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Poursuivons l’histoire de ce récit mythique sur les fondements de l’humain. Adam, le glaiseux et Eve, la Vivante, après avoir transgressé l’interdit de manger « le tout », d’être le « tout » et de juger « pour tous » « ce qui est bien et ce qui est mal », sortent d’un monde idéal de jouissance et d’innocence pour entrer dans un monde de défiance et de rivalité plus conforme à ce que nous connaissons.Livré à lui-même, hors de ce jardin d’Eden,  avec tout de même la protection vestimentaire donnée par Yhwh (Gn 3,21),
comment l’humain va-t-il se comporter ? 

Caïn et Abel , ou l’apparition de la violence – Gn 4

D’emblée, en quelques versets d’une grande sobriété, mais aussi, à y regarder de près, avec une grande finesse psychologique, l’auteur décrit les heurs et malheurs de la transmission de la vie.

« L’homme connut Eve sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit :
« J’ai procréé un homme, avec le SEIGNEUR. » (4,1)

L’expression connaître dans la langue biblique signifie avoir une relation sexuelle.
L’écrivain André Chouraqui, dans sa traduction de la Bible écrit plus crûment « Adam pénétra Eve ». La sécheresse de la phrase contraste avec les paroles jubilatoires d’Adam (Gn 2,23) quand il découvre Eve dans le jardin d’Eden. Là, sortie de ce monde de délices et de  jouissance, rien, pas un mot. Eve n’est plus reconnue comme isha, elle semble réduite à son sexe. La conséquence est immédiate, Eve non reconnue comme femme dans l’acte sexuel, ignore à son tour Adam comme père. Porteuse d’un enfant, elle se l’approprie entièrement en le nommant Caïn (j’ai acquis). En effet il y a un jeu de mot entre le nom Caïn et le verbe traduit ici par procréer, qui signifie aussi acheter, s’approprier. On pourrait aussi traduire « je me suis procuré un homme avec Yhwh ». Cette appropriation de l’enfant non seulement occulte totalement le père, mais elle fait de cet enfant, plus qu’un enfant-roi… un enfant-dieu, propriété de la mère. C’est mal-parti pour Caïn !

« Elle enfanta encore son frère Abel »(4,2)

On pouvait espérer que la venue d’un petit-frère rééquilibrerait les choses. Hélas le petit-frère est nommé Abel, c’est-à-dire « du vent »,  « de la buée ». Il n’a pas beaucoup de poids pour la mère, elle ne le voit qu’à travers Caïn, à ses yeux il n’existe qu’en tant que frère de Caïn.
Les deux frères travaillent, l’un Caïn en cultivant la terre, l’autre Abel en élevant des brebis. Puis arrive la fin de la saison et comme c’était la règle dans toutes les civilisations, chacun fait une offrande à Dieu avec les produits de sa production et là, patatras, Dieu agrée le don d’Abel, mais pas celui de Caïn. Caïn est furieux, son visage tombe (4,5) (nous on dit, il fait la gueule). Voilà que tout à coup il perd son statut d’enfant-roi, il est même supplanté par son petit-frère. Lui qui est tout pour sa mère alors que son frère n’est rien, se perçoit alors comme victime d’une injustice insupportable. Yhwh  perçoit le trouble de Caïn et vient lui parler :

« Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ?
Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ?
Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le. » (4.6)

Quel paradoxe ! Alors que Caïn devait apparaitre sûr de lui et dominateur dans sa famille, Yhwh le perçoit comme un être fragile, il  lui demande d’avoir confiance en lui, de rester droit dans ses bottes et ce n’est pas par ce qu’il pense que Dieu a un petit problème avec lui qu’il doit en être déstabilisé. S’il est sûr de lui qu’il relève la tête! Par contre, si sa conscience lui reproche quelque chose, si son don n’était pas désintéressé, c’est qu’il y a une « bête tapie à sa porte » qui risque de le dévorer et alors là il faudra engager un combat contre elle et essayer de  prendre le dessus.
Yhwh prend la peine de parler à Caïn et l’incite à faire un travail sur lui-même, à tomber le masque de cette pseudo-puissance insufflée par sa mère qui a projeté sur son fils aîné sa propre convoitise de toute-puissance. Convoitise dans laquelle il est lui-même empêtrée et qu’il doit maintenant combattre pour construire sa propre personnalité.

Mais pourquoi donc Yhwh prend-il le risque d’apparaître aussi injuste aux yeux de Caïn ?

C’est peut-être que Caïn, qui ne s’est pas affronté à l’autorité d’un père (face à Eve, Adam n’a pas fait le poids !), n’a pu bénéficier de cet indispensable obstacle à tous ses désirs qui permet à l’homme, par l’expérience de la frustration, de se connaître et de reconnaître les autres dans leur différence avec soi. En n’agréant pas son offrande, Yhwh lui offre d’une certaine façon la possibilité de porter un autre regard sur lui-même et sur son frère. Ce refus de l’offrande est pour Yhwh une autre façon de lui donner l’inter-dit qu’il n’a pas reçu de ses parents et ainsi  de créer un entre-deux, un espace de parole (Yhwh prend soin de lui parler ce qu’il n’a pas fait avec Abel) où la personnalité propre de chacun pourra se développer l’un face à l’autre.

Mais rien n’y fait, comme sa mère, Caïn transgresse l’interdit, il n’entend pas la parole de Yhwh, il disjoncte, le « monstre tapi en lui » l’envahit. Se sentant injustement méconnu, la violence de la « bête tapie » se porte sur son frère Abel, vers celui qui ne devrait pas exister, vers celui que Yhwh a reconnu à son dépend et qu’il faut donc supprimer.

Après ce meurtre, comme après la première transgression dans le jardin d’Eden, Yhwh cherche à renouer le contact avec le transgresseur avec une question « Où est ton frère ? » qui rappelle le « Où es-tu ? » adressé à Adam (3,9).  Mais Caïn, comme précédemment son père, est perdu, désorienté par la jalousie qui l’a envahi. La logique d’accaparement transmise par sa mère et l’absence du père l’empêche d’établir un lien entre lui et son frère. « Suis-je le gardien de mon frère ? », lien que justement l’interdit avait pour but de rétablir. L’irresponsabilité exprimée ainsi par Caïn est bien une négation de l’autre, elle est meurtrière.

Contrairement au poème de Victor Hugo et son célèbre « l’œil était dans la tombe et regardait Caïn », Caïn ne semble pas du tout gagné par la culpabilité. Un tel sentiment ne peut s’éprouver que si l’on a développé un certain sens de la responsabilité, ce qui ne semble pas être le cas de Caïn.

C’est alors que le sang de son frère qu’il a versé se retourne contre lui. Par ce meurtre, Caïn s’est détruit lui-même. Ce n’est pas Yhwh qui le maudit, mais la terre qui a recueilli le sang de son frère et qui ne peut plus désormais le nourrir. Il est condamné à l’errance et se retrouve à la merci de n’importe quel autre assassin de son calibre. Il commence  alors à prendre conscience des conséquences dramatiques de son geste et des risques qu’il encourt, il supplie alors Yhwh de le protéger. Mais Yhwh dans ce monde d’assassins dans lequel Caïn s’est lui-même plongé ne peut pas faire grand-chose si ce n’est de dissuader les autres meurtriers éventuels de s’en prendre à Caïn, en les menaçant d’une vengeance « sept fois » plus grande. Mais cette menace, seule protection trouvée par Yhwh pour sauver la peau de Caïn dans ce monde sans interdit, va enclencher la spirale de la violence. Pour Caïn le facteur multiplicateur de la violence est de un à sept, mais quelques générations suivantes, avec son descendant Lamek  le facteur passe de un à soixante-dix-sept.

«  Oui, Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois. » (4,24)

Anthropologie de l’emballement de la violence humaine

Ce récit mythique illustre bien le phénomène d’emballement de la violence dans les sociétés humaines. Constat qui sera le point de départ de toute l’œuvre de l’anthropologue René Girard.

Cette violence trouve sa source, dit-il, dans le désir mimétique de l’homme; ce désir qui est animé moins par la conquête d’un objet précis que par le bonheur supposé de l’autre procuré par cet objet qu’il possède. L’objet de la convoitise glisse de la conquête d’une chose pour elle-même à celle du bonheur de  l’autre. Ce phénomène du mimétisme dans le désir est nécessaire et efficace dans le développement psychique de l’enfant qui pourra se construire en essayant de faire tout comme son père, sa mère, son frère…mais il est aussi très dangereux. En présupposant que l’autre est plus heureux que soi, qu’il bénéficie d’avantages dont il est lui-même privé, il va induire la rivalité dans les rapports humains. Et cette rivalité peut dégénérer très facilement et allumer un incendie que la satisfaction matérielle, l’obtention de l’objet convoité sera en soi incapable d’éteindre. La violence alors s’emballe et prend une tournure totalement irrationnelle dans une sorte de « tous contre tous » totalement ingérable.
René Girard émet l’hypothèse que les premières sociétés humaines ont probablement disparues ainsi et ce jusqu’à la découverte miraculeuse… du sacré et du sacrifice qui va transformer cette violence des hommes. D’un « tous contre tous », destructeur pour le groupe, le sacrifice canalisera cette violence en un «  tous contre un » qui sacrifiera une personne, de préférence incapable d’être vengée, pour rétablir la paix dans le groupe.

Autour de cette problématique de la violence, il a ainsi mis en évidence les ressorts violents et méconnus du sacré dans toutes les civilisations. Il découvre en étudiant les récits bibliques, dans le cadre de sa recherche sur cette problématique, comment cette violence du sacrifice, toujours nécessairement voilée pour assurer son efficacité, fut mise en lumière, dévoilée par le judaïsme après un long et extraordinaire cheminement, puis comment à sa suite le christianisme a traité cette violence non pas en évacuant le sacré, en jetant le bébé avec le bain mais en le retournant complètement. La violence ainsi révélée et retournée par ce basculement du sacré qui prendra l’image du pardon devient alors une force de vie et non plus une force de mort.

C’est ainsi qu’à l’autre bout de la Bible, après des siècles d’une lente mutation sous l’impulsion des prophètes, dans les Evangiles, Pierre demandera à Jésus s’il faut pardonner jusqu’à sept fois (Caïn inversé) et Jésus lui répondra (Mt 18,22) jusqu’à soixante dix fois sept fois (Lamek inversé).

La découverte qu’a fait René Girard du retournement du sacré dans la Bible l’a amené à développer une œuvre importante sur le plan théologique et philosophique, dont les applications concrètes sont très nombreuses et fructueuses aussi bien dans le domaine de l’éducation, du management d’entreprise, du traitement des médias, de la politique,…Œuvre dont il assume parfaitement le caractère tranchant et apologétique qui lui est reproché par une certaine intelligentsia qui a parfois tendance à conditionner la valeur d’une pensée à l’affichage d’un athéisme bon teint et consensuel.

Revenons à Lamek, qui se venge « soixante-dix-sept fois » et « vécut en tout sept cent soixante-dix-sept ans » (5,31) (il y a sans doute un lien symbolique entre ces chiffres !). La violence se multiplie et se répand sur la toute la terre. Mais il y a aussi des développements plus positifs ; chacun des enfants de Lamek va se spécialiser et développer des techniques pour prendre en main la création : ainsi  Yabal avec l’élevage, Youbal avec la musique et Toubal-Caïn avec l’artisanat et la maîtrise des matériaux.

Nouvelle descendance d’Adam – Gn 5

Après la mort d’Abel, Adam et Eve ont un nouvel enfant qu’ils nomment Seth, « car Dieu m’a suscité une autre descendance à la place d’Abel, puisque Caïn l’a tué ». (4,25). Les bases pour cet enfant son nettement plus saines.

Tout d’abord Eve en nommant ses fils passe d’un « j’ai acquis » pour Caïn  à  un « Dieu a suscité » pour Seth, l’appropriation a disparu pour laisser place à une sorte d’éveil à l’altérité. Par ailleurs cet enfant est nommé par sa mère mais aussi par son père (5,3), ce qui n’était pas le cas pour Caïn. Il est bien l’enfant du couple. Les meilleurs auspices de cette naissance semblent porter du fruit :

« On commença dès lors à invoquer Dieu sous le nom de Yhwh »(4,26)

Cependant cet espoir d’amélioration semble fragile car le choix des noms entre les deux généalogies, celle de Caïn (4,17-26) et celle de Seth (5,1-32),  ont bien des ressemblances ; ils sont bien tous du même acabit, à part peut-être un descendant de Seth, un certain Noé (5,30) dont la racine du mot signifie « consoler ».  Mais globalement la violence continue à se répandre.

Le déluge ou la tentation de Yhwh de mettre fin à sa création – Gn 6-8

Cette violence va même prendre des proportions telles que Yhwh s’interroge sur le bien-fondé de sa création. La goutte qui va faire déborder le vase c’est l’usage que font les grands de ce monde, des jeunes filles. Leur beauté même, représentative des merveilles de sa création devient source de violence par la convoitise des puissants, des géants de ce monde. Par leur pouvoir sur les autres hommes et l’exercice de leur supériorité, ils pensent pouvoir s’accaparer la beauté elle-même. Mais l’emprise ainsi exercée sur ces jeunes personnes conduit à la négation même de ces personnes et finalement à la destruction de cette beauté. La création toute entière est atteinte dans son principe. La violence et la convoitise des hommes font échec au  projet, au fondement  de la beauté voulue par le créateur. Comme pour Caïn, Dieu semble impuissant à enrayer cette évolution funeste de l’humanité. L’échec est cuisant, les menaces qu’il avait proférées à d’autres meurtriers éventuels pour protéger Caïn, non seulement n’ont pu enrayer la violence, mais elles l’ont multipliée.
A noter que dans ces versets (6,1-4), sans doute très anciens, le récit reprend pour l’unique fois, l’image de relations sexuelles entre dieux et humains, image si courante dans les récits mythiques des civilisations environnantes, pour apporter un enseignement bien particulier. Il y a bien des êtres supérieurs, mais ces êtres supérieurs bien que qualifiés de fils de dieux ne sont pas du tout reconnus par Yhwh comme émanant d’une divinité. Leurs actes font obstacles à son projet et cette domination des plus puissants sur les autres humains est très mal perçue. Tant et si bien que finalement Yhwh se repent (le terme utilisé ici est très fort, c’est celui qui est utilisé pour signifier la marche arrière d’un homme après son péché pour repartir sur de meilleures bases) d’avoir créé le monde et décide d’effacer son œuvre qui ne correspond pas à ce qu’il souhaitait.
Cependant un homme Noé qui a trois enfants, Sem, Cham et Japhet, semble faire exception  sur terre, en effet il avance dans la bonne voie.

Le récit nous emmène alors dans un nouveau projet de Yhwh qui va se dérouler en deux temps, une première phase de destruction ou plutôt de dé-création et une seconde de reconstruction ou plutôt de re-création.

Contrairement à ce qui est souvent dit, le déluge n’apparaît donc pas comme un acte brutal, colérique de Dieu qui se vengerait des hommes qui ne lui ont pas obéi, mais plutôt comme une volonté très calculée d’Elohim de faire une remise à zéro de sa création pour reprendre son chantier et cette fois, nous le verrons, en prenant en compte la violence structurelle du cœur des hommes.

Ce projet nécessite un long travail de préparation ; Elohim ne part pas de rien, il intervient en tant qu’architecte et maître d’œuvre, il fait un plan très précis d’un grand bâtiment à trois étages recoupés en compartiments destinés à accueillir tout ce qui peut être sauvé de sa première création pour résister à l’invasion des eaux qu’il projette. Des talmudistes ont fait remarquer que les trois dimensions de ce bâtiment, trois cents coudées de longueur, cinquante de largeur et trente de hauteur sont des combinaisons des quatre chiffres associés aux quatre lettre de Yhwh (10,5,6,5). Ce bâtiment est donc associé au nom de Yhwh. La réalisation de ce travail est confiée à Noé qui en est le destinataire.

Le travail une fois terminée, Dieu explique à Noé l’objectif final de cette opération :

« J’établirai mon alliance avec toi »(6,18)

Son projet est bien de faire repartir de zéro l’ordre originel du monde avec à sa tête  un homme juste, Noé.

Il peut dès lors mettre à exécution son projet de dé-création. Les eaux qu’Elohim avait faites refluer pour laisser la place à la terre lors de la création, sont libérées et font disparaître la terre ferme et toute la vie qui y était.

Les détails très minutieux et la structure parfaitement symétrique de ces deux phases de dé-création et de re-création ainsi que les mentions d’un nombre de jours très précis dans chacune des étapes traduisent la parfaite maîtrise du créateur dans ce processus, ravageur et catastrophique dans un premier temps, constructif et pacifique dans le second. L’image de la colombe qui tient dans «  son bec un frais rameau d’olivier » (8,11) utilisé dans ce récit pour signifier le retournement du processus de destruction violent en construction pacifique est devenu depuis le symbole de la quête de la paix dans un contexte dramatique ou conflictuel.

Au terme de ce processus, Dieu invite Noé à sortir de l’arche, il ne peut rester dans ce bâtiment de Yhwh où il était en sécurité ; comme Adam et Eve sortis du jardin d’Eden, il est invité à repeupler la terre, à être « fécond et prolifique». La similitude des termes utilisés pour cette nouvelle création avec la première, est très frappante, elle fait d’autant plus ressortir des petites différences lourdes de conséquence.

« Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre. Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux du ciel. Tout ce qui remue sur le sol et tous les poissons de la mer sont livrés entre vos mains.
Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture comme déjà l’herbe mûrissante,
je vous donne tout. » (9,1-3)

 Dieu renouvelle son don total à l’humain de toute la création. Mais la domination des hommes sur les animaux, douce et pacifique dans la première création s’accompagne désormais d’une certaine violence.  Les hommes dans le jardin d’Eden étaient végétariens, désormais ils seront carnivores, ils pourront aussi se nourrir de la viande animale. Le sacrifice que fait Noé sur un autel dès sa sortie de l’Arche est un holocauste, c’est-à-dire qu’un animal y est entièrement brulé. Le premier sacrifice de la Bible apparaît bien dans un contexte où la violence des hommes doit trouver un exutoire pour permettre la pérennisation de la création

En effet entre les deux créations, Yhwh a pris acte que « le cœur de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse » (8,21). Entre la première et cette seconde création, le cœur de l’homme n’a pas fondamentalement changé. Or les réponses qu’il avait tenté d’apporter pour protéger Caïn n’ont fait que multiplier cette violence et finalement, comme il l’a fait avec le déluge, laisser le cosmos se déchaîner pour contrer la violence des hommes n’est pas non plus une solution. Aussi décide-t-il de maintenir le fonctionnement de l’univers et  le don qu’il en a fait à l’homme malgré leur violence. C’est la promesse qu’il fait à Noé et qu’il officialise par une alliance dont le signe sera l’arc en ciel qui se déploie dans les cieux pour enrayer les fuites possibles de la voûte céleste qui risqueraient à nouveau de noyer la terre. Il semble donc  concéder  un certain champ à la violence de l’humain. Toutefois il pose à nouveau des limites à cette violence,

« Toutefois vous ne mangerez pas la chair avec sa vie, c’est-à-dire son sang. Et de même, de votre sang, qui est votre propre vie, je demanderai compte à toute bête et j’en demanderai compte à l’homme : à chacun je demanderai compte de la vie de son frère.
« Qui verse le sang de l’homme, par l’homme verra son sang versé ;
car à l’image de Dieu, Dieu a fait l’homme » (9,4-6)

Les conclusions de ce récit du déluge sont riches d’enseignement :
le don fait à l’homme de la création est définitif  et inconditionnel. Après la lecture de ce passage on ne doit plus interpréter les catastrophes naturelles comme une punition ou une vengeance de Dieu. Dieu lui-même s’est interdit définitivement et unilatéralement de le faire quel que soit le comportement des hommes.
la violence fait intrinsèquement partie de l’humain, il n’y a pas à culpabiliser de sentir en soi de la violence, mais cette violence il va falloir que l’homme, fait à l’image de Dieu, apprenne à la contrôler, sinon elle se retournera contre lui.

 Les premiers pas titubants de la nouvelle vie sur terre – Gn 9, 20-28

Le récit qui suit est assez étrange. Après le caractère grave et solennel de cette alliance de Dieu avec Noé et le redémarrage de l’humanité avec ses trois enfants, Sem, Cham et Japhet, chargés de repeupler toute la terre, on tombe tout à coup dans un petit récit scabreux, tragi-comique apparemment parfaitement anecdotique. Noé sorti de l’arche, s’est attelé à maîtriser la culture de la vigne et les techniques de la vinification. Il a si bien réussi qu’il se retrouve saoul et nu dans sa tente. Son second fils Cham le voit dans cet état et va tout de suite le raconter à ses frères. Ceux-ci refusent de regarder la nudité du père et  « marchant à reculons, ils couvrirent la nudité de leur père » (9,23). A son réveil, Noé maudit son fils Cham.

Quel sens donner à ce récit concis, un peu elliptique, et pour tout dire assez énigmatique ?

Comme toujours dans la bible, il y en a plusieurs possibles.

Le plus facile à comprendre est que le fils apercevant son père en situation de faiblesse, nu et saoul, en profite pour le faire tomber de son piédestal en le montrant ainsi à ses frères. Probablement cherche-t-il ainsi à capter à son profit l’autorité du père déchu.
Mal lui en a pris, car comme indiqué plus haut la violence se retourne contre son auteur : en ne respectant pas son père dans sa fragilité, ses enfants ne le respecteront pas non plus et en voulant s’arroger le pouvoir du père, il entraînera au contraire ses enfants dans la servitude.

Autre interprétation donnée dans le talmud, l’expression « voir la nudité » équivaut à avoir une relation sexuelle et « la nudité du père » c’est la nudité du corps de sa femme. Le texte évoquerait alors un inceste entre Cham et sa mère …  Là aussi ce serait pour prendre la place du père et capter son autorité. La Bible aurait illustrée ainsi de façon très concise, bien avant Freud, le problème de l’Œdipe.

Ce récit précède la répartition des populations sur terre, issues des trois enfants de Noé (Ch.10) et cet épisode tendrait à expliquer pourquoi les populations descendantes de Cham sont plus particulièrement violentes: ainsi les Cananéens, les habitants de Sodome et Gomorrhe, et surtout ce Nemrod, terrible chasseur (10,9). [Ce verset de la bible a donné notre expression populaire « grand chasseur devant l’éternel »]. La chasse ne fait pas franchement partie du projet initial, doux et harmonieux, du Créateur. Nemrod affirme sa puissance et sa force, face à Dieu. Il est l’ancêtre de ceux qui vont bâtir les grands empires Assyriens et Babyloniens qui domineront et asserviront le monde avant d’être eux-mêmes balayés.

La tour de Babel ou la tentative d’uniformisation des populations – Gn 11

L’histoire qui suit cette dispersion des populations sur toute la terre, est celle de « La tour de Babel ». Après le récit du jardin d’Eden, le meurtre de Caïn et le déluge, il est le quatrième et dernier grand tableau du récit mythique biblique sur les fondements de l’humanité. Il touche une problématique essentielle qui est celle de la diversité des populations et de leur possibilité de compréhension entre elles par le biais du langage.

La question de départ est celle-ci: comment se fait-il que les nations dispersées sur la terre ne parlent pas la même langue et n’arrivent pas à se comprendre ?  Il y a bien là une anomalie qu’il faut tenter d’expliquer.

La réponse donnée par la Bible, réponse qui n’a bien entendu aucune prétention scientifique est très originale et surprenante. Elle lie la question du langage et de sa diversité à travers le monde à une lutte contre l’uniformisation et le despotisme.

Les nations sont donc dispersées sur toute la terre et parlent au départ toutes la même langue. Mais cette dispersion a un aspect anxiogène pour chacune de ces populations : on n’est plus les seuls à compter, il y a des populations bien différentes qui peuvent aussi avoir des instincts de dominations. Le mieux serait de s’unir, de ne faire qu’un seul peuple et ainsi nous serons plus forts (… contre qui ?)

« Allons ! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. » (11,4)

On perçoit que le point de départ, le moteur de ce projet d’unification, de regroupement fusionnel de toutes les populations en un, est la peur. On voit bien de nos jours combien les personnes à l’identité psychique encore fragile ont besoin pour se rassurer de trouver un groupe, une bande auxquels ils pourront totalement s’identifier. C’est le réflexe du repli identitaire, où des personnes faute de savoir exister par elles-mêmes, de se poser simplement avec ses particularités propres sans se sentir agressé par la différence de l’autre, cherchent à se rassurer, à s’affirmer, à  « se faire un nom sur la terre » pour subsister par le biais d’une appartenance.

Ce réflexe d’appartenance paraît légitime et l’idée de s’atteler tous ensemble à construire une cité commune, bien ordonnée parait à première vue plutôt positive. Cette entraide, cette solidarité dans le travail pourraient même être les prémices d’un nouvel ordre mondial harmonieux qui rassurerait tout le monde.

Pourtant ce projet ne plaît pas du tout à Yhwh.

Alors qu’un peu plus haut, face à Nemrod et l’affirmation effrontée de sa violence, Il n’était pas intervenu respectant la promesse qu’il a faite à Noé, là, alors qu’il n’y a apparemment aucune manifestation de violence, Il  réagit vivement. Il ne veut pas, pour rien au monde que ce projet aboutisse et il trouve un moyen astucieux, non violent, pour mettre fin au projet : introduire la confusion (c’est le sens du mot Babel) dans le monde en brouillant toutes les langues !

Qu’y a-t-il de potentiellement si dangereux dans ce projet de regroupement des forces de chacun, qu’y a –t-il de si néfastes à vouloir ne faire « qu’un peuple et qu’une langue »(11,6)   ?

L’histoire nous enseignera hélas tous les malheurs qu’ont entraînés les projets mégalos d’uniformisation du monde.

Ces projets sont d’autant plus dangereux qu’ils s’opèrent avec la complicité des populations fragiles qui sont ravies dans un premier temps de s’aliéner en étant tous ensemble dans le même moule, en faisant tout pareil et tel des esclaves, ils vont mouler des briques (11,3) toutes pareilles, en mettant à leur tête un chef qui touchera le ciel (sommet ou chef est le même mot en hébreu).

Dans ce projet, non seulement la liberté, la personnalité de chaque individu et sa créativité propre sont en danger en se perdant dans l’anonymat d’une foule, mais cette foule concentrée de toutes les frustrations, cherchera à se donner un chef qui les dominera, les réduira à l’esclavage pour s’élever jusqu’au ciel.

On n’a pas besoin de se creuser beaucoup la cervelle pour voir dans cette tour qui monte au ciel un symbole phallique de la puissance. Pour Yhwh, tout est préférable à cette uniformisation qui tournera fatalement à la négation de l’individu au profit d’une exaltation de la foule et ouvrira ainsi la porte à toutes les formes de despotisme.

La solution que trouve Yhwh n’est certes pas idéale car elle va introduire de la confusion, de la non-compréhension et des conflits potentiels entre les nations, mais en mettant un frein au développement de pseudo- accords entre les peuples, qui ne seraient qu’une pseudo-unité, une uniformisation destructrice de toutes les diversités, elle protège la liberté et la créativité des hommes dont le destin est d’être à l’image de Dieu et non des numéros dans une masse informe. Yhwh préfère prendre le risque de la non-compréhension. Les confusions, les conflits sont somme toute préférables à la destruction des différences. Ils ont au moins l’avantage de faire émerger les différences d’être un recours contre les tentatives de domination.

Une autre scène, beaucoup plus loin dans la Bible (Ac 2,1-11) fera le pendant de cette confusion si nécessaire pour sauvegarder la diversité.

Quelques jours après la mort de Jésus, ses disciples réunis en son nom se mettent à parler toutes sortes de  langues et à la stupeur des foules venues de tous les pays à Jérusalem, où chacun, parlant pourtant une langue différente, comprend parfaitement le discours de ces hommes, chacun dans sa propre langue.

«  Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle? » (Ac 2,8).

Lors de cette fête de la Pentecôte, par l’advenue de l’Esprit, la communion entre les hommes se réalise dans le respect des différences. La Parole de Dieu loin d’agréger les hommes par une adhésion inconditionnelle, par voie d’autorité, à un contenu uniforme, fait briller de mille éclats la personnalité et l’intelligence de tout un chacun, elle pénètre le cœur de tout homme à travers sa propre langue, sa propre culture. Le miracle de cette Parole est d’avoir surmonté la confusion pour créer l’unité dans la multiplicité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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