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Premiers « petits prophètes » – écrivains.

Le qualificatif de « petit » est lié à la taille de leurs écrits. Il s’agit de deux livres très courts par rapport aux écrits des grands prophètes, Esaïe, Jérémie, Ézéchiel. Toutefois de par leur place charnière dans l’histoire d’Israël avec l’émergence du prophétisme et de par la puissance et l’impact de leur contenu, ce qualificatif ne leur sied pas du tout.  Autrefois assez délaissés, nous découvrons mieux aujourd’hui l’importance de leurs messages.

Dans le cadre d’une lecture chronologique de la bible, comme celle que nous avons choisie d’adopter, ces prophètes écrivains inaugurent une nouvelle ère de la révélation. Il ne faut cependant pas perdre de vue que  la Torah (ou Pentateuque) que nous avons déjà lue et que nous considérons comme antérieure (en raison de l’époque des faits relatés), furent rédigés en fait, au moins dans leur version définitive, postérieurement aux écrits de ces prophètes. On peut donc dire que l’ « esprit » de ces prophètes est au fondement même du judaïsme. Le Code de la Loi serait en grande partie une mise en forme, une institutionnalisation juridique et religieuse inspirée par cet esprit des prophètes.

Ces prophètes ont-ils écrit eux-mêmes ces textes ?

Les experts s’accordent pour dire que si certains prophètes ont pu transcrire eux-mêmes par écrit une partie de leurs oracles, les livres tels que nous les connaissons sont l’œuvre de disciples ou de témoins.

AMOS

Qui est cet homme ? D’où vient il ?

Dès l’introduction du livre, il est présenté comme éleveur de Tequoa. Il s’agit d’une bourgade au sud-est de Bethléem. Donc il était originaire du royaume de Juda, mais il va exercer sa fonction prophétique dans le royaume du nord. Ce ne devait pas être un petit éleveur, car il précise lui-même dans le livre qu’il possède du petit et du gros bétail et qu’il avait des cultures.
Au chapitre 7, il répond au grand prêtre de Jeroboam, roi d’Israël qui lui dit de retourner dans son  pays pour y prophétiser et gagner ainsi sa vie :

Je n’étais pas prophète ; je n’étais pas fils de prophète,
j’étais bouvier, je traitais les sycomores,
mais Yhwh m’a pris de derrière le bétail et m’a dit :
Va, prophétise à Israël mon peuple (Am 7, 14-15)

 On voit là sa volonté de se démarquer de ces prophètes professionnels dont nous avons parlé la dernière fois qui en général avaient plutôt tendance à caresser les autorités dans le sens du poil !

Lui après ses invectives terribles contre la société et les pouvoirs en place, va être expulsé par le roi d’Israël, Jeroboam.

Le contexte historique

Le premier verset du livre nous indique que ses « Paroles » furent prononcées à l’époque d’Ozias roi de Juda (785-747 av jc) et de Jéroboam II roi d’Israël (787-747), avant donc la chute de Samarie et la disparition du royaume du Nord, « deux ans avant le tremblement de terre ». Comme nous ne connaissons pas par ailleurs la date de ce tremblement de terre, cela ne nous donne pas d’indication plus précise sur la date exacte de son intervention qui n’a durée sans doute que quelques mois.

Le Contenu

Le Livre est partagé en trois parties :

1. Des jugements sur les nations et sur Israël (Am 1,13-2,16)

 Sur un plan historique, à une époque où la montée en puissance de l’Assyrie au nord se fait de plus en plus menaçante, Yhwh par la voix d’Amos annonce, en raison de leurs fautes, la destruction de « toutes les nations », c’est à dire de tous les peuples connus par Israël : Damas, Gaza, Tyr, Edom, Ammon et Moab. Mais les jugements les plus sévères sont dirigés contre Juda et Israël.

Il faut noter le paradoxe ou plutôt le contraste entre la représentation du « Dieu d’Israël » vu par le pouvoir politique et religieux de l’époque, perçu essentiellement comme un dieu appartenant à Israël et son défenseur face aux autres nations, et celle plus universaliste qui nous est donnée dans ce texte. Toutes les nations en fonction de leur comportement, auront des comptes à rendre à Yhwh alors même qu’elles ne le connaissent pas. Il y là implicitement la reconnaissance d’une éthique politique universelle. Mais c’est Israël, du fait de son élection, qui est le plus coupable !

« parce qu’ils ont vendu le juste pour de l’argent
et le pauvre pour une paire de sandales
parce qu’ils sont avides de voir la poussière du sol sur la tête des indigents
et qu’il détournent les ressources des humbles …
alors que moi, je vous avais fait monter du pays d’Egypte
et vous avais conduit quarante ans au désert … » (Am 2, 6-12)

2. Des Oracles contre Israël (Am 3-6)

 Dans ces quatre chapitres, la critique contre l’injustice sociale va se déployer d’une façon impitoyable: corruption des classes dirigeantes, des juges, rapacités des riches qui se vautrent dans leur confort, légèreté de comportement de leurs femmes qui ne se préoccupent que de leurs toilettes. En vivant ainsi dans l’euphorie de la richesse, ils se bercent d’illusion, ils se donnent bonne conscience et pensent assurer leur sécurité en pratiquant des sacrifices, en faisant des pèlerinages et en chantant des cantiques, mais Yhwh déteste et méprise ces pratiques religieuses:

« Je déteste, je méprise vos pèlerinages,je ne peux supporter vos rassemblements,
quand vous faîtes monter vers moi vos holocaustes , dans vos offrandes, rien qui me plaise.
vos sacrifices de bêtes grasses, j’en détourne les yeux.
éloigne de moi le brouhaha de vos cantiques, le jeu de tes harpes, je ne veux pas l’entendre..
Mais que le droit jaillisse comme l’eau
et la justice comme un torrent intarissable » (Am 5, 21-23)

Nous allons retrouver très souvent chez les autres prophètes cette diatribe extrêmement violente contre les pratiques religieuses et ces appels au droit et à la justice en faveur des plus pauvres. Il y a là beaucoup plus qu’une simple dénonciation d’une hypocrisie, comme on pourrait le voir encore aujourd’hui dans la dénonciation de ces chrétiens, qui vont à la messe et qui une fois sortis, disent du mal ou exploitent leurs prochains. Dans ce contexte historique du VIII ème siècle avant notre ère, il s’agit de beaucoup plus que de cela : c’est une mutation anthropologique, une direction nouvelle donnée à l’histoire des religions qui s’opère par ces prophètes.

Nous avions évoqué lors de la lecture du Lévitique, la mutation de la notion de sacrifice et du sacré. Nous avions vu que le philosophe René GIRARD avait démontré que cette idée du sacré était partagée par toutes les civilisations primitives, qu’elle trouvait son origine dans une modalité de la gestion de la violence pour en éviter l’emballement au sein de la communauté et la protéger ainsi d’une auto-destruction inéluctable. Cette action du sacrifice en se répétant va progressivement se ritualiser et donner naissance à l’art et la culture. René Girard souligne que ce développement du sacré se produit nécessairement dans une méconnaissance de la violence portée individuellement par les membres de la communauté. Tout le travail de la pédagogie biblique sera justement de lever cette méconnaissance, de révéler cette violence collective et individuelle et par là même de retourner, de convertir le sens du sacrifice et du sacré. Nous avons vu, en premier avec le sacrifice d’Abraham, puis dans le livre de la Loi les premières mutations du sacré avec la substitution des sacrifices humains par des sacrifices d’animaux, avec le bannissement de la prostitution sacrée. Mutations qui s’accompagnent d’un travail plus personnel et individuel de symbolisation et d’intériorisation de la Loi, de la « crainte de Yhwh ». L’accent dans le rite sera mis dans la relation de confiance et d’amour de l’homme avec son Dieu. Ces mutations, inspirées par les textes, sont visiblement bien loin d’être digérées, intégrées dans la vie courante chez les responsables politiques et religieux de cette époque. Ils se réfugient dans un sacré archaïque beaucoup plus confortable, par ce qu’il ne les remet pas en cause.

On trouve dans ce livre, ce verset d’une pertinence psychologique étonnante et qui mériterait de plus longs développements et commentaires  :

En voulant repousser le jour du malheur
vous rapprochez le règne de la violence… (Am 6, 3) 

On peut y voir là l’expression de l’ambivalence paradoxale du sacré. En voulant repousser le malheur, la violence est projetée, mise sur le compte des autres, de la colère des dieux qu’il faut impérativement tenter de conjurer par des sacrifices. Cette méconnaissance, gage d’une efficacité immédiate (mais temporaire), ne permet pas de s’attaquer à la véritable source du mal, et tout particulièrement à nos comportements de peur, de recherche de protection, de maintien des privilèges qui génèrent injustices, inégalités sociales. Comportements qui aboutiront au résultat inverse de celui recherché. Loin d’obtenir la paix, la disparition ou du moins l’éloignement de la violence, ils vont en « rapprocher le règne ».

Les prophètes, Amos le premier, vont avoir pour mission de révéler les vrais causes des malheurs, de sortir Israël de son inconscience, de ses fausses sécurités fondées sur le sacré. Dans cette lutte contre les fixations sécuritaires au sacré, les prophètes vont tenter de rompre  ces résistances psychologiques, sociales et religieuses en cassant ou du moins en modifiant profondément la notion même de sacrifice et de sacré. L’identité du peuple de Yhwh ne doit plus se faire simplement autour de pratiques cultuelles, fussent elles adressées à Yhwh, mais par la pratique du droit et de la justice tout particulièrement en faveur des plus démunis.

Mais ces appels au droit et à la justice sont un peu désespérés, car le peuple et tout particulièrement les élites dans leur apparente et assez nouvelle prospérité économique et sociales, ne peuvent ou ne veulent pas entendre.

3. Les visions d’Amos (Am 7-9,10)

Les trois derniers chapitres rapportent les visions d’Amos : sauterelles, feu, étain, corbeille de fruits, etc…qui toutes annoncent de terribles catastrophes. Elles expliquent que l’expression « prophète de malheur » ait souvent été attribuée à Amos, même si les derniers versets (probablement des rajouts postérieurs) ferment le livre sur une note d’espoir.

OSÉE

Ce prophète est de peu postérieur à Amos, peut être pas plus d’une dizaine d’année et se situe donc dans un contexte politique et économique semblable à ce dernier, plus proche cependant de la catastrophe, de la disparition de Samarie et du royaume du nord (721).

Tout en dénonçant vigoureusement, comme Amos, l’injustice sociale, il va mettre l’accent sur la nature des liens entre Yhwh et son peuple. Dans la description de cette relation, il va faire preuve d’une audace stupéfiante. Il va utiliser ses propres malheurs conjugaux, sa souffrance de voir sa femme le tromper allègrement, d’avoir des enfants qui sont des « fils de prostituée » pour illustrer, symboliser la souffrance de Yhwh, face aux errements de son peuple.

Chez Osée, l’objectif de rétablissement du droit et de la justice est aussi très présent, mais le ton du livre tranche avec la froideur juridique d’Amos. Dans le conflit qui oppose Yhwh et son peuple, Osée utilise le langage très ardent de l’affectivité avec ses aspects charnels, sensuels.

 Le Contenu (Os 1-3)

Les trois premiers chapitres sont l’ histoire de l’union du prophète avec une prostituée avec laquelle il a des « enfants de la prostitution ». Cette union symbolise la relation de Yhwh avec son peuple qui se prostitue avec le dieu Baal.

Faites un procès à votre mère, faites lui un procès
car elle n’est pas ma femme et je ne suis pas son mari.
Qu’elle éloigne de son visage les signes de sa prostitution et d’entre ses seins les marques de son adultère. Sinon , je la déshabillerai et la mettrai nue…(Os 2, 4-5)

 Cette femme s’est égarée, elle se trompe sur l’origine de sa richesse en disant :

« Je veux courir après mes amants ceux qui me donnent le pain et l’eau,
la laine et le lin, l’huile et les boissons… (Os 2, 6)
Elle n’a pas compris que c’est moi qui lui donnais blé, vin nouveau, huile fraîche
je lui prodiguais de l’argent et l’or ils  l’ont  employé pour Baal»(Os 2,10)

L’enjeu de ce procès est bien la reconnaissance de ce ou plutôt de Celui qui donne la Vie.
Les chemins de cette femme ne peuvent mener qu’à une impasse et à la catastrophe

« Elle ne trouvera plus ses sentiers
elle poursuivra ses amants sans les atteindre elle les cherchera sans les trouver …
Je ferai cesser toute sa joie, ses fêtes, ses noémie, ses sabbats…
Je dévasterai sa vigne et son figuier…» (Os 2, 9…13)

Mais Yhwh ne perd pas tout espoir :

Eh bien c’est moi qui vais la séduire,
je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur (Os 2,16)

Et cette victoire de la Vie, de l’amour sur les faux-semblants et les illusions aura des répercutions cosmiques et c’est elle qui viendra à bout de la violence :

Je conclurai pour eux en ce jour là une alliance
avec les bêtes des champs, les oiseaux du ciel, les reptiles du sol
l’arc, l’épée, la guerre il n’y en aura plus dans le pays…
« …Je te fiancerai à moi pour toujours,
je te fiancerai à moi par la justice et le droit , l’amour et la tendresse .
Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras Yhwh… et la terre, elle répondra par le blé, le vin nouveau, l’huile fraîche… je l’ensemencerai pour moi dans le pays.. » (Os 2, 20-25)

Pendant de long jours tu resteras à moi sans te prostituer et sans être à un homme…
Pas de roi, pas de chef, pas de sacrifice, pas de stèle , pas d’éphod… alors les fils d’Israël rechercherons à nouveau Yhwh » (Os 3, 3-5)

Séries d’oracles (Os 4-10)

Ce sont des séries d’oracles dont il n’est pas toujours facile de suivre l’articulation .
A partir du constat qu’ « il n’y a ni sincérité ni amour du prochain ni connaissance de Dieu dans le pays, …(4,1) 

les premières invectives sont dirigées contre les prêtres qui ont « repoussé la connaissance » (4,6). Ils se sont alignés sur les pratiques cultuelles des Cananéens :

 « ils s’en vont à l’écart avec des prostituées
et partagent les sacrifices avec les courtisanes sacrées » (4,14).
 

Face à cette méconnaissance , Yhwh se retire et ce retrait plongera le peuple dans la détresse. Plongé dans le malheur, le peuple reviendra, mais ce retour risque d’être superficiel :

Votre amour est comme la nuée du matin, comme la rosée matinale qui passe..
Mon jugement jaillit comme la lumière
Car c’est l’amour qui  me plaît et non le sacrifice
et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes (Os 6, 6)

On retrouve dans ce passage, l’illustration de l’appel à une mutation profonde du sacré que les prophètes tentent d’opérer (sans grand succès !) : l’amour, la tendresse, la fidélité, la justice et le droit, la recherche de Dieu doivent supplanter les sacrifices et les holocaustes. L’exercice des pratiques cultuelles ne sont pas magiques, elles ne peuvent constituer une garantie de relation avec Dieu.

Avec leur petit et leur gros bétail, ils viennent pour rechercher Yhwh
ils ne le trouveront pas (5, 6)

Pourtant au delà des annonces  de tous les terribles malheurs qui vont s’abattre sur Israël du fait de son comportement, le prophète annonce avec force son assurance dans le salut de Yhwh :

C’est lui qui a déchiré, c’est lui qui nous guérira
il a frappé, il pansera nos plaies
Au bout de deux jours, il nous aura rendu la vie, au troisième jour il nous aura relevé.

Efforçons nous de connaître Yhwh :
Son lever est sûr comme l’aurore,
il viendra vers nous comme vient la pluie
comme l’ondée du printemps arrose la terre (Os 6, 1-4)

Yhwh parle (Os 11)

Dans ce chapitre, c’est Yhwh lui-même, sans passer par la voie du prophète,  qui parle directement de son amour pour Israël avec des accents déchirants et pathétiques. Dans ce passage, le verbe hébreu au verset 1, que l’on a traduit par « aimer », exprime les relations entre un homme et une femme avec une connotation clairement sensuelle, voire érotique. Nous retrouvons là l’accent du début du livre où Yhwh se comparait à un mari trompé par sa bien-aimée. Dans ce passage, l’amour de Yhwh pour Israël est explicitement comparé à l’amour, la tendresse d’une mère pour son fils .
Il commence par rappeler la genèse de son amour et l’ingratitude de son fils :

Quand Israël était jeune, je l’ai aimé et d’Egypte j’ai appelé mon fils …
C’est aux Baals qu’ils ont sacrifié
C’est pourtant moi qui avait appris à marcher à Ephraïm, les prenant par les bras
mais ils n’ont pas connu que je prenais soin d’eux
je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour,
j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson contre leur joue
et je lui tendais de quoi se nourrir.(Os 11,1-5)

 Le paradoxe, c’est que dans sa situation politique, menacé au nord par l’Assyrie, Israël au lieu de changer de comportement et de se retourner vers Yhwh, cherche appui, se « retourne » vers l’Egypte, pays dont justement Yhwh l’avait sorti pour construire une relation d’amour.

L’infidélité du fils laisse Yhwh complètement décontenancé :

Comment te traiterai-je, Ephraïm, te livrerai-je, Israël ? … ?
Mon cœur est bouleversé en moi
en même temps ma pitié s’est émue
je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère
je ne reviendrai pas détruire Ephraïm
Car je suis Dieu et non pas homme
au milieu de toi je suis saint
je ne viendrai pas avec rage (Os 11, 8-9)

 Ce passage étonnant est très célèbre, il illustre l’originalité et l’audace du prophète Osée. Totalement inconnu des autres dieux, des autres religions, la relation de Dieu avec les hommes qui s’apparente au début du livre à celle d’un homme pour sa femme puis là, à celle d’une mère ou/et d’un père pour son fils. Mais ce qui est divin, saint, naturellement hors de portée des humains c’est la capacité de ne pas chercher la vengeance, la capacité de pardonner. Le pardon apparaît là comme l’attribut même du divin. C’est le pardon qui ouvre les portes de l’éternité.

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