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Premier récit de la création (Gn 1,1 à 2,3)

Ce premier récit de la création qui se déroule sur six jours se caractérise par une grande sobriété. La répétition des mêmes mots pour chacun de ces six jours donne à ce texte un rythme simple et presque solennel. La journée commence par «  Dieu dit » et se termine par «  Il y eut un soir, il y eut un matin : xième  jour » assortie de  la mention répétée à cinq reprises de  « Dieu vit que cela était bon ». Le tout se terminant à l’issue de la sixième journée par  « Voilà, c’était très bon ».
La sobriété de ce récit est telle que l’on ne peut guère parler à son sujet de « récit mythique », comme on pourra le faire par exemple pour le deuxième récit de création qui suivra. Il tranche avec les autres cosmogonies des civilisations environnantes pour lesquelles la création fut souvent le fruit de relations sexuelles ou de combats entre dieux ou entre géants. De dieu dans ce récit, il n’y en a qu’un appelé Elohim, mot que la plupart des traducteurs traduisent par Dieu ; mais nous verrons que dans le deuxième récit, le nom est Yhwh (par une sorte d’anachronisme car ce nom de Yhwh sera donné par Moïse qui vient postérieurement dans le libre de l’Exode!). De cet Elohim, le récit ne nous dit rien sur lui sinon qu’il parle et que sa parole a des effets. C’est sa Parole et elle seule qui crée. De ce fait on pourrait plutôt qualifier ce texte de récit symbolique théologique et anthropologique dans la mesure où il apporte un enseignement sur le monde créé et sur l’homme. Essayons de tirer les quelques lignes de cet enseignement :

« Commencement de la création par Dieu du ciel et de la terre.
2 La terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme ; le souffle de Dieu planait à la surface des eaux,
3 et Dieu dit : « Que la lumière soit ! » Et la lumière fut.
4 Dieu vit que la lumière était bonne. Dieu sépara la lumière de la ténèbre…. »

  • La Parole est première.
    Ce n’est pas le faire qui est mis en avant mais le dire. Ce n’est pas l’objet qui prime mais le Sujet. Cette Parole sera la trame de toute l’histoire biblique, histoire qui s’achèvera dans la Bible chrétienne par l’affirmation que cette Parole est Dieu même. Beaucoup plus tard, Jean commencera son évangile par un prologue calqué sur ces premiers versets de la Genèse pour réaffirmer que Dieu est Parole : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu »
  • Le premier effet de cette parole est de mettre de la Lumière.
    A noter que cette lumière ne rejette pas les ténèbres, elle s’en sépare, ce qui n’est pas tout à fait pareil. Dieu a créé la lumière et les ténèbres – si l’on croit même le texte, les ténèbres existaient avant le commencement, la terre était alors «  tohu et bohu » (deux qualificatifs hébreux traduits dans la TOB par « désert et vide », qui ont donné en français l’expression tohu-bohu, synonyme de désordre) –  et l’esprit de Dieu planait au-dessus d’elles. Ce commencement est donc un commencement et non le commencement ; avant ce commencement il y avait quelque chose et ceci est confirmé nous explique le Talmud, par le fait que la première lettre du premier mot du premier livre de la Torah, Bereshit, (commencement en hébreu) est la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque, un beth (b), et non un aleph (a), comme il aurait convenu s’il n’y avait rien eu avant !
  • Tout est bon dans la création,
    il n’y a pas de mention dans ce récit d’un combat entre lumière et ténèbres, entre dieu du bien et dieu du mal comme dans la plupart des mythes qui sont fondamentalement dualistes avec le bien ou la lumière d’un côté et le mal ou les ténèbres de l’autre. Ici tout est bon en soi et Elohim est Un ; par contre sa Parole va dissocier, séparer, introduire une alternance entre le jour et la nuit. Le créateur est un artiste qui utilise les effets de cette opposition entre l’ombre et la lumière. Cette alternance entre le jour et la nuit est bonne et nécessaire, comme nous pouvons l’observer d’ailleurs dans la croissance des végétaux. De même chez l’homme, nous verrons par la suite que la Parole lui sera souvent transmise dans le sommeil, dans la nuit de son inconscient, de son désir caché et l’homme devra la mettre en œuvre le jour, dans la lumière de son conscient. Bien avant Freud, les auteurs de la Bible donnent aux rêves une importance souvent déterminante dans la compréhension de l’histoire des hommes.
  • La séparation apparaît comme une nécessité dans le processus de création,
    comme nous venons de le voir pour la lumière. Le mot « séparer »  est utilisé cinq fois dans ce court récit (versets 4, 6, 7, 14 et18). Nous le retrouverons aussi dans tous les moments charnières de l’histoire biblique. Cette séparation est généralement douloureuse, l’outil de cette séparation prendra même dans la Bible des formes symboliques assez menaçantes et radicales comme le couteau ou le glaive, comme pour mieux souligner la gravité de l’enjeu et la nécessité et de cette opération.
    Sans séparation, il n’y a pas de création, pas de différentiation. Sans séparation, on reste dans la fusion, l’indifférencié, la confusion, le tohu-bohu. Ceci est vrai aussi, comme nous le confirme les sciences de la psyché, pour la croissance psychique de l’homme. La séparation-différentiation de l’enfant avec sa mère conditionne les relations futures parent-enfant. Elle est nécessaire à l’émergence d’une parole, d’un amour qui soit un don de l’un à l’autre et non un amour-haine fusionnel où chacun absorbe, dévore l’autre.
  • Par ailleurs ce texte comporte une autre occurrence qui va nettement dans le même sens: l’expression « selon son espèce » ne revient pas moins de 9 fois entre les versets 11 et 25 ; la vie, la création se développe en créant de la diversité. Diversité qui émerveille tant les savants, observateurs du cosmos, du monde végétal et animal.
    « La diversité procède du divin, l’uniformité procède du malin », disait, je crois, Pascal.
  • L’aboutissement de la création est l’apparition du genre humain.
    L’homme à la fin de ce récit est placé au sommet de la création ; plus qu’au sommet… par sa ressemblance avec Elohim, l’homme se retrouve au-dessus de la création. L’homme fait à l’image d’Elohim est sur-naturel. De ce fait, il doit dominer cette nature qui lui est confiée par son créateur. L’homme devient maître et donc responsable de la nature. C’est là une parole tout à fait originale, qui tranche avec les spiritualités panthéistes pour lesquelles Dieu c’est la nature même, et l’homme est fondu dans cette nature. Au contraire dans ce texte, la nature est une œuvre, celle d’un être transcendant. La nature est bien signe, trace de Dieu, effet de sa Parole mais elle n’en est pas l’essence; l’essence de Dieu c’est la Parole elle-même. L’homme fait à l’image de Dieu est appelé lui-même, à transcender la nature et à veiller sur elle.
    Dans ce texte inaugural de la culture occidentale se trouve le fondement  même de l’idée de progrès ainsi que celle d’histoire. La Bible rompt avec l’idée d’un temps purement cyclique à l’image du cours des astres, il introduit (malheureusement souvent par des dés-astres) du sens dans l’histoire. Nous verrons plus loin que cette importance donnée à l’analyse des événements historiques va induire la notion de responsabilité individuelle de l’homme dans l’histoire et dans la nature.
  • L’épilogue de cette création est aussi très original.
    Le septième jour Elohim arrête son action, de lui-même il se retire de son œuvre. Ce final confirme d’une certaine façon ce qui est dit plus haut. En suspendant son action, Elohim manifeste sa transcendance par rapport à son œuvre avec laquelle il ne peut être confondu. Mais surtout en se retirant, Il laisse la place à l’homme. Il nous révèle là une dimension de la puissance qui nous est peu spontanément familière. Ce Dieu tout-puissant pose une limite à l’exercice de sa puissance. Cette limite loin d’être signe d’impuissance, manifeste au contraire une puissance de création supérieure: elle est créatrice de  la liberté pour l’homme.
    L’homme, fait à l’image de Dieu, devra  par son travail, par son action sur la nature prendre le relais de la création divine. Mais de même que Dieu s’est retiré en offrant à l’homme son œuvre, l’homme devra suspendre et offrir son travail pour signifier qu’il existe indépendamment de son travail. Il ne doit pas se perdre dans son travail, il ne peut être totalement identifié ou réduit à son œuvre. C’est la signification profonde de cette institution consubstantielle au judaïsme, qu’est le sabbat qui donne au temps un surplus de sens, une ouverture sur la liberté, que le travail ne peut donner. Le christianisme poursuivra cet enseignement par la sacralisation du dimanche.

Deuxième récit de la création (Gn 2,4 à 2,25)

Ce texte est très différent du précédent. On peut le distinguer facilement par le fait que c’est Yhwh (traduit souvent par « le Seigneur ») qui intervient et non pas Elohim. Ce texte, beaucoup plus imagé que le précédent, constitue l’archétype même du récit mythique par la richesse symbolique des images : le jardin, l’orient, l’arbre, le Fleuve qui le traverse en se partageant en quatre branches, l’arbre de Vie, l’arbre de la connaissance du bien et du mal, etc … Autant de supports à partir desquels par le jeu des analogies et des correspondances, se trouveront activées des réalités corporelles, psychologiques, sociales qui échappent à l’analyse rationnelle :

« Le jour où le SEIGNEUR Dieu fit la terre et le ciel,
il n’y avait encore sur la terre aucun arbuste des champs, et aucune herbe des champs n’avait encore germé, car le SEIGNEUR Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol ;
mais un flux montait de la terre et irriguait toute la surface du sol.
Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant »

Création du premier humain.

Contrairement au récit précédent l’homme est créé en premier, le végétal et l’animal n’interviennent qu’après. La racine du mot utilisé ici en hébreu, adam, que nous traduisons par homme, signifie la glaise. L’homme est adama, c’est-à-dire  « tiré du sol » par Yhwh qui tel un potier travaillant la glaise, façonne un corps d’humain puis insuffle son souffle divin dans ses narines et lui donne ainsi la vie.
Belle image de la double polarité de l’humain, façonné avec de la glaise, sorti de la terre, tiré d’en bas mais aussi animé par le haut, par le souffle de Yhwh.
Rencontre du haut et du bas d’où jaillit la vie pour l’humain.

Le don de la nourriture, des arbres et de leurs  fruits.

Yhwh établit alors l’humain dans un jardin de délices et de jouissance, le jardin d’Eden (Eden= délices, jouissance) où tout est fait pour l’homme. Yhwh y met toutes sortes d’arbres «attrayants et bons à manger ».
L’arbre a de tout temps été porteur d’une grande richesse symbolique; les poètes, les artistes ont développé des correspondances entre l’arbre et le cosmos, l’arbre et le corps humain (l’arbre de Sefirot dans la Kabbale), l’arbre et la vie sociale. De plus chacun de ses composants, la racine, le tronc, les branches, les feuilles et même les couleurs seront des supports imagés pour représenter le déploiement de l’humain avec toutes ses composantes, corporelles, psychiques, spirituelles et sociales. Voyez par exemple, ici dans ce texte,  le rapprochement que l’on peut faire entre l’homme et l’arbre. Par l’humilité, l’humain (même racine pour ces deux mots que humus = terre fertile), s’enracinera  dans les profondeurs de cette terre nourricière; à l’image du tronc il gardera les pieds sur terre ; à l’image des branches il pourra se déployer dans le ciel ; ses organes sexuels sont des fruits (ici la figue plutôt que la pomme !) ; par l’ouverture de ses narines (de ses feuilles) il pourra respirer, par l’ouverture de tous ses sens il pourra capter le souffle de l’esprit. Enraciné dans les profondeurs de la terre, respirant le souffle de Yhwh, l’adam sera inspiré et aspiré vers le Haut. Tel est le destin grandiose et paradoxal de l’adam que ce récit mythique nous permet encore simplement d’entrevoir.

Mais l’auteur ne s’arrête pas simplement à ce rapprochement corporel et nourricier de l’arbre en général, certains arbres spécifiques ont des vertus ou des significations particulières. L’auteur en cite deux : l’arbre de Vie et l’arbre de la Connaissance du bien et du mal.

Le don de l’interdit pour entrer en relation.

Autant la symbolique du premier, l’arbre de vie, qui d’une certaine façon rassemble, unifie toutes les correspondances que nous avons vues plus haut, paraît accessible à notre imaginaire autant la symbolique du second paraît plus mystérieuse, d’autant que cet arbre est frappé d’un interdit dont le non-respect est dit mortel.

« mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » Gn 2,17

Comment comprendre cet interdit ?
A y regarder de près, la nécessité de l’interdit en soi est compréhensible. Les sciences psychologiques ont bien montré combien l’interdit est nécessaire à la croissance de l’enfant. Les parents utilisent spontanément l’interdit avant même que l’enfant sache parler, pour le protéger de son environnement physique qui présente un danger qu’il n’est pas encore à même d’affronter. Ils ont parfois plus de difficultés à intégrer la nécessité de donner l’interdit au-delà du simple danger corporel, d’assumer l’apprentissage de la frustration chez leur enfant. Malheureusement comme nous le constatons souvent aujourd’hui, l’enfant qui n’a pas reçu de ses parents ce don de l’interdit est un enfant-roi déstructuré à tendance psychopathe. Lacan dit même que l’intégration chez l’enfant de l’interdit (qu’il écrit « inter-dit », le dit entre) conditionne l’émergence de la Parole. L’interdit en mettant une frontière, des limites non seulement protège l’enfant, mais il lui permettra de construire sa personnalité propre, différente de celle de ses voisins. On retrouve là la nécessité de la séparation que nous avons vue plus haut dans le premier récit. De cette séparation pourra naître alors le désir de l’échange, un dit entre personnes différenciées.

Alors si nous pouvons admettre pour l’humain placé dans ce jardin d’Eden, la nécessité d’un interdit et  même accepter de prendre cet interdit comme un don, pourquoi cet interdit porte sur le « manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal » ? Avoir la connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal, n’est-ce pas justement ce qui est indispensable à l’homme pour se comporter convenablement dans la vie ?  La nature de l’interdit paraît là bien paradoxale.
Il nous faut donc trouver une interprétation, rechercher la signification symbolique sous-jacente. Une première piste nous est donnée  par le sens de l’expression hébraïque « le bien et le mal ». En hébreu dire « bien et mal » est une façon de dire « tout ». L’interdiction porterait donc sur le désir de connaître le « tout », de manger « le tout », et s’instituer ainsi comme « le tout ». Connaître « le tout » reviendrait effectivement  à ne pas donner de place à l’autre, à nier sa différence.  De façon générale quand quelqu’un s’adresse à une autre personne en commençant par  « Je te connais… », cela ne présage rien de bon pour la suite. Ne pas reconnaître notre impossibilité à s’identifier complètement à cet autre traduit une volonté de domination. La relation entre individus ne peut se fonder sur un « connaître », sur un « savoir » mais sur un « se fier à »,  l’autre n’est pas un objet de connaissance, mais un sujet auquel on fait confiance. Tel semble bien être un enseignement de ce passage.

Une autre piste interprétative pas très éloignée de celle-ci peut s’ouvrir en prenant l’expression connaître « le bien et le mal » plus à la lettre. Quelles peuvent être les conséquences mortelles de connaître parfaitement le bien et le mal ? Il est vrai que cette prétention aurait immédiatement pour conséquence de nous positionner comme pouvant, pour ne pas dire comme devant juger le bien-fondé des actes de l’autre. Et là aussi ce serait un enfermement d’autant plus redoutable que l’on considère que l’on agit « pour le bien » de l’autre. Expression dont on sait bien par expérience qu’elle est le plus souvent mortelle-grave comme disent les jeunes, en résonnance sur ce point avec le récit mythique de la Genèse. On a vu les conséquences dramatiques en politique d’un partage du monde par un président des Etats-Unis entre un axe du Bien et un axe du Mal. S’ériger en juge de ce qui est bon ou mauvais pour l’autre, c’est aussi d’une certaine façon le nier. Nier l’autre, c’est mourir.
L’interdit qui est donné par Yhwh en Eden apparaît alors comme le socle indispensable sans lequel aucune Relation ne pourra se construire.

Don de toute la création du vivant.

Après l’homme, Yhwh  façonne les végétaux et les animaux pour les lui présenter afin qu’il leur donne à chacun un nom. Dans le judaïsme donner un nom c’est faire sien, c’est prendre en charge. Donc comme pour le récit précédent, l’homme se trouve placé au cœur de la création, il en reçoit la charge. Le récit confirme à sa façon le récit précédent. L’homme devient maître et responsable de la création.
Mais l’homme se trouve bien seul pour assumer cette responsabilité, certes il a la parole puisqu’il a donné le Nom à chaque espèce … mais il n’a pas à qui parler !

Création du premier couple humain.

Dans le premier récit de la création, l’homme et la femme sont créés en même temps ; à noter cependant que dans ce verset, il ne s’agit pas encore d’homme et de femme (ish et isha en hébreu) mais d’une simple différentiation sexuelle, mâle et femelle, différentiation au sein de la partie animale de l’humain.

« Dieu créa l’homme à son image, … ; mâle et femelle il les créa », nous a dit le premier récit  Gn 1,27

Le second récit s’attarde plus longuement sur la création du premier couple.
L’adam est seul de son espèce et il n’a pas à qui parler, personne à côté de lui. Yhwh pour y remédier, le plonge dans une torpeur, dans un sommeil profond,  prélève une côte et en tire  isha (la femme).
Ce passage de la création du couple a pu être mal compris dans la mesure où la femme (isha) peut apparaître comme créée après l’homme, tirée de  lui; certains même ont pu tirer argument de ce passage pour justifier une domination de l’homme sur la femme. Tout cela parce qu’en français nous n’avons qu’un seul mot « homme » pour signifier un individu du genre humain et une personne du sexe masculin. En hébreu nous en avons deux: adam pour signifier le premier et ish pour le second.
Le premier adam, être non sexué, androgyne, est plongé dans un profond sommeil. Le sommeil c’est le temps de la montée du désir. Yhwh alors lui prélève une côte. La côte dans la culture hébraïque est l’organe porteur du désir. Cette séparation de l’adam en ish et isha s’accomplit dans le temps et au lieu du désir. Ce désir a clairement une connotation sexuelle, puisqu’il produit la différentiation sexuelle.
Mais il faut noter aussi que le terme hébreu qui est traduit ici par la côte, signifie aussi « à côté » ; si l’on cumule ainsi les deux sens possibles (pratique classique dans la culture hébraïque) cette satisfaction du désir sexuel s’accompagne de la réalisation du désir de pouvoir parler à quelqu’un, de vivre « à côté » de lui. Les deux désirs, le sexuel et le social, sont là étroitement associés.
Dans le texte c’est le terme isha (la femme) qui est nommé en premier. Le terme ish apparaît immédiatement après, l’homme devient ish en se manifestant par une parole jubilatoire à la vue de isha (Gn 2,23). Jubilation qui lui permet de quitter (toujours la séparation) ses parents pour « s’attacher à isha ». Première et puissante illustration de cette tension dynamique de la construction de l’humain entre l’arrachement et l’attachement, dont nous avons parlé la dernière fois.

Par ces récits de la création, où tout est bon, le cosmos, la vie végétale, la vie animale et la vie humaine semblent destinés sous l’action de la Parole divine à un développement harmonieux. Ish et isha vivent nus, innocents l’un à côté de l’autre sans éprouver aucun besoin de se protéger, de se voiler l’un en face de l’autre.
L’observation du monde nous renvoie cependant une réalité bien différente. Que s’est-il passé alors pour que cette belle harmonie, créée par la Parole, incarnée par ish et isha vole en éclat ?
L’auteur de ce récit oriente notre quête de réponse vers le traitement subi par la Parole lors de sa transmission. Cette Parole créatrice a délégué la responsabilité de la création à l’homme. L’homme a en charge la transmission de cette parole dont il hérite. Le récit qui suit nous narre les aléas de la transmission de cette Parole, la déformation perverse qu’elle va subir, déformation qui sera lourde de conséquences.

Le couple à l’épreuve de la Parole pervertie (Gn 3)

L’origine de la première déformation de la Parole est incarnée par un animal, le serpent qui s’adresse à isha en ces termes : « C’est ainsi que Yhwh vous a dit : “Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin » (Gn 3,1 )
Altération très classique de la Parole par le glissement subreptice du particulier vers le général. Méthode bien éculée comme nous pouvons le constater tous les jours dans les débats politiques, qui consiste en vue de déstabiliser l’adversaire de partir d’un fait particulier précis et incontestable, de le généraliser et d’en tirer une conclusion globale.
Ici l’interdiction de manger d’un seul arbre du jardin devient l’interdiction de manger de tous les arbres du jardin. Déformation tout de même un peu trop grossière pour tromper isha qui rétablit immédiatement la vérité. Elle doit être tout de même un peu perturbée car elle confond l’arbre situé au milieu du jardin, l’arbre de vie (Gn 2,9), avec celui de  la connaissance du bien et du mal !
Mais le serpent ne s’arrête pas là, il poursuit sa tentative d’altération du sens de l’interdit, de façon beaucoup plus subtile. Ish et isha sont encore parfaitement innocents; ils n’ont pas la pleine conscience du sens profond de cet interdit donné par Yhwh à adam pour les protéger. Le serpent va se charger de leur ouvrir les yeux et de leur donner une signification qui paraît simple, évidente :

Dieu par définition est tout puissant (- c’est vrai n’est-ce pas ?). Or Dieu lui impose un interdit. L’interdit n’est-il pas une entrave à la liberté de l’homme ? (- si on ne peut plus faire ce dont on a envie !). C’est donc que Dieu veut défendre ses prérogatives (c’est naturel non ?).
Alors ? Ne tenez pas compte de cet interdit, en mangeant ce fruit vous deviendrez tout puissant comme Dieu (C’est vrai ça…Dieu n’a-t-il pas fait justement l’homme à son image, donc tout puissant ?). En plus qu’y a-t-il de mal à connaître ce qui est bon et mauvais ? Il faut mettre ça au clair, ouvrir les yeux, sortir de sa naïveté.

Comme en plus les fruits de cet arbre sont dotés de tous les attraits, isha craque. Ish n’oppose aucune résistance à sa femme.

La Perte de l’innocence.

La conséquence immédiate est la perte de l’innocence, symbolisée par la nudité. Ish et isha éprouvent un besoin de se couvrir, de se protéger. De quoi doivent-ils se protéger ? Ne serait-ce pas qu’ayant transgressé l’interdit de « tout manger », ils prennent conscience qu’ils risquent à leur tour d’être mangés l’un par l’autre ? L’interdit était une protection. Sans lui, symboliquement le sexe de chacun, à nu, devient une proie facile à ce désir de tout manger de l’autre ? Ce n’est pas bien entendu la relation sexuelle qui est condamnée dans ce texte, nous avons vu plus haut qu’elle était donnée par Yhwh et jubilatoire, mais cette relation réduite à un « manger de  l’autre », ne répond plus à sa fonction « d’aide de l’autre » par la parole, de vivre à « son côté ». Sexe sans visage, le Sujet risque d’être réduit à un Objet. Voilà ce contre quoi, chacun cherche à se prémunir, conscient maintenant des risques du désir de l’autre.

Mais les conséquences de cette déformation de l’interdit vont, dans le comportement humain aller au-delà de la simple pudeur, c’est un sentiment larvé de peur qui s’installe. Finie la transparence naïve et innocente, il faut non seulement se couvrir, mais se cacher. Trop rapidement, souvent les commentaires attribuent ce réflexe de se cacher à la simple peur de Dieu, peur de la punition d’un Dieu tout-puissant, dur et intransigeant après le péché. Outre que le mot péché n’est jamais utilisé dans ce texte (pourtant souvent qualifié de péché originel), l’image induite par le serpent d’un Dieu despote, vengeur et jaloux qui a mis des interdits pour protéger son pouvoir et affirmer sa supériorité, ne correspond pas vraiment à l’atmosphère donnée dans ce passage. Yhwh se promène paisiblement dans son jardin (Gn 3,8), à la brise qui souffle au moment du coucher du soleil, et il cherche la compagnie de l’humain. Mais cet appel de Dieu, ce « Où es-tu ?» fait désormais peur à l’homme, il ne sait plus où il est, il est perdu dans ses désirs, sans les repères de l’interdit.
Yhwh face à ce désarroi, à cette peur, devine ce qui s’est passé et cherche une parole venant d’eux. En fait de paroles, ish qui déjà n’avait pas fait preuve d’un grand courage en ne s’opposant pas à isha, va esquiver et se défausser lâchement sur elle. Isha admet mais elle estime avoir été trompée par le serpent. Yhwh se tourne alors vers l’origine de la faute, celui qui incarne l’erreur insidieuse et rampante dans l’interprétation de l’interdit, le serpent (Gn 3,14). Il le condamne à rester toute sa vie à ras de terre, il devra continuer à ramper; ce n’est qu’à ras de terre qu’il aura prise sur la femme, il ne pourra l’atteindre qu’au talon, mais un jour la femme aura le dessus, par le haut, par la tête. Tout à la fin de la Bible, le chapitre 12 du livre de l’Apocalypse fera écho à ce passage de la Genèse dans une description d’un mythique combat, à la fin des temps, d’un dragon contre la femme, dont la femme sortira définitivement victorieuse.
Mais en attendant pour ish et isha les dégâts de la transgression sont bel et bien là.

L’apparition de la souffrance.

La souffrance qui était absente de l’Eden, fait son apparition. Cette souffrance s’incarne dans les deux fonctions vitales données par Elohim à adam dans le premier récit (1,28) :

–        La Reproduction, fonction du féminin de l’adam, incarnée symboliquement par isha.
–        Le Travail, fonction du masculin le l’adam, incarnée symboliquement par ish.
Mais en plus de ces souffrances qui touchent les fonctions vitales de l’humain, une autre anomalie est soulignée par l’auteur et rarement mise en avant par les commentateurs, c’est celle du rapport de domination de ish sur isha. Ce rapport de domination de l’homme sur la femme, domination qui était générale et banale à ces époques où le texte a été écrit, apparaît à l’auteur comme une profonde anomalie au même titre que la douleur de l’enfantement ou la pénibilité du travail. Cette anomalie est d’après l’auteur, la conséquence de la perversion du désir qui n’est plus l’attrait entre deux êtres égaux et différenciés. Le pouvoir et la domination se sont glissés insidieusement dans leur relation sexuelle. Le sexe de l’homme devient symbole de pouvoir. Le machisme est apparu.

Telles sont les conséquences dramatiques de cette transgression de l’interdit.

Le Piège se referme dans une alternative diabolique.

Trop souvent dans le monde « religieux », on se contente de souligner la désobéissance de l’homme. Cette désobéissance serait « le péché originel », source de tous nos maux. Il fallait que l’homme respecte l’interdit, point final. Pour être à nouveau sauvé par Dieu qui est bon, généreux et miséricordieux, il suffirait que l’homme se remette dans les clous de l’interdit et tout irait bien, tout reviendrait en ordre. Mais un tel discours est trop simpliste, non seulement il ne rend pas compte de la complexité de la tragédie qui ressort de ce texte, mais il est à la limite très dangereux, car il fait l’impasse sur la déformation de la Parole. En mettant l’accent uniquement sur la transgression de l’homme, sur son refus d’obéir que l’on va mettre sur le compte de l’orgueil, en faisant l’impasse sur l’altération du sens de l’interdit, il entérine de facto  l’image de Dieu que le serpent cherche à donner. Un tel discours paradoxalement fait le jeu du serpent, il devient diabolique en ce sens qu’il divise grossièrement les hommes en deux catégories :

–  D’un côté vous aurez les soumis, qui acceptent un interdit donné par un Dieu-Maître-Tout puissant qui veut remettre l’homme à sa place, lui faire abandonner ses ambitions démesurées de devenir lui aussi tout puissant. C’est le camp des obéissants, qualifiés de faibles par l’autre camp, mais qui sont confortés par un pieux discours qui couvre cette soumission, cet abandon de l’affirmation de soi, en l’associant à la nécessaire humilité.
– De l’autre les rebelles, qui n’acceptent pas cette soumission, ne veulent « Ni Dieu, ni Maître » comme le dit la célèbre chanson, qui n’hésitent pas, au nom de leur liberté  à affronter Dieu et les autres hommes, des rivaux qui font obstacle à leur épanouissement personnel. C’est le camp des forts, des  orgueilleux assumés qui associent liberté, affirmation de soi, ambition avec le rejet de tout interdit.

Voilà l’alternative qui est donnée par le serpent à Eve, relayée paradoxalement par certains discours moralisants sur l’obéissance. Cette alternative est tragique, car elle ne s’attaque pas au vrai problème qui est la perversion du sens de l’interdit. L’interdit qui au départ est une protection pour  l’homme, une condition nécessaire pour entrer dans la relation, est devenue une défense des prérogatives de Dieu. Par ce glissement de sens, l’homme est enfermé dans une alternative où quel que soit son choix, il est toujours perdant :

– se soumettre à Dieu et il est réduit à l’état d’un simple serviteur docile. Plus grave, refoulant ses désirs, il est gagné par une culpabilité latente qui prendra des formes pathologiques. Il va confondre l’humilité avec la soumission, l’arrachement avec l’effacement. Pas « d’élévation » possible pour cet homme.
– ou alors se révolter pour s’affirmer, contre Dieu même, se défouler en levant les interdits qui entravent l’expression de sa personnalité. Il va confondre puissance avec domination, liberté avec licence. Croyant s’élever, il va en fait se déconnecter du sol. Se coupant ainsi de ses racines qui lui apportaient toute sa nourriture par l’humus de la terre, il va se dessécher dans la solitude et alors sous de fausses apparences de pouvoir et de liberté, il sera en fait perdu, sans repère.

Dans les deux cas l’homme devient inapte à la Relation qui est parole d’un « Je » avec un « Tu ». Dans le premier cas, par la soumission infantile et culpabilisante, le « Je » ne peut voir le jour. Dans le deuxième cas, l’autre, réduit à un rival, ne peut être un interlocuteur ; c’est le « Tu » qui disparaît.

Comment trouver le passage pour sortir de cette alternative mortifère qui s’est glissée par ce soupçon sur la Parole de l’interdit ?
Toute l’histoire biblique, à travers de longues et douloureuses ruptures sera une pédagogie où l’homme sera invité à opérer une mutation et même un renversement complet dans  son idée du Pouvoir, de la Puissance. Renversement qui sera initié avec force et ténacité, par des hommes exceptionnels que l’on appellera les prophètes, souvent contre les pouvoirs institués; renversement paradoxal qui trouvera son apogée en la personne de Jésus, tout puissant pour sauver les paumés qui se tournent vers lui mais qui acceptera aussi d’être ridiculisé d’être totalement impuissant à se sauver lui-même.

L’expulsion du Jardin d’Eden.

Pour le moment, le choix de la transgression fait par isha et ish a pour conséquence la sortie, loin du jardin d’Eden planté à l’Orient. Ils sont maintenant dés-orientés (voyez l’influence de ce texte sur notre langue). Cette expulsion souvent présentée purement et simplement comme une chute, une déchéance après « le péché », présente néanmoins à y regarder de près, un côté positif ; après avoir mangé le fruit défendu, il est dit que « leurs yeux s’ouvrirent «  (v7) et un peu plus loin, Yhwh lui-même fait ce constat qui paraît étrange : « Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous par la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. » (v22)
Le théologien du IVème  siècle, St Augustin utilisera à propos de ce récit cette expression « felix culpa », « heureuse faute », qui deviendra un dicton latin pour signifier que d’un mal peut naître un bien.
La dérogation de l’interdit certes précipite l’homme dans la souffrance et les difficultés de la vie, mais cette sortie de l’Eden, de l’innocence originelle, lui ouvre aussi les yeux, éveille une  conscience.
A noter que le terme « expulser » veut aussi dire en hébreu comme en français « accoucher ». Cette sortie du jardin d’Eden prend là un supplément de signification positif. Yhwh après avoir accouché de l’humain, ne retient pas l’homme dans son innocence paradisiaque, il laisse partir Eve- la vivante- et son compagnon mener leur Vie, non sans prendre soin d’eux, en les habillant : « Il fit pour Adam et sa femme des tuniques de peau dont il les revêtit » ( v21), pour les protéger dans ce long et parfois douloureux chemin qui les attendent. Il y a là dans ce récit du comportement de Yhwh vis-à-vis d’ish et d’isha des similitudes avec celui d’une mère vis-à-vis de son enfant. La mère après avoir accouché de son enfant, l’avoir protégé par des interdits, l’avoir averti des difficultés qu’il va rencontrer, le laisse finalement partir quand celui-ci a décidé d’être autonome. Mais c’est vrai qu’apparemment, face à ce désir d’autonomie, de vivre sa vie, les moyens d’interventions des parents paraissent à priori assez limités.
Tel semble être le cas de Yhwh qui comme dans le premier récit où il se retire le 7ème jour, donne une limite à l’exercice de sa puissance, pour ouvrir un champ de liberté à l’humain. Mais la contrepartie est qu’il ne peut trouver face à ish et isha les moyens de les aider à leur insu. Seule une parole juste serait d’un véritable secours. Mais Dieu sait combien la parole juste est difficile pour les humains, parole trop souvent pervertie par des insinuations qui se glissent subrepticement, tel un serpent, dans la bouche de l’homme, parole qui au lieu de libérer, étouffe, oppresse et finit par s’éteindre.

Ce récit se termine par une scène où des chérubins défendent l’accès de l’arbre de Vie en brandissant une épée flamboyante (Gn 3,24). Cette image évoque un combat entre des dieux ou des géants que l’on retrouve souvent dans d’autres mythes. Mais là, quelle peut-être sa signification en cohérence avec l’ensemble du récit ?
L’épée ne serait-elle pas le symbole de cette parole juste qui tranche, sépare apporte la lumière pour conduire à la Vie? Parole qui s’oppose à cette parole tordue, sournoise qui introduit chez l’humain la rivalité par la confusion des désirs ? Mais ici le combat n’est pas entre des dieux opposés les uns aux autres. En tant que combat de la Parole, il traverse le  cœur et l’esprit de chaque homme par ce qui sort de sa bouche et ce qui rentre dans ses oreilles.

La suite de ce récit va illustrer comment cette confusion des désirs va gagner les esprits, comment par la parole défaite, la relation devenue impossible, la violence va s’engouffrer et couvrir toute la terre.

publié le 19 novembre 2013

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