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Joseph et ses frères

« Voici l’histoire de la famille de Jacob » (Gn 37,1)

Avec cette introduction au début du chapitre 37 du livre de la Genèse, un nouveau récit semble commencer.Les acteurs en sont  les personnages des chapitres précédents, à savoir Jacob et ses douze fils, mais de ce chapitre jusqu’à la fin, le livre va s’articuler autour d’une intrigue spécifique sur fond de jalousie fraternelle; il va nous conduire géographiquement et culturellement vers un horizon bien différent des chapitres précédents. Le personnage central apparemment ne semble plus être Jacob mais Joseph son fils préféré, celui qu’il a eu avec Rachel, sa femme bien aimée, longtemps stérile, qu’il a toujours préférée aux autres et qui est morte en couche en donnant  naissance à un petit dernier Benjamin (Gn 35,18).

Dans ces 14 chapitres, on trouve nombre d’ingrédients qui assurent le succès d’un roman populaire: une tentative de meurtre, un sauvetage in extremis, des renversements de situations spectaculaires, une histoire de sexe qui va précipiter le héros dans une nouvelle chute, puis des interprétations de rêves qui vont lui permettre de rebondir et même de s’élever encore plus haut. L’action se déroule dans des décors que l’on peut imaginer très cinématographiques, où alternent des campements de nomades entre le pays de Canaan et l’Egypte, et les dorures des palais, avec des intrigues entre grands personnages qui cherchent à s’approcher au plus près du pouvoir, mais aussi avec ses cachots, ses esclaves, ses exécutions sommaires, etc…

Dieu dans tout ça semble assez absent, on peut simplement entrevoir sa présence à travers la sagesse du personnage central Joseph, mais autrement il n’intervient pas du tout dans le déroulement de l’histoire.

Cette histoire semble relever d’une « success story » classique que les enfants adorent et dont on attend impatiemment l’« happy end » qui semble très proche au chapitre 42. Cependant, alors qu’il a toutes les cartes en main pour dénouer rapidement l’intrigue, Joseph va nous emmener dans des histoires très compliquées où l’on a un peu de mal à s’y retrouver et surtout à comprendre où il veut en venir.

En fait dans les reports successifs de cette finale qui va durer huit longs chapitres, se loge une profonde leçon sur le mode de résolution des conflits, familiaux ou autres, qui écarte toutes les solutions trop faciles, trop « généreuses » où la dimension affective et la volonté d’une réconciliation à tout prix viendraient occulter le fond du problème. Le roman à succès fait place alors à un roman plus psychologique d’une grande subtilité dont il faudra s’attacher à retirer la substantifique moelle.

Enfin il faut noter que cette longue histoire termine le livre de la Genèse, ce livre des fondements de l’humain et de ses relations avec Dieu. Dans ce livre, à chaque génération, les rivalités entre femmes, les jalousies entre frères semblent inévitables et conduisent l’humanité  vers une impasse et Dieu semble apparemment bien impuissant face à la violence des hommes. Pourtant, malgré tout, ce long récit de l’histoire de Joseph et de ses frères nous donne une note d’espoir pour l’humanité.
Entrons donc dans cette histoire.

Les causes du drame familial qui s’annonce – Gn 37

Tout part de la préférence manifeste de Jacob pour Joseph.
Jacob a de qui tenir dans ces histoires de préférence, car sans remonter jusqu’à Eve qui préférait Caïn à Abel, Abraham son grand-père avait considéré longtemps Isaac comme son unique alors qu’il avait Ismaël ; puis à la génération suivante, son père Isaac avait clairement une préférence pour Esaü son frère (Gn 25,28), alors que sa mère à l’inverse a tout fait pour l’avantager au détriment d’Esaü.

Donc les quatre fils nés des servantes Bilha et de Zilpa (nés comme nous l’avons vu la dernière fois par GPA, Gn 30,3) se sentent mal aimés et entre eux, ils dénigrent leur père. Hélas le jeune Joseph, naïvement, rapporte à Jacob leurs conversations (Gn 37,2), ce qui n’a pas pour effet d’arranger les relations fraternelles !
Là-dessus Jacob en remet une couche et offre à Joseph une « tunique princière ». La  jalousie des frères rend alors toute parole amicale impossible.
C’est alors que Joseph fait deux rêves et toujours aussi innocemment, les raconte à ses frères. L’interprétation de ces deux rêves est assez évidente et présage une future domination de Joseph sur ses frères. L’exaspération des frères est poussée à son comble, la haine s’installe. Jacob lui-même qui dans le rêve se prosterne devant son fils, le réprimande vigoureusement devant tous ses frères tout en gardant intérieurement en mémoire le contenu de ce songe étrange : « ses frères le jalousèrent, mais son père retint la chose (Gn 37,11) »

Le drame.

Sans doute Jacob souhaitait-il donner une occasion de  réconciliation quand il envoie son fils Joseph à Sichem auprès de ses frères pour prendre des nouvelles d’eux et leur apporter une parole de paix?

Hélas c’est raté, il est trop tard et ses frères le voyant arriver de loin, décident entre eux de le tuer et de simuler une agression par une bête féroce. Seul Ruben l’aîné s’y oppose intérieurement, mais il n’a pas le courage d’affronter de face ses autres frères. Il est vrai qu’ayant couché avec Bilha, la mère de deux d’entre eux, il n’avait sans doute plus beaucoup d’autorité morale sur la fratrie. Pour éviter le meurtre, il préconise cependant de le jeter dans une fosse avec l’intention secrète d’aller le rechercher dès que ses frères seront partis. Ils tombent d’accord et jettent  Joseph dans la fosse sans aucune résistance de sa part. Puis ils partent déjeuner ensemble. C’est alors que Juda, voyant passer une caravane et pour éviter de se souiller du sang de leur frère propose plutôt que de le tuer, de le vendre comme esclave à cette caravane. Seulement ils sont devancés dans cette idée, en effet « des marchands madianites qui passèrent, hissèrent Joseph hors de la fosse et le vendirent pour vingt sicles d’argent aux Ismaélites, qui le menèrent en Egypte. » Gn 37,28.

Ruben arrive pour sortir Joseph de la fosse… trop tard … il n’y est plus ! Tout bouleversé il dit au groupe  « L’enfant n’est plus là ! Et moi, où vais-je aller ? » Gn 37,30

Avant de rentrer chez leur père, ils simulent une agression par une bête féroce en  versant le sang d’un bouc sur la tunique de Joseph (Joseph bouc-émissaire avant la lettre ?). Jacob, au lieu de la parole de paix espérée, reçoit de son fils la tunique ensanglantée. A la vue de la tunique, il tombe dans un profond désespoir. Après la période de deuil les fils essayent de consoler leur père. Peut-être pensaient-ils qu’après la disparition de son fils préféré, ils pourraient renouer une relation plus équilibrée avec leur père et qu’ils pourraient bénéficier davantage de son affection. Mais rien n’y fait, Jacob reste bloqué sur cette mort de Joseph et ne pense plus qu’à mourir. Sa fixation affective sur Joseph ne disparaît pas comme ils l’avaient espéré, au contraire elle s’accentue et  l’empêche de vivre.

Joseph de son côté est vendu en Egypte et devient l’esclave d’un haut fonctionnaire du pharaon.

L’étrange épisode de Juda et Tamar – Gn 38

Bizarrement, à ce stade du récit, l’auteur nous déconnecte de l’histoire de Joseph pour s’attarder sur un épisode de la vie de Juda qui semble a priori n’avoir rien à voir avec le drame précédent. Juda, c’est le cadet de Ruben, né en quatrième, de Léa.

L’introduction de ce nouveau récit « Or, en ce temps- là » (Gn 38,1) ne nous donne aucune indication temporelle par rapport à l’épisode précédent. On part sur autre chose, sur un évènement particulier de la vie de Juda qui pour l’auteur semble important, alors que pour nous on ne voit pas bien le rapport avec l’histoire de Joseph.

Pour comprendre cet épisode il faut savoir qu’il y avait une sorte de coutume qui aura plus tard force de loi, connue sous le nom de la loi du lévirat qui veut que quand une femme devient veuve sans enfant, le frère du défunt se doit de coucher avec elle pour lui assurer une descendance.

Juda donc avait trois fils Er, Onan et Shéla.
Er, le fils ainé épouse une femme Tamar puis il meurt rapidement sans descendance. Le texte nous dit qu’il « déplut à Yhwh qui le fit mourir » (Gn 38,7).
Une telle mention est choquante pour nous, mais à cette époque tout ce qui arrivait en bien ou en mal était considéré comme d’origine divine et les connaissances sur la psychologie divine n’étaient pas très affinées !!!

Onan son frère cadet se doit de prendre le relais auprès de Tamar, mais au moment d’éjaculer, il se retire et laisse tomber sa semence à terre par peur d’une descendance qui ne lui appartienne pas. Cet acte d’Onan est considéré comme très condamnable, pas du tout au fait qu’il a pris en solitaire une satisfaction sexuelle, comme veut le faire croire une certaine tradition moralisatrice pour stigmatiser la masturbation (d’où le nom d’onanisme en référence à cet événement), mais bien par ce qu’Onan a refusé d’assumer sa responsabilité de géniteur de substitution vis-à-vis de Tamar. « Ce qu’il faisait déplut à Yhwh qui le fit mourir, lui aussi ». Et de deux !

On peut comprendre les tergiversations de Juda pour donner son troisième et dernier fils à Tamar, d’autant qu’il est encore très jeune !

Le temps passant Tamar doit bien constater que Juda refuse de lui donner Shéla, alors elle monte un stratagème pour malgré tout avoir une descendance. Elle se déguise en prostituée et se met sur la route de Juda, qui avait perdu sa femme depuis quelque temps. Juda prend cette prostituée et pour la payer lui promet un chevreau ; en attendant de lui porter cet animal, il laisse comme gage à cette femme, son bâton  et son cordon (qui souvent servait à porter son sceau autour du cou). Puis quand Juda veut acquitter sa dette et récupérer ses gages,  impossible de retrouver la prostituée. Juda pour ne pas se ridiculiser ne poursuit pas ses recherches.
Plus tard, on rapporte à Juda que sa bru s’est prostituée et qu’elle va avoir un enfant. Il se fâche et la condamne à être brulée. Mais Tamar montre le sceau et le cordon de celui dont elle est enceinte. «  Juda les reconnut et dit : « Elle a été plus juste que moi, car, de fait, je ne l’avais pas donnée à mon fils Shéla. » (Gn 38,26)

Juda a pris une claque, il reconnait sa faute : il a retenu son fils, il a cherché à le garder pour lui de peur de le perdre, à l’inverse de ce qu’a fait Abraham qui lui n’a pas retenu son fils Isaac pour laisser passer la vie. Juda lui a bloqué le passage de la vie.
La leçon de vie que lui a donnée Tamar dans cet épisode et la reconnaissance de sa faute vont sans doute expliquer la place importante qu’il va jouer dans le dénouement du drame de  l’histoire familiale qui va suivre.
Revenons à Joseph.

Le sort de Joseph en Egypte – Gn 39

C’est là que l’histoire prend un tour « success story ».
Esclave chez ce haut fonctionnaire Potiphar, il va progressivement se rendre indispensable. « Il fut à demeure chez son maître l’Egyptien. Celui-ci vit que Yhwh était avec lui et qu’il faisait réussir entre ses mains tout ce qu’il entreprenait.
Joseph trouva grâce aux yeux de son maître qui l’attacha à son service. Il le prit pour majordome et lui mit tous ses biens entre les mains. » (Gn 39,3)

Potiphar avait donc trouvé la perle, car non seulement sa maison prospérait, mais il était libéré de tous soucis et « l’ayant près de lui, il ne s’occupait plus de rien sinon de la nourriture qu’il mangeait.» … cool pour Potiphar !
Cependant comme Joseph avait toutes les qualités, sage, efficace, jeune et beau, la femme de Potiphar est séduite et lui fait des avances très explicites. Joseph lui explique que ce n’est pas possible, qu’il ne peut pas faire ça à son maître. Mais un jour cette femme n’en pouvant plus se jette physiquement sur lui. Joseph réussit à se dégager en abandonnant son vêtement. La femme, furieuse, se venge en simulant une tentative de viol sur sa personne de la part de Joseph. Étrangement Joseph ne semble pas vouloir se défendre auprès de son maître ; il est vrai que dans ce genre d’incident, c’est parole contre parole et sans doute dans sa sagesse, Joseph a compris qu’il serait parfaitement vain et contre-productif d’accuser la femme. Monté très haut, il se retrouve à nouveau sinon au fond d’une citerne, du moins enfermé dans une forteresse.

Mais là, comme auparavant Yhwh est avec lui et du fond même de cette forteresse,  Joseph a l’art de se rendre indispensable, sa sagesse fait à nouveau merveille tant et si bien que le commandant de la forteresse lui confie la gestion complète des prisonniers!!! (Gn 39,21)
Un jour deux hauts fonctionnaires du Pharaon sont emprisonnés en même temps (Gn 40). Joseph les prend en charge. Un matin Joseph les trouve bien tristes et toujours très empathique, il s’empresse auprès d’eux et leur demande ce qui ne va pas. C’est à cause du trouble laissé par un rêve que l’un et l’autre ont fait pendant la nuit, répondent-ils. Le premier, l’échanson, lui raconte son rêve. Joseph l’interprète et l’assure qu’il sera rétabli dans ses fonctions d’ici trois jours. Joseph, pas fou, en profite pour lui demander que quand il sera revenu en grâce auprès du pharaon, qu’il pense à lui et essaye de le sortir de la prison. Le second devant cette interprétation favorable lui raconte aussi le sien; hélas pour lui l’interprétation est inverse, il sera pendu dans trois jours ! C’est ce qui arriva. Mais l’échanson revenu en grâce oublia Joseph qui resta encore longtemps en prison.

Le songe du Pharaon et le retour en grâce de Joseph – Gn 41

C’est au tour de Pharaon lui-même d’avoir deux rêves étranges qui le laissent «l’esprit troublé ». Il convoque toutes les sommités du royaume pour en trouver le sens. Personne ne sut quoi répondre et c’est alors que le grand échanson se souvint de Joseph et conseille au pharaon de le faire venir. Le pharaon convoque donc Joseph qui reste très modeste « Même sans moi, Dieu saurait donner une réponse salutaire au Pharaon. » Gn 41,16

Il ne s’attribue pas personnellement les mérites de cette capacité d’interprétation qu’on lui prête. Pharaon donc lui raconte ses deux rêves.

Joseph lui annonce alors que ces deux rêves ne font qu’un : il va y avoir dans le royaume sept années d’abondance suivies de sept années de sécheresse. Qu’en conséquence le pharaon se doit de prendre des mesures pour engranger une partie des récoltes des sept années d’abondance pour faire face plus tard aux sept années de disette. Sans doute non sans arrière-pensée, Joseph préconise alors au Pharaon de nommer un homme sage et efficace pour gérer le pays. Le pharaon, très impressionné par cette interprétation et par son auteur, nomme Joseph gouverneur de l’Egypte. Et voilà que Joseph connait à nouveau un renversement spectaculaire de situation. Il prend le pouvoir en Egypte et Pharaon lui donne une femme Asenath, dont il a deux enfants Manassé et Ephraïm « car, dit-il, Dieu m’a rendu fécond dans le pays de ma misère »Gn 41,52

Toute cette gloire ne lui fait pas oublier ses malheurs passés et sans doute n’arrive-t-elle pas à cicatriser complètement les plaies douloureuses de la séparation d’avec son père et son pays.
Joseph n’en fait pas moins son travail et engrange des réserves de nourriture pendant sept années. Puis comme il l’avait prédit, après ces sept années d’abondance, la sécheresse s’installe et les pouvoirs de Joseph qui a maintenant droit de vie et de mort sur tout le pays sont phénoménaux.

Les frères de Joseph viennent chercher du grain en Egypte – Gn 42

La famine commence aussi à sévir en Canaan et Jacob n’a pas d’autre solution que d’envoyer ses fils en Egypte pour acheter du grain. Mais le texte nous précise incidemment que Jacob n’envoya pas Benjamin « car, disait-il, il ne faut pas qu’il lui arrive malheur ». On voit par-là que Jacob a reporté sa préférence passée pour Joseph sur son frère Benjamin. La fixation psychologique de Jacob est toujours là, même si elle s’est déplacée. Comme Juda plus haut, il retient son fils, il refuse de le laisser partir. A l’inverse d’Abraham, il n’a pas encore accepté de couper le cordon et de lâcher prise.
Arrivés en Egypte les dix frères s’inclinent devant le maître du pays, Joseph,
« Joseph reconnut ses frères, mais eux ne le reconnurent pas. » Gn 42,8
Il se souvient alors de son songe qui lui a causé tant de malheurs.

Que va-t-il faire ? Pardonner à ses frères en jouant le grand seigneur magnanime face à ses frères qui sont maintenant totalement sous sa coupe ? Se venger tout simplement en les humiliant, en les écrasant de sa puissance ? Dans les deux solutions il doit se révéler à eux soit pour jouir de sa vengeance, soit pour manifester sa grandeur d’âme.

Le récit semble bien s’orienter au départ vers la première solution, mais curieusement il ne se fait pas reconnaître. Par contre en les accusant d’être des espions il va les forcer eux à se dévoiler. En effet face à ces accusations ils sont amenés à raconter un peu plus leurs origines et leur histoire familiale : « Nous étions douze frères, fils d’un même homme au pays de Canaan. Le plus jeune est aujourd’hui avec notre père et l’un de nous n’est plus » Gn 42,13

Espions jetés en prison

Joseph ne se laisse pas attendrir et les jette en prison, puis il leur dit qu’ils resteront en prison le temps qu’ils prouvent leur bonne foi en ramenant en Egypte leur plus jeune frère.
Au bout de trois jours Joseph revient les voir et assouplit un peu sa position, au lieu de les garder tous en prison sauf celui qui irait chercher leur dernier frère, il les laisse tous repartir et n’en garde qu’un en otage, le temps qu’ils ramènent ce dernier.

Que s’est-il passé dans leur tête pendant ces trois jours face à cette injustice ?
Les voilà en prison alors qu’ils n’ont rien fait de mal. Ce récit de leur histoire devant ce potentat et l’injustice dont ils sont maintenant victimes leur rappelle l’injustice qu’ils ont fait subir dans la passé à leur frère. Cette culpabilité cachée depuis des années refait surface. Ruben s’en ouvre à ses frères (Gn 42,22), devant Joseph supposé ne pas comprendre leur langue, et leur dit qu’ils vont tous ensemble devoir payer pour cet ancien forfait.
Là Joseph devant la reconnaissance de leur faute est très ému. Mais au lieu de se laisser submerger par l’émotion, et de se révéler à eux et de pardonner puisqu’entre eux ils ont reconnu leur faute,  il va pleurer en cachette et revient tout aussi dur et désigne Siméon (sans doute l’un des plus coupables lors de la tentative de meurtre) comme otage.

Après avoir soufflé le froid, Joseph semble maintenant vouloir souffler le chaud, il fait remplir leur bagage de blé puis en cachette leur remet les sommes d’argent destinées à régler le blé.

Sur la route du retour, lors d’une pause, l’un d’eux voit l’argent dans ses bagages. Au lieu de s’en réjouir, ils en sont tous terrifiés, de quoi seront-ils encore accusés par ce tyran d’Egypte qui tient leur frère entre ses mains ?
Arrivés chez leur père avec les provisions de blé, ils leur racontent toutes les péripéties de leur voyage. Jacob ne retient qu’une chose, c’est que cet homme redoutable réclame Benjamin et là il s’y refuse, pas question de se séparer de son petit dernier. Il a trop peur qu’il lui arrive malheur sur la route comme ce qui est arrivé il y a longtemps à son fils préféré. Apparemment il préfère encore que son fils Siméon moisisse en prison en Egypte que de prendre le risque de laisser partir Benjamin. Face à ce blocage de Jacob les autres fils se taisent comme s’ils acceptaient et même comprenaient maintenant cette préférence de leur père.

Mais la vie est têtue  et face à la réalité « la famine s’appesantissant sur le pays» (Gn 43,1), il va bien falloir que Jacob se résigne à lâcher Benjamin, car sinon ils vont tous mourir.
Le lien dans le texte entre le lâcher-prise et la vie est très explicite, mais lui Jacob ne le fait pas encore ; au contraire après avoir laissé partir Benjamin il s’enferme dans un état dépressif et dramatise totalement la situation : « Moi, je vais rester privé d’enfant comme si je n’en avais jamais eu » (Gn 43,14). Sympa pour les autres fils qui ne semblent pas avoir beaucoup de valeur aux yeux de  leur père. Pourtant ils doivent prendre le risque d’affronter à nouveau ce terrible gouverneur d’Egypte alors même qu’avec cette somme d’argent retrouvée dans leurs sacs, ils courent le risque d’être accusés injustement de vol ! Voilà dans quelles dispositions d’esprit ils arrivent en Egypte pour acheter à nouveau du grain.

La deuxième entrevue entre Joseph et ses frères – Gn 43,16

Quand ils se présentent à la maison du gouverneur, Joseph les voit arriver de loin, reconnaît Benjamin, mais au lieu de se présenter à eux directement, commande à son majordome de les faire rentrer et de leur préparer un repas qu’il prendra avec eux.
Les frères conduits dans la maison du gouverneur sont terrorisés en repensant à l’argent trouvé dans leur sac. Ils tentent de s’en expliquer au majordome, mais celui-ci les rassure avec cette phrase sibylline « Soyez tranquilles et ne craignez rien, répondit-il. C’est votre Dieu, le Dieu de votre père, qui vous a mis un trésor dans vos sacs. J’avais reçu votre argent. » (Gn 43,23).

Autrement dit, qu’ils se rassurent, il y a bien eu un échange équitable entre l’argent reçu et le grain donné, mais au-delà de cet échange ce que suggère cette phrase c’est qu’il y a quelque chose d’autre qui se joue dans cette histoire au-delà de l’échange, au-delà de la justice, qui est de l’ordre du don, un don qui procède du divin car il passe par-dessus l’échange, par-dessus la simple justice, par-dessus le don lui-même, le par-don.

De la terreur à la stupeur

Pour le moment on n’en est pas encore là et après cette phrase du majordome et la prévenance dont il fait preuve, après les retrouvailles avec Siméon, la terreur fait place progressivement à la stupeur. En attendant l’arrivée de Joseph qui a annoncé sa venue pour partager le repas avec eux, on sent le dénouement très proche.

Joseph arrive, les salue, « Il leur demanda comment ils allaient, puis il dit : « Comment va votre vieux père dont vous m’aviez parlé ? Est-il encore en vie ? » –  « Ton serviteur, notre père, va bien, répondirent-ils ; il est encore en vie. » Ils s’inclinèrent et se prosternèrent. Levant les yeux, Joseph vit Benjamin son frère, le fils de sa mère. « Est-ce là, dit-il, votre plus jeune frère dont vous m’avez parlé ? » Puis il dit : « Dieu te fasse grâce, mon fils. »  Emu jusqu’aux entrailles à la vue de son frère, il se hâta de chercher un endroit pour pleurer. Il gagna la chambre privée. Là, il pleura. » Gn 43,30.
Une deuxième fois, Joseph ne veut pas se laisser dominer par l’émotion et ne se fait pas reconnaître. Le travail n’est donc pas terminé et le dénouement encore reporté.
Que cherche-t-il donc ? Pour le repas, chaque frère est placé à table en respectant l’ordre chronologique des naissances (veut- il remettre de l’harmonie dans cette famille éclatée ?).  Benjamin lui est spécialement gâté (faut- il que tous assument la préférence qui est donnée à l’un d’entre eux, comme autrefois celle de Jacob pour un certain Joseph ?).

Quant à lui, Joseph tout en gardant ses distances avec ses frères, en respectant le protocole, il fait tout de même bombance avec eux comme s’il voulait établir le lien amical qu’il n’a jamais pu avoir avec ses frères, un lien franc et simple déconnecté de toute cette histoire familiale faite de jalousie, de vengeance ou même de pardon.

Stratagème et manifestation de solidarité

A l’issue du repas Joseph donne ses ordres à son majordome : « Remplis de vivres les sacs à blé de ces gens, autant qu’ils peuvent en porter, et mets l’argent de chacun près de l’ouverture du sac. Près de l’ouverture du sac à blé du plus jeune, tu mettras mon bol, le bol d’argent, ainsi que le prix de son grain. » (Gn 44)
Là on ne comprend plus très bien, il va laisser repartir ses frères en les comblant de biens sans se faire reconnaître ? Et puis encore quel coup tordu prépare-t-il avec ce bol qu’il met dans le sac de Benjamin ?
A peine ses frères repartis, Joseph envoie un serviteur à leur poursuite pour les accuser du vol d’un bol sacré et d’avoir ainsi « rendu le mal pour le bien ». Ceux-ci justifient leur bonne foi : « Celui de tes serviteurs chez lequel on trouverait l’objet, qu’il meure ! Et nous serons les esclaves de mon seigneur. » Gn 44,9

Par son stratagème, Joseph fait émerger chez ses frères une solidarité entre eux à toute épreuve au moins en parole, on va voir dans les faits ce qu’il en est de cette solidarité affichée.
Patatras le bol est retrouvé justement chez Benjamin le préféré du père ! Joseph crée là une situation où ses frères peuvent se débarrasser du fils préféré comme ils l’ont fait autrefois avec lui, mais cette fois ils peuvent le faire sans rien avoir à se reprocher, sans culpabiliser.
Ils reviennent tous devant Joseph et là Juda se prosterne à nouveau devant lui. « C’est Dieu qui a mis à nu la faute de tes serviteurs. Nous voici les esclaves de mon seigneur, nous-mêmes et celui chez lequel on a trouvé le bol. » (Gn 44,16)
Juda dit deux choses : la première c’est qu’il y a dans la famille une faute cachée et la deuxième c’est qu’ils doivent tous payer solidairement.

Joseph refuse de rentrer dans ce jeu-là, seul celui qui a commis la faute doit payer : « Il serait abominable d’agir ainsi, répondit-il. L’homme chez qui on a trouvé le bol sera mon esclave ; vous, remontez sains et saufs chez votre père. » Gn 44,17

Le tournant

C’est alors que Juda est obligé d’en dire un peu plus sur le drame familial (Gn 44, 18-34), avec beaucoup d’émotions il raconte les malheurs de leur père qui a perdu son fils, Benjamin est le seul qui lui reste – les autres donc ne comptent pas beaucoup pour lui, Juda prend acte de cette préférence et  ne s’en offusque plus, il ne pense qu’à la souffrance de son père-. S’ils ont emmené Benjamin en Egypte c’est bien contraint et forcé par lui (Gn 44,23) et il rapporte le propos de leur père avant de partir qui évoque la mort de Joseph:
“Vous savez que ma femme ne m’a donné que deux fils. L’un m’a quitté, et j’ai dit : Il a sûrement été mis en pièces. Et je ne l’ai jamais revu.  Vous voulez encore m’enlever celui-ci ! S’il lui arrivait malheur, vous feriez descendre misérablement ma tête chenue au séjour des morts.”Gn 44,27

Puis d’une façon assez pathétique, Juda supplie le gouverneur de laisser partir Benjamin en s’offrant comme esclave à la place de son frère. Non seulement il n’y a pas rejet du préféré, non seulement il accepte cette préférence, mais il offre sa propre vie pour sauver son père et le petit préféré.

Joseph se fait reconnaitre de ses frères – Gn 45

La boucle est bouclée et Joseph peut craquer et se faire reconnaître par ses frères.
Terreur de ceux-ci qui restent sans voix (Gn 45,3), … alors Joseph leur refait une lecture assez spéciale des évènements passés : « Mais ne vous affligez pas maintenant et ne soyez pas tourmentés de m’avoir vendu ici, car c’est Dieu qui m’y a envoyé avant vous pour vous conserver la vie » Gn 45,5.

C’est de la part de Joseph une lecture subliminale des faits qui stoppe la logique mortelle de la vengeance, dénoue le drame familial et sauve toute la famille de la famine. Après avoir fait remonter à la lumière tout ce passé qui semble maintenant être reconnu par ses frères.
Joseph peut se lâcher, l’émotion est à son comble, il se jette au cou de Benjamin (Gn 45,14). Il a évacué toute rancœur et  peut combler ses frères de dons qui passent pardessus l’injustice subie autrefois, il pardonne.

Tout est bien qui finit bien ! Pas tout à fait…
car remarquez que dans ce passage c’est Joseph qui tient toute la place ; les frères en découvrant que ce personnage dont leur vie dépend est Joseph, sont d’abord terrorisés, puis les paroles et les bonnes dispositions de ce frère, autrefois si haï, les rassurent certainement beaucoup, mais ils restent tout de même cois, sous le choc.

Il faudra encore patienter longtemps, attendre la mort de leur père pour qu’ils reprennent eux-mêmes la parole face à Joseph, seule une parole de leur part assez explicite sur les évènements passés pourra définitivement les libérer. Le pardon ne peut être à sens unique et pour que la confiance se rétablisse, il faut être deux.

En attendant Joseph tout à sa joie de retrouver bientôt son père, les supplie de faire vite et de le ramener le plus tôt possible ici. Tout le palais, alerté par les pleurs de Joseph, est au courant et le pharaon prend des mesures exceptionnelles pour escorter les frères de Joseph dans ce nouvel aller-retour et les recevoir en Egypte dans les meilleures conditions possibles.

Jacob retourne à la vie – Gn 46

A leur retour en Canaan auprès de leur père, les fils lui racontent ce qui s’est passé et surtout leur retrouvaille avec Joseph. Mais Jacob est déjà à moitié mort, il n’a plus la foi. Il faudra que ses fils lui répètent à plusieurs reprises le récit extraordinaire de tous ces évènements  qu’il voit arriver tous ces chariots remplis de grain et de présents pour que son esprit se ranime et là tout à coup :
« Il suffit, s’écria Israël, mon fils Joseph est encore en vie ; je veux partir et le voir avant de mourir. » (Gn 45,28)

En retrouvant la vie, il reprend le fil de son histoire, de son lien avec le Dieu de son père Isaac. Il offre un sacrifice à Dieu qui le confirme dans son désir de partir en Egypte, bien que dans la promesse faite à ses pères, sa descendance devra habiter en terre de Canaan. Il reprend la main sur toute sa famille et redevient le chef de toute sa tribu qu’il rassemble « soixante-dix personnes en tout » (Gn 46,26). A l’arrivée en Egypte, il confie à Juda celui là-même qui avait organisé la rupture d’avec Joseph vingt ans plus tôt, le soin d’organiser les retrouvailles avec lui (Gn 46,28). Ils s’installent tous en tant que berger dans une terre riche donnée par le pharaon, la terre de Goshen.

Jacob redevient Patriarche et le père d’une multitude – Gn 47

La famille de Jacob se développe en Egypte pendant que Joseph met en place dans tout l’empire un système fiscal qui accentue encore la domination du pharaon et la puissance de Joseph et de tout son clan. Le texte (sans doute issue d’une source sacerdotale ?) prend bien soin de préciser que les prêtres étaient exempts de tout impôt ! (Gn 47)

Jacob présida encore dix-sept ans sur le destin de toute sa famille, puis sa fin approchant il fit venir Joseph et ses deux enfants Ephraïm et Manassé. Il adopte ces deux enfants comme sien (Gn 48,5), c’est-à-dire qu’ils seront placés dans la succession au même niveau que ses propres fils ; puis dans une scène qui a un goût de déjà vu (cf Gn 27), aveugle, il intervertit l’ordre des deux enfants, il met le cadet Ephraïm en premier, et l’aîné Manassé en second au grand dam de Joseph qui aurait voulu respecter l’ordre naturel. Mais Joseph, bien qu’il ait tous les pouvoirs sur toute l’Egypte, doit s’incliner devant la décision de son père.

Dernières volontés du patriarche, Juda mis à la tête de la famille – Gn 49

Alors le récit au chapitre 49 prend un tour plus solennel. Au moment de mourir Jacob rassemble autour de lui tous ses fils pour les bénir. Et chacun va avoir droit à un couplet plus ou moins long, qui les décrit symboliquement.

Le terme de bénédiction est sans doute ici à comprendre dans le sens du mot qu’il peut avoir en latin : « bien dire » les choses.
Car Jacob décrit ses enfants sans les ménager : pour Ruben, il revient sur sa relation sexuelle avec Bilha, Siméon et Levi « ne sont qu’instruments de violence », Juda par contre, obtient une place prééminente car Jacob en fait le vrai chef de famille (la tribu de Juda en viendra à incarner de fait tout le Juda-isme, – rappel : le prénom Juda signifie « rendre grâce »-). Les autres ont droit à des comparaisons symboliques souvent animalières (âne, serpent, biche) que l’on peut interpréter plus ou moins positivement !!!  Quand à Joseph il a certes droit à un couplet plus long et plus élogieux que les autres, mais quand même, lui, le vrai patron de l’empire Egyptien, il est remis à sa place dans la fratrie par son père.

Au sein de celle-ci, son pouvoir sera purement moral. C’est une place de choix certes, mais le vrai pouvoir dans la destinée de la tribu sera exercé non par Joseph mais par Juda, celui là-même qui avait cherché à le vendre mais aussi celui qui a pris conscience de sa faute avec Tamar et qui plus tard à proposer de donner sa propre vie pour sauver toute la famille.

Les funérailles de Jacob, organisées par Joseph avec le soutien du Pharaon furent grandioses. Après les jours de deuil,  un très impressionnant cortège remonta d’Egypte jusqu’en terre de Canaan et les fils réunis « l’ensevelirent dans la caverne du champ de Makpéla, le champ acquis par Abraham d’Ephrôn le Hittite, à titre de propriété funéraire, en face de Mamré.  Après l’ensevelissement de son père, Joseph revint en Egypte, lui, ses frères et tous ceux qui étaient montés avec lui pour l’ensevelissement. » (Gn 50,14) 

Le dernier sursaut de peur des frères et le pardon définitif – Gn 50

Après la mort de leur père, les frères eurent peur de Joseph (Gn 50,15). Tout n’était donc pas aussi bien résolu que ce que l’on croyait. Un passif restait enfoui, car ils mettaient la clémence de Joseph sur le compte de la présence de leur père qui servait un peu de tampon.
De fait si Joseph a bien apparemment pardonné, eux n’ont jamais reparlé nettement avec lui de ce moment où ils ont cherché à le supprimer. Dans les épisodes précédents, ce ne sont pas eux qui ont parlé, mais Joseph qui a pardonné.
Du fait de la disparition de leur père, ils sont ramenés à un tête à tête avec Joseph et  là ils sont obligés de parler explicitement de ce moment dramatique et de demander explicitement le pardon :De grâce, pardonne le forfait et la faute de tes frères. Certes, ils t’ont causé bien du mal mais, de grâce, pardonne maintenant le forfait des serviteurs du Dieu de ton père.”  (Gn 50,17).

Le pardon de Joseph, certes bloquait la vengeance, mais pour que la vie refleurisse vraiment dans cette famille, il fallait aller au-delà d’un simple renoncement à l’exercice de la vengeance.
« Vous avez voulu me faire du mal, Dieu a voulu en faire du bien » (Gn 50,20).

Dans cet échange clair et explicite de tout ce qui s’est passé, le pardon permet paradoxalement de s’appuyer sur le mal pour féconder l’humanité qui pourra ainsi porter de nouveaux fruits.

Conclusion

Ainsi s’achève, sur une note d’espoir le drame de Joseph et de ses frères.
Ce récit est une leçon de vie.
Dans la vie personne n’est tout noir ou tout blanc. Dans ce drame chaque personnage est comme dans la vie courante tour à tour victime et agresseur. Comment se considérant comme victime ne pas devenir agresseur ? On peut peut-être ne pas répondre et s’enfermer dans le rôle de victime ? C’est encore quelque part ou indirectement être agresseur.
Dans cette histoire, les personnages constituent trois pôles : Jacob, Joseph et les autres frères. C’est autour des  relations constituées et de leurs transformations deux à deux autour de ces trois pôles que se joue l’avenir de la « famille », ancêtre du peuple d’Israël, symbole de l’humanité tout entière.

Jacob fait une fixation sur Joseph puis sur Benjamin. L’histoire va l’obliger de fait, non sans douleur, à renoncer à ces surinvestissements affectifs. A la fin de l’histoire il remet Joseph et Benjamin à leur place dans la filiation et il redonne toute leur place à chacun de ses autres fils, en mettant même Juda et non Joseph, ni même Benjamin à la tête de la famille. Il peut alors devenir « père d’une multitude ».

Joseph, même involontairement, a été au départ fort agressif vis-à-vis de ses frères. Mais après ce qui lui est arrivé, il réussit, grâce à Dieu, à ne pas se laisser enfermer ni dans le rôle de la victime, ni dans celui du donneur de leçon, du grand seigneur qui pardonne. Vis-à-vis de son père, au lieu de rentrer dans son jeu des préférences dont il a été bénéficiaire au départ,  puis finalement victime, il va créer les conditions pour que celui-ci surmonte son attachement pathologique à Benjamin.

– Les frères eux se sont considérés au départ comme victimes de leur père et de leur frère. Ils ont dès lors été agresseurs de Joseph (avec des nuances pour chacun). Mais après avoir « sacrifié Joseph », chez eux le temps et sans doute l’épisode de Tamar ont fait son action, ils n’en veulent plus à leur père et non seulement ils finissent par accepter ses préférences mais ils en deviennent même solidaires. Vis-à-vis de Joseph, ils ne devront pas se contenter d’être passivement bénéficiaires du pardon de ce dernier, ils vont devoir comme nous l’avons vu en final être acteur de la lumière portée sur ces événements passés dramatiques.

Cette histoire a donc une portée qui dépasse infiniment ce que l’on pourrait considérer comme une anecdote familiale comme il en existe tant. Placé en final de ce livre de la Genèse, qui raconte les fondements de l’humanité, en conclusion de l’histoire de ces patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, où l’on a vu Dieu tenter de reprendre contact avec l’humain en proie à la violence et à la rivalité, ce récit entrouvre une voie qui permettra un jour à cette humanité de se sauver.

Cette voie est celle du pardon, un pardon qui passe nécessairement par la transformation intérieure de chacun des acteurs, victimes et agresseurs associés, afin de sortir de ce cycle infernal de la victime qui devient agresseur (« c’est lui qui a commencé !» disent les enfants depuis toujours) pour entrer dans un mouvement qui ouvre « les portes de l’éternité » (pour reprendre le beau sous-titre d’un livre illustrant le pardon entre deux protagonistes de la seconde guerre mondiale).

Toute l’histoire biblique va nous montrer que le chemin est encore long à l’image de cette difficle réconciliation de la famille de Jacob. Elle nous montre aussi, à l’image de ce  dénouement longuement reporté, que cette issue vitale par le pardon est fort complexe à mettre en œuvre, qu’elle va bien au-delà d’une simple réconciliation superficielle sous la pression des besoins affectifs des protagonistes du conflit. Ce pardon, naturellement inaccessible à l’homme, apparaîtra comme une spécificité divine. Le Prophète Osée écrit:

« Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère… car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi, je suis saint : je ne viendrai pas avec rage » (Os 11,9)

Ce sera aussi la marque caractéristique de l’« homme de Dieu » qui, grâce à cette pratique du don, à cet apprentissage du  pardon, retourne la violence en un bien et redonne ainsi à l’humanité à chaque époque une nouvelle perspective d’avenir et de vie.

 publié le 14 mai 2014

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