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Isaac et Rebecca face au danger de la gémellité (Gn 25).

Après l’épisode célèbre du « sacrifice d’Isaac » (Ch. 22) que nous avons étudié la dernière fois, la Bible ne nous rapporte que peu de choses sur cet Isaac, fils d’Abraham porteur de la promesse: nous avons lu (Ch. 24) ce long et beau récit où Abraham, en quête d’une femme pour son fils, envoie son serviteur au pays de ses parents, lequel soutenu par la Parole de Yhwh, accomplit sa mission et ramène Rebecca qui « était très charmante à voir » (Gn 24,16) à Isaac.

« Isaac l’aima et fut réconforté après la disparition de sa mère » (Gn 24,67)

Le texte nous précise que Rebecca était au départ stérile, par là il veut bien faire ressortir que, comme pour Sara, la fécondité vient de Yhwh (Gn 25,21). Mais une fois enceinte, une grossesse très pénible annonce la présence en son sein de jumeaux. La gémellité était le plus souvent perçue dans ces temps anciens comme un mauvais présage, un signe annonciateur de violence par la rivalité entre deux « mêmes » (dans certaines civilisations pour conjurer cette violence latente, on sacrifiait un des deux enfants).
Isaac et Rebecca vont devoir affronter les dangers de cette rivalité annoncée dès la grossesse et la Parole de Yhwh prédit même que cette rivalité se terminera par une lutte entre deux peuples où le plus petit aura finalement le dessus sur le plus grand,  « et le grand servira le petit » (Gn 25,23).
Ce verset illustre ce renversement paradoxal des lois de la Vie que nous rencontrerons souvent tout au long de l’histoire Biblique jusqu’aux paroles de Jésus qui réaffirmera clairement ce paradoxe : « Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers » (Mt 20,16)

Les deux enfants naissent et avec cet art des jeux de mots typiquement bibliques, le premier est nommé Esaü, car il est tout velu et le second Jacob car il tenait son frère par le talon. On peut y lire déjà un premier signe annonciateur de la future domination du second sur le premier, où le plus faible collant aux basques de son aîné, s’appuiera sur le point faible du fort, son « talon d’Achille » pour prendre le dessus.

Cette rivalité alimentée par leur différence de caractère est exacerbée par les préférences explicites des parents :

« Esaü était un chasseur expérimenté qui courait la campagne ;
Jacob était un enfant raisonnable qui habitait sous les tentes.
Isaac préférait Esaü, car il appréciait le gibier ; Rébecca préférait Jacob » (Gn 25,27)

Un jour l’occasion pour Jacob de supplanter son frère se présente (Gn 25,29-34). Le puissant chasseur Esaü arrive épuisé de la chasse alors que lui, homme d’intérieur, était en train de cuisiner. La fragilité du fort c’est cette impatience qui lui fait perdre toute clairvoyance. Jacob en profite, se met humblement à son service, lui offre le plat de lentilles qui sur le feu dégageait une odeur très appétissante…en contrepartie de son droit d’aînesse. Esaü dans sa boulimie accepte le marché. Ce désintérêt d’Esaü pour son droit d’aînesse n’est pas perçu par l’auteur du texte comme un signe positif de désintéressement mais plutôt comme une légèreté d’esprit tout à fait dommageable.

Renouvellement de la Promesse à Isaac (Gn 26)

Ce chapitre est le seul consacré spécifiquement à Isaac. On y retrouve des épisodes très similaires à certains événements racontés sur son père Abraham :

– il doit supporter une famine mais il bénéficie du soutien de Yhwh qui demeure à ses côtés et lui renouvelle la promesse dans les mêmes termes qu’avec Abraham : une terre, une descendance infinie, une bénédiction éternelle avec toujours cette expression qui au-delà d’Isaac ouvre le champ de la bénédiction à toute l’humanité :

« je donnerai à sa descendance toutes ces terres et, en elle, se béniront toutes les nations de la terre » (Gn 26,3)

– on retrouve le même épisode scabreux où il fait passer sa femme pour sa sœur. Cela nous parait assez tordu mais c’était sans doute une manœuvre assez classique dans les relations entre clans!

les effets de cette bénédiction de Yhwh sont les mêmes:

« il devint un grand personnage ; il continua à s’élever jusqu’à atteindre une position éminente. Il devint propriétaire d’un cheptel de petit et de gros bétail, et d’une nombreuse domesticité. » (Gn 26,14)

– cette réussite suscite la jalousie de ses voisins Philistins mais Yhwh est là pour le protéger :

« ne crains pas, car je suis avec toi » (Gn 26,23)

elle suscite aussi la crainte et le respect et comme Abraham (Gn 21), Isaac va pouvoir faire un pacte avec Abimélek, son puissant voisin, à Beer-Shéva.

Ce chapitre se termine cependant par une ombre au tableau : les femmes que prend son fils Esaü « rendirent l’ambiance pénible à Isaac et à Rébecca ».

Le coup tordu de Rebecca pour que Jacob supplante Esaü (Gn 27)

Après l’épisode du plat de lentilles, ce chapitre fait le récit détaillé d’un coup encore plus tordu, dont Rebecca assume la responsabilité afin que Jacob « supplante » Esaü (encore un jeu de mot en hébreu entre « Jacob » et « supplanter »).
Isaac devenu vieux et aveugle, mais gardant tout de même un bon appétit veut avant de mourir -il vivra en fait encore longtemps- donner sa bénédiction à son ainé, son préféré Esaü et lui demande au préalable d’aller chasser et de lui préparer un bon repas de gibier.

Rebecca qui a tout entendu et qui veut que ce soit son préféré à elle, son Jacob, qui soit le bénéficiaire de cette bénédiction, prépare elle-même ce repas de gibier et demande à Jacob de le présenter à son père en se faisant passer pour Esaü, une peau de bête le recouvrant pour simuler les poils de son frère !!!
Bien qu’Isaac se soit montré à un moment donné un peu méfiant, le stratagème fonctionne et lorsqu’Esaü revient, Jacob a déjà reçu la bénédiction. Emporté par la colère, Esaü, devant ses amis prévient que dès que son père sera mort, il tuera Jacob. Ces propos revenus aux oreilles de Rebecca incitent cette dernière à tenter d’éloigner Jacob. Elle utilise alors un autre stratagème qui va très bien marcher auprès d’Isaac. Elle se plaint auprès de lui des femmes d’Esaü (Gn 27,46) -c’est au moins un point où ils sont d’accord- et lui suggère que ce serait bien que Jacob prenne femme ailleurs. Isaac donne alors l’ordre à Jacob de partir chercher une femme chez Laban, son oncle, au pays d’Aram.
Rebecca fait coup double car non seulement Jacob est hors de portée d’Esaü, mais ce dernier comprenant que ses parents n’apprécient pas tellement ses femmes, va pour leur plaire en prendre une autre, sa cousine, la fille d’Ismaël (Gn 28,9).

Le Songe de « l’échelle de Jacob » (Gn 28).

Jacob part donc du pays de Canaan pour officiellement aller chercher une femme mais aussi plus secrètement pour fuir les menaces de son frère dupé par lui et sa mère. En route,

« Il fut surpris par le coucher du soleil en un lieu où il passa la nuit.
Il prit une des pierres de l’endroit, en fit son chevet et coucha en ce lieu. Il eut un songe : voici qu’était dressée sur terre une échelle dont le sommet touchait le ciel ; des anges de Dieu y montaient et y descendaient.
Voici que Yhwh se tenait près de lui » (Gn 28,11)

Ce simple récit du songe de Jacob est très célèbre, il fut le sujet de nombreuses illustrations et peintures (Chagall) et fut l’objet de multiples interprétations.

Une expérience de la transcendance

La représentation de Dieu que se font naturellement les humains est celle d’une puissance assez menaçante qui nous domine du haut du Ciel, d’un lieu totalement inaccessible. Et voilà qu’une passerelle entre le Ciel et la Terre apparait à Jacob, que des anges, c’est-à-dire des messagers de Dieu descendent sur terre puis remontent aux cieux. Un pont est donc établi entre le Ciel et la Terre, une échelle nous est donnée pour « passer » de l’un à l’autre. Cette échelle est bien arrimée aux deux extrêmes. Est-ce un signe pour nous dire que pour accéder au ciel, il faut d’abord s’ancrer solidement sur cette terre qui nous est donnée ? Avoir les pieds sur terre nous rendrait le ciel plus accessible. Il y a comme un courant qui passe entre le divin et l’humain avec ces mouvements de descente et de montée qui se succèdent alternativement.
Jacob en fait concrètement l’expérience, il rencontre le divin, il a vu les anges circuler entre la terre et le ciel et il s’en trouve bouleversé à son réveil, en redescendant sur terre. On sait combien certains songes peuvent marquer profondément et changer le cours d’une vie.

La veille, déstabilisé, chassé de chez lui, marchant vers l’inconnu, Jacob se réveille maintenant conforté par ce rêve où Yhwh, le Dieu d’Abraham et d’Isaac, s’est tenu à ses côté, a renouvelé la promesse faite à ses pères et certifié qu’il pourrait revenir un jour chez lui (28,15).
Fortement impressionné, il utilise la pierre sur laquelle il avait posé sa tête pour, selon les pratiques religieuses courantes de l’époque, monter une stèle et la consacrer en versant de l’huile dessus (oindre), en tant que « maison de Dieu » Gn 28,19 (Bethel en hébreu). (Faut-il voir une allusion à ce passage quand Jésus dit qu’il n’a pas de pierre où reposer sa tête (Mt 8,20), c’est-à-dire pas de temple?).
En s’engageant à offrir la dîme (Gn 28,22) de tout ce qu’il recevra, Jacob reconnaît le don de Dieu, reconnaissance dont on a vu l’importance la dernière fois avec le « sacrifice d’Isaac ». Cela lui permet de poursuivre sereinement sa route.

Jacob victime des manigances de son oncle Laban (Gn 29, 1-30)

Sur la route avant d’arriver à Harrân, il tombe sur trois troupeaux au repos, couchés au bord d’un puits en attendant que l’on fasse rouler la grosse pierre qui le ferme. Arrive une belle bergère avec son troupeau, aussitôt Jacob s’empresse de rouler la pierre et fait boire les bêtes de cette jeune fille qui s’avère être justement la fille de Laban. Jacob la prend dans ses bras en pleurant d’émotion. Ils s’en vont ensemble chez Laban. Jacob se met alors au service de ce dernier. Après un mois Laban lui demande ce qu’il souhaite comme salaire. Jacob amoureux de Rachel propose sept ans à son service pour obtenir Rachel comme épouse. L’accord est conclu.

« Jacob servit sept ans pour Rachel, et ils lui parurent quelques jours tant il l’aimait » (Gn 29,20)

A l’issue de ces sept années, Laban organise un banquet pour la noce. A l’instar de sa sœur Rebecca qui avait substitué Jacob à Esaü, Laban, tout aussi retors que sa sœur, substitue dans le lit de la nuit de noce de Jacob, Léa l’aîné à Rachel la cadette. Jacob tombe des nues au réveil : « Et au matin… surprise, c’était Léa ! (Gn 29,25)

Jacob, berné, se plaint mais Laban se justifie par la nécessité de respecter la coutume qui veut que l’aîné se marie avant la cadette. Il lui propose alors de lui donner aussi Rachel contre sept années supplémentaires à son service. Jacob décidément très amoureux de Rachel accepte.

Femmes en compétition pour donner des enfants à Jacob (Gn 29,31- 30,24)

S’instaure alors fatalement une rivalité entre les deux sœurs/épouses. Les 12 garçons qui vont naître de cette compétition seront les ancêtres des douze tribus d’Israël qui porteront leur nom!
Au départ Léa la mal-aimée est féconde tandis que Rachel la bien-aimée est stérile.
Léa donne naissance à quatre garçons Ruben, Siméon, Lévi et Juda.

Voyant qu’elle ne donnait pas d’enfants à Jacob, Rachel devint jalouse de sa sœur. Elle dit à Jacob : « Donne-moi des fils ou je meurs ! » (Gn 30,1)

Évidemment Jacob n’y peut rien, alors Rachel donne à Jacob sa servante Bilha pour qu’elle accouche « sur ses genoux »; on a vu que Saraï avec Hagar avait déjà fait appel à une GPA (Gestation Pour Autrui), pratique biblique ancestrale permettant à une femme d’avoir un enfant par le biais d’une autre femme, pratique considérée de nos jours par certains comme archaïque et par d’autres comme très moderne !). Bilha donne naissance pour le compte de Rachel à deux garçons Dan et Nephtali.

Léa devenue à son tour stérile imite sa sœur et donne à Jacob sa servante à elle Zilpa pour deux nouvelles GPA, qui donnèrent naissance à Gad et Asher, le septième et le huitième garçon de Jacob.
Ce n’est pas fini (on en est à 4-0 dans le match direct Léa-Rachel et 2-2 via la GPA … il faut suivre !) :

Dans cette compétition vient se greffer alors une tentative de dopage de la part de Rachel qui achète à Ruben, le fils ainé de Léa, une plante hallucinogène à laquelle on prêtait des propriétés aphrodisiaques et des vertus fertilisantes, la mandragore, appelée aussi « pomme d’amour ». Léa lui cède le fruit en échange d’une nuit passée avec Jacob… et c’est Léa qui redevient féconde ; elle donne à Jacob deux nouveaux garçons Issakar et Zabulon, ainsi… que sa première fille, Dina.
A la fin des fins Rachel devient « miraculeusement» enceinte (dans la Bible on n’utilise pas ce terme de miraculeux, on dit plus joliment « Dieu se souvint de Rachel » (Gn 30,22). C’est ainsi que Rachel donne enfin un fils Joseph dont on peut comprendre pourquoi il fut le préféré de Jacob!

Ruse de Jacob pour se dégager de l’emprise de Laban (Gn 30, 25-43).

Cette naissance de Joseph semble avoir enclenché chez Jacob un fort désir d’autonomie, il demande donc à Laban de partir avec femmes et enfants. Mais Laban qui a bien perçu qu’il s’était considérablement enrichi grâce à Jacob – béni par Dieu- ne veut pas le laisser partir. Il lui demande alors ce qu’il souhaite comme salaire pour rester. Jacob ne veut rien ou plutôt si une chose : que Laban lui cède tout agneau moucheté ou tacheté ainsi que les chevreaux du même type, autrement dit tous les rebuts de peu de valeur. Laban accepte ce marché qui lui permet de garder ce précieux collaborateur sans perdre grand-chose, d’autant qu’il va s’organiser dès le lendemain pour ne rien perdre du tout, en faisant lui-même le tri des bêtes mouchetées et tachetées pour les mettre hors de portée de Jacob !
Mais c’était compter sans l’astuce de Jacob et la bénédiction de Yhwh. Jacob va mettre au point un mode de sélection génétique très original – peu scientifique à nos yeux, mais apparemment très efficace – qui consiste à accoupler les meilleures bêtes devant des baguettes rayées de différentes essences. Résultat les meilleures bêtes mettent bas des petits rayés et les moins bonnes restent à Laban! Et c’est ainsi que Jacob s’enrichit très rapidement au détriment de son oncle.

Où ça tourne vinaigre entre le beau-père et le gendre (Gn 31)

Evidemment les fils de Laban deviennent furieux et Jacob se trouve affronté une nouvelle fois à la violence de celui ou de ceux qu’il a bernés. En songe il reçoit l’ordre de repartir chez lui. Il en parle à ses épouses qui sont d’accord et prennent son parti contre leur père et leurs frères.
Ils décident donc de s’enfuir en cachette pendant que Laban serait occupé par la tonte des brebis. Sans prévenir Jacob, Rachel s’empare des statuettes des dieux de sa famille.
Le troisième jour après leur départ, Laban est prévenu. Furieux, il se met immédiatement à leur poursuite et au bout de sept jours arrive à proximité de leur camp. Mais en songe il reçoit un ordre « Garde toi de rien dire à Jacob en bien ou en mal. »(Gn 31,24). Autrement dit laisse le tranquille. Laban va tout de même le voir pour lui reprocher de s’être enfui comme un voleur, alors que bien sûr ils auraient fait une grande fête pour son départ (Humm !!!). Il lui fait tout de même le grave reproche d’avoir emporté les statuettes des dieux qui veillent sur sa famille. Jacob ignorant ce qu’avait fait Rachel s’emporte contre cette accusation et il s’en suit l’épisode cocasse de la fouille de tous les bagages du convoi, où Rachel prétextant une indisposition, ne se lève pas de son chameau pour éviter que les statuettes cachées sous elle soient découvertes.
Le ton monte et Jacob prend très vivement à parti Laban et lui sort tout ce qu’il a sur le cœur, tout ce qu’il a dû subir depuis vingt ans sans rien dire. Laban, sans doute en raison de son songe de la veille, calme le jeu et finalement ils signent un pacte de non-agression, symbolisé par un tas de pierre marquant désormais la frontière entre les deux clans.

Le retour de Jacob vers son pays avec la peur au ventre (Gn 32, 1-22).

Jacob libéré de Laban, n’en a pas fini avec la peur, à l’approche de son pays il n’en mène pas large car il redoute toujours la vengeance d’Esaü. Il envoie alors des messagers porteurs d’une parole très diplomatique pour tâter le terrain. L’information donnée au retour par ces messagers ne le rassure pas du tout : « Nous sommes allés chez ton frère Esaü. Lui aussi marche à ta rencontre, il a quatre cents hommes avec lui. ».  Jacob eut très peur et l’angoisse le saisit (Gn 32,7)

En prévision d’un possible combat, il prend la précaution de partager son camp en deux pour éviter de tout perdre.

La prière de Jacob

Il adresse alors une prière à Dieu. Cette prière est après la demande d’intercession d’Abraham pour Sodome, la première « prière de demande » de la Bible. Jacob y souligne le contraste entre sa petitesse à lui et la grandeur des bienfaits reçus, et met en avant la droiture et la fidélité de Dieu à son égard (alors que lui, sa mère, son oncle, ses femmes sont des manœuvriers assez tordus …) : « je suis trop petit pour toutes les faveurs et toute la fidélité dont tu as usé envers ton serviteur ! Car je n’avais passé le Jourdain qu’avec mon seul bâton et maintenant je forme deux camps. » (Gn 32,11)

Et il implore sa protection :

« De grâce, délivre-moi de la main de mon frère, de la main d’Esaü car j’ai peur de lui, j’ai peur qu’il ne vienne et ne nous frappe, moi, la mère avec les enfants. » (Gn 32,12)

Cette prière va être exaucée, cette protection il va l’obtenir comme nous allons le voir, … mais pas exactement comme il l’avait imaginé !
Après cette prière il s’endort et au matin il prépare des cadeaux  pour son frère. Pour acheter son indulgence il ne lésine pas : « deux cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers, trente chamelles laitières avec leurs petits, quarante vaches et dix taureaux, vingt ânesses et dix ânes. » (Gn 32,15)

Rien que ça ! Il prend aussi la précaution d’étaler le convoi; ces nombreux cadeaux lui permettent de mettre une distance respectable entre lui et son frère au cas où ça tournerait mal. Il fait donc partir le convoi et lui reste sur place.

Le combat de Jacob (Gn 32, 23-35).

C’est dans ce contexte angoissant qu’a lieu le très célèbre passage du « combat de Jacob ».

Après le départ des troupeaux, de nuit, il fait passer le fleuve Yabboq sur un gué à ses deux femmes et à ses enfants ; lui reste seul avec son angoisse.
«Un homme se roula avec lui dans la poussière jusqu’au lever de l’aurore. Il vit qu’il ne pouvait l’emporter sur lui, il heurta Jacob à la courbe du fémur qui se déboîta alors qu’il roulait avec lui dans la poussière. » (Gn 32,25)

Après sa prière de la veille, il attendait peut-être que Dieu se comporte comme une mère-poule qui protège ses petits poussins mais en fait de protection divine, dès qu’il eut franchi le Yabboq, un inconnu lui tombe dessus et le roule dans la poussière ! Ce n’est sans doute pas ce qu’il avait imaginé dans sa prière (il faut se méfier de nos prières, elles sont toujours exaucées, mais jamais comme on l’imagine!). S’en suit un combat au corps à corps qui dure toute la nuit. Jacob est blessé à la hanche et à l’aurore le combat se termine de façon un peu surprenante. L’adversaire de Jacob veut arrêter le combat puisque l’aurore est là, mais Jacob ne veut pas le lâcher tant qu’il n’a pas reçu sa bénédiction !!!

Interprétations de ce combat

Un tel texte elliptique et mystérieux laisse le champ libre à toutes sortes de conjectures. Qui est ce mystérieux combattant ? De quels signes sont porteurs, cette traversée du Yabboq, ce combat, ce changement de nom, puis cette blessure à la hanche ? Les interprétations des détails de ce combat sont très riches et variés.Elles peuvent se faire sur différents plans, historiques, psychologiques ou spirituelles.

La traversée du Yabboq.

Nous rencontrons ici pour la première fois ce thème de la traversée qui sera un thème majeur qui se développera tout au long de la Bible. Le mot araméen « Eber » d’où viendra le mot « hébreu», signifie passer, traverser. Le peuple hébreu est un peuple migrateur, né sous le signe de la traversée. Jacob/Israël inaugure au Yabboq cette symbolique de la traversée qui trouvera son expression liturgique dans la « pessah » (la traversée de la mer rouge), la pâque juive puis dans la pâque chrétienne (la traversée de la mort à la vie).

Identité des combattants

Dans cette bataille Jacob a bien perçu que son adversaire était une émanation divine (un ange ?), puisqu’il attend sa bénédiction. Emerge alors un questionnement sur l’identité des combattants. L’inconnu demande à Jacob son nom et après que Jacob le lui ait donné, il lui en donne un autre « Israël ». Là, l’origine divine du mystérieux combattant est confirmée, car changer le nom d’une personne comme nous l’avons vu plus haut avec Abraham et Sara, c’est comme faire renaître la personne, c’est faire œuvre d’engendrement.
A son tour, Jacob demande à son adversaire de la nuit son identité. Pour réponse il n’obtient que cette phrase : « Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? » (Gn 32,30)
On ne peut enfermer Dieu dans un Nom ! Puis il le bénit.

Le combat pour vaincre la peur.

Sur un plan psychologique, le contexte de ce récit montre un homme tenaillé par la peur qui multiplie les précautions et met un maximum de distance entre lui et son frère. Mais à ne pas vouloir affronter le problème en face, il se retrouve finalement seul avec son angoisse. L’intervention d’un adversaire va l’obliger à se relever, à faire face. Le combat qui s’en suit peut être perçu comme une lutte avec lui-même, avec ses démons intérieurs. Au cours de cette nuit où il est dit qu’il a « vu » Dieu, « j’ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve » (Gn 32,31), il a affronté la réalité et il en est sorti vivant. Psychologiquement parlant on peut dire que l’ange incarne le principe de réalité auquel tout humain doit se heurter pour se construire.

Désormais le face à face avec son frère ne peut plus lui faire peur et effectivement la rencontre se terminera positivement. Sa prière a bien été exaucée, non par une protection divine qui l’aurait fixé à un stade infantile de développement psychique – jusqu’ici il faut bien le dire on a plutôt l’impression qu’il s’était surtout laissé manipuler par sa mère, son oncle, ses femmes- mais par une épreuve qu’il a affrontée et d’où il ressort fortifié.

Le combat spirituel.

Dans le prolongement de cette interprétation psychologique, on peut donner à ce combat une dimension plus spirituelle où l’enjeu est la relation entre l’homme et Dieu. C’est du lieu de la prière qu’émerge ce combat que l’on ne peut réduire à un simple travail psychologique. Il y a bien une intervention d’un Autre inconnu, indéfinissable. Pour utiliser des termes philosophiques : l’immanence de l’interprétation psychologique s’exerce dans le cadre d’une expérience de la transcendance. L’homme est confronté à l’intervention d’un Autre redoutable, il est face à Dieu, il expérimente concrètement la « crainte de Dieu » et dans cette confrontation « métaphysique » ou « spirituelle » il doit faire preuve d’un esprit combatif. Cet Autre attend de Jacob, non pas une crainte apeurée, soumise, encore moins un sentiment fuyant de culpabilité, mais au contraire un corps à corps d’où jaillira avec une force insoupçonnable, sa réelle identité.

Le changement de Nom.

Jacob ressort de ce combat avec une nouvelle identité. Ce n’est plus le même homme, lui qui a dû fuir à plusieurs reprises face à l’adversité, se trouve après cette nuit étrange avec un nouveau nom « Israël », « car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté » ! (Gn 32, 29). La victoire, c’est d’oser mettre vigoureusement Dieu au défi, tout en reconnaissant ses peurs, ses failles. Paradoxalement cette victoire passe par un lâcher-prise, un abandon, une acceptation du don de Dieu pour accueillir la force divine. Après cette victoire, l’homme pénétré de cette force avec laquelle il a combattu Dieu ne connaitra plus la peur d’être dévalorisé ou même nié par les autres hommes.

Ce changement de nom de Jacob en Israël, « combat avec Dieu », est signe non seulement de la transformation en profondeur de la personnalité de Jacob suite à ce combat, mais il est porteur pour ses descendants qui fonderont le peuple d’Israël, d’un signe caractéristique de la destinée de ce peuple à traverser l’histoire. Ce nom d’Israël qui gravera la mémoire de ce combat initiatique préfigure toute l’histoire de ce peuple qui va se déployer sous le signe d’un long combat avec Dieu.

La blessure à la hanche.

Un tel combat laisse des traces visibles et une blessure perceptible : une entaille à la hanche. Pour certains, la hanche est un euphémisme pour désigner le sexe de l’homme et dans ce cas on retrouverait dans cette blessure un signe similaire à la circoncision, un renoncement à la toute-puissance phallique; pour d’autres, la hanche représente la porte de la conscience, par cette épreuve Jacob prendrait conscience de lui-même et de son rapport avec Dieu et deviendrait ainsi plus fort. Paradoxalement, encore une fois, ces blessures révélatrices d’une vraie faiblesse, reconnue, visible, ouvrent la porte à l’énergie divine qui va pénétrer le combattant au plus profond de lui.
Beaucoup plus tard, à la fin de la révélation biblique, l’apôtre Paul exprimera très explicitement ce paradoxe en écrivant aux habitants de Corinthe : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10)

La dimension universelle de ce combat d’Israël

Enfin on peut lire dans ce combat une représentation symbolique de toutes nos histoires individuelles, tordues, parcourues par des peurs, où nos tentatives pour garder une certaine maîtrise des événements et des personnes se traduisent malheureusement trop souvent par un imbroglio de subterfuges et de manipulations. Notre histoire individuelle sera un long combat au quotidien pour lâcher prise et nous abandonner avec confiance à l’imprévisible. Ce combat trouvera chez chacun, son expression ultime dans le face à face avec la mort, cette traversée du Yabboq.

La réconciliation avec Esaü (Gn 33)

Après ce combat avec le divin, Jacob est prêt à rencontrer Esaü et ses 400 Hommes, il remonte à l’avant du convoi, se place devant ses femmes et ses enfants, s’incline modestement devant son frère… qui l’embrasse et ils pleurèrent tous les deux dans les bras l’un de l’autre. Suit alors un échange assez symptomatique sur le cadeau préparé par Jacob, échange que l’on peut analyser à la lumière de ce que l’on a vu la dernière fois sur cette question du don :

  • Premier temps, Jacob prépare de très importants cadeaux pour acheter la clémence d’Esaü.
  • Deuxième temps, Esaü, conscient sans doute des motivations de Jacob, refuse ce type d’échange, il refuse d’être acheté.
  • Troisième temps Jacob modifie profondément le sens de son cadeau ; en effet après ce qui lui est arrivé la nuit précédente, il vu la face de Dieu, c’est-à-dire que comme Abraham il a reconnu le don de Dieu, il ne peut retenir pour lui seul tout ce qu’il a reçu et à son tour après avoir eu la joie (et le soulagement) de pouvoir regarder son frère face à face, il ne peut que rentrer dans cette économie du don, faire partager gratuitement ce qu’il a reçu gratuitement.
  • Dernier temps, dans ces conditions, Esaü peut accepter le don.

Ceci dit Jacob reste réaliste et passé ce moment d’émotion, il semble tout de même rester un peu sur ses gardes. On peut être surpris que chacun reparte de son côté, mais une fois réconciliés, les deux frères libérés de ce contentieux vieux de vingt ans qui d’une certaine façon les enchainait l’un à l’autre, peuvent maintenant se séparer positivement et poursuivre chacun leur chemin. Il est intéressant de remarquer que ce n’est pas parce qu’il y a eu réconciliation, que les deux frères sont pour autant obligés de se supporter au quotidien. La réconciliation n’implique pas un vivre ensemble. On les retrouvera ensemble à la mort de leur père Isaac (Gn 35,29).

La sale vengeance des fils de Jacob ( Gn 34)

Le texte nous rapporte alors un épisode, sans doute intervenu nettement plus tard, qui n’est pas franchement à porter au crédit de tous ces fils de Jacob. Ils sont bien, en pire peut-être, les dignes héritiers des manœuvres et des feintes mensongères de leurs parents.

Voilà l’histoire : Sichem, le fils d’un chef d’une tribu voisine, couche avec leur sœur Dina et la viole. Mais Sichem tombe réellement amoureux de Dina et cette dernière semble partager ce sentiment avec lui. Alors Sichem fait tout son possible pour se faire pardonner son acte et demande à Jacob sa fille en lui proposant une dote considérable en compensation de ce préjudice.
Les fils de Jacob, très pervers, vont mettre en avant leur contrainte religieuse qui exige, comme on l’a vu depuis Abraham, que tout homme du peuple de Dieu soit circoncis. Ils ne peuvent donc donner leur sœur Dina à Sichem que si tous les hommes du clan de Sichem subissent cette opération un peu délicate à l’âge adulte. Bien naïvement, Sichem accepte et fait circoncire tous ses hommes et profitant de leur indisponibilité provisoire, les fils de Jacob vont les passer par l’épée en vengeance de la « souillure » de leur sœur (Gn 34,26), alors que Dina, tout de même la première concernée, s’était installée chez Sichem et avait apparemment pardonnée l’ardeur brutale du début de leur rencontre. A leur père Jacob qui se lamente de leur forfaiture et des difficultés qui risquent de s’en suivre, ils ont l’audace d’expliquer :

« Devait-on traiter notre sœur en prostituée ? »(Gn 34,31)

Nouvelle apparition de Dieu à Jacob et naissance du dernier fils, Benjamin (Gn 35)

Le chapitre qui suit est très certainement un récit issu d’une source sacerdotale plus tardive car la dimension liturgique y affleure non sans un certain anachronisme, avec cette demande de Jacob à toute sa famille de se purifier, de changer de vêtements et d’enfouir sous un térébinthe (arbuste résineux) toutes les idoles (on se souvient de Rachel qui était partie de chez elle en emportant tous ses dieux).

On comprend que suite aux épisodes précédents, l’auteur ait éprouvé le besoin de faire faire à toute la famille une grande lessive pour les purifier avant de regagner le territoire de leur père Isaac !

Jacob fait élever un autel et reçoit à nouveau la promesse de Dieu (nommé ici Shaddaï, qui indique par cette métonymie le caractère de puissance prêtée à Dieu, les traducteurs utiliseront souvent l’expression « Dieu tout-puissant », expression qui a donné lieu à des interprétations et à des représentations de Dieu parfois malheureuses).

Sur la route d’Hébron, Rachel meurt en couche en donnant à Jacob son dernier fils. Rachel voulait le nommer Ben-oni (fils du deuil), mais Jacob l’appelle plus positivement Ben-jamin (fils de la droite), nom qui est devenu depuis, dans notre culture, un substantif pour désigner le dernier né d’une famille. Rachel est enterrée à Bethléem.

Après la mort de Rachel, dernière mention scabreuse -décidément l’auteur ne nous épargne rien- le texte nous précise que Ruben l’aîné des fils de Jacob est allé coucher avec Bilha (Gn 35,22), la servante de la défunte, qui était aussi la concubine de son père et lui avait donné deux fils, donc la mère de ses deux demi-frères !

Conclusion

Le moins que l’on puisse dire dans ce récit – qui relève grandement du genre mythique puisqu’il décrit l’histoire du père fondateur d’un peuple et d’une religion – c’est que le ou les auteurs de ce texte n’enjolivent pas le portrait du personnage central Jacob/Israël et encore moins celui de ses enfants qui seront les pères des différentes tribus de ce peuple. Il y a là une remarquable singularité de ces récits mythiques bibliques si on les compare avec les récits mythiques d’autres peuples ou d’autres civilisations.

Les auteurs bibliques portent un regard très réaliste et souvent critique sur leurs origines. Nous trouverons par exemple chez le prophète Osée ce jugement sur Jacob et sur son fils Juda assez négatif : « Yhwh a un procès avec Juda, pour faire rendre compte à Jacob de sa conduite et le rétribuer selon ses actions. » (Os 12,4)

Jacob n’est pas idéalisé, il n’est pas l’ancêtre parfait que chacun aimerait avoir; au contraire pour les prophètes, les fautes de leur contemporain sont à rapprocher des fautes de leur père selon le principe « tel père, tel fils ». « Mais vous ne m’avez pas écouté, vous n’avez pas prêté l’oreille, vous avez raidi votre cou, vous avez été pires que vos pères. » (Jr 7,23-28)

Et pourtant Jacob restera tout au long de l’histoire biblique une référence et ce nom comme nous le voyons dans la citation d’Osée désigne aussi bien l’ancêtre, le père du peuple d’Israël, que le peuple lui-même.

Ce regard critique porté sur le peuple élu et ses ancêtres fait d’autant plus ressortir, par contraste, la droiture, la permanence de la Parole divine et la fidélité de Dieu à sa promesse, quels que soient les méandres de l’histoire. Tel est l’enseignement fondamental que nous pouvons tirer de cette histoire de Jacob. Dieu ne conditionne pas son soutien ou ses faveurs en proportion d’un comportement moral satisfaisant. Dans sa relation avec Jacob, Dieu ne joue pas au redresseur de tort, on a même l’impression que parfois il va jusqu’à rentrer dans le jeu souvent tordu des humains.

Jacob restera cependant vénéré, non pas par ses qualités humaines exceptionnelles mais parce que à l’instar d’Abraham, malgré ses faiblesses ou plutôt avec ses faiblesses il a entendu et il a cru en cette promesse.  « Que Dieu, Shaddaï, te bénisse, te rende fécond et prolifique pour que tu deviennes une communauté de peuples ! Qu’il te donne la bénédiction d’Abraham, à toi et à ta descendance, pour que tu possèdes le pays de tes migrations, le pays que Dieu a donné à Abraham. » (Gn 28,3)

Par cette écoute et par cette confiance, il a pu traverser des événements et des épreuves qui l’ont transformé profondément et finalement « redressé ».

« Ainsi parle le SEIGNEUR, qui t’a fait,qui t’a formé dès le sein maternel et qui t’aide :Ne crains pas, mon serviteur Jacob,le Redressé, celui que j’ai choisi. » (Es 44,2) .

Notre traversée des épreuves de la vie, notre capacité à y faire face, en nous abandonnant dans la confiance, nous transforment de fait beaucoup plus sûrement et beaucoup plus efficacement que des efforts personnels pour ajuster notre comportement à un idéal de vertu, car notre volonté peut être bonne mais elle est toujours fragile.

 

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