche au milieu de nous » pour nous ouvrir le chemin entre ces deux pôles si difficiles pour ne pas dire impossibles à concilier.

La faute du peuple a permis la révélation de cette sollicitude de Yhwh et a fait entrer Moïse un peu plus dans cette intimité avec Yhwh, intimité qui va rayonner sur tout le peuple. Après 40 jours et 40 nuits « quand il descendit de la montagne, il ne savait pas, lui, Moïse, que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec Yhwh » (Ex 34,29).

A noter que le mot hébreu traduit ici par rayonnant signifie aussi cornu, ce qui explique que dans l’iconographie, Moïse soit souvent représenté avec des cornes.

« La gloire de Yhwh » Ex 40,34

Ce renouvellement de l’alliance et la mise en œuvre du projet engagent le peuple dans une construction qui nécessite la mobilisation des compétences artisanales et artistiques de tous. La construction est longuement détaillée dans les chapitres 35 à 40. Puis Moïse  réceptionne l’ouvrage, pose les tables de la Loi au cœur du sanctuaire ainsi que les chandeliers. Il couvre enfin l’Arche par un voile.
La nuée, symbolisant la présence de Yhwh, recouvre alors la Demeure. Si la nuée se levait, tout le peuple devait lever le camp et se mettre en route pour arriver un jour dans la « terre promise ».

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