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Introduction

Suite au livre de Josué, nous entrons avec le Livre des Juges, deuxième des livres dits « historiques », dans une période qui recouvre grossièrement deux siècles ( de 1200 à 1000 av.J.C.), entre la conquête du pays de Canaan (livre deJosué) et l’établissement de la royauté en Israël avec Saül (Livres de Samuel).
Il s’agit d’une période assez obscure. Les réserves que nous avions soulevées la dernière fois sur la réalité historique des faits relatés dans le Livre de Josué sont à reprendre avec ce Livre. Les auteurs qui écrivent au moins quatre siècles après les faits ne se soucient pas de critique historique. Leur souci est plutôt d’édifier les lecteurs de leur époque en s’appuyant peut-être sur des récits oraux, plus ou moins légendaires, transmis de génération en génération. On ne peut pas non plus écarter l’hypothèse d’inventions pures et simples de leur part. Historiens et archéologues en discutent aujourd’hui.

Récits populaires

Ce livre se compose de nombreux récits populaires parfois truculents, souvent brutaux avec  la transcription de faits divers scabreux, prostitutions, histoires de viols et de vengeance franchement horribles (Jg 19). Il est très difficile de ne pas sortir de la lecture de ce livre sans un sentiment de confusion.
La concaténation de traditions parcellaires, à la chronologie et à la localisation incertaines traduisent un arrière-plan social et politique fruste où le désordre, les divisions et finalement l’anarchie dominaient.

Installation des tribus

Le premier chapitre qui porte sur l’installation des tribus sur leur territoire nous donne une image assez différente de la conquête de ce pays donné par le livre de Josué. Loin d’être totale et systématique, elle apparaît dans ce chapitre comme très partielle et chaque tribu vit de fait  au milieu des Cananéens et doit faire face ponctuellement et cycliquement à des conflits armés avec eux. Cette dernière version de l’implantation d’Israël dans ce pays semble plus réaliste et plus en conformité avec les récentes découvertes archéologiques.

Ce livre comme la plupart des livres de la bible n’est pas l’œuvre d’un seul auteur mais un collage d’auteurs différents. Le deuxième chapitre d’une tonalité très différente rappelle les origines et le sens de l’implantation d’Israël en Canaan et annonce les difficultés qui vont suivre :

« Je (YHWH) vous ai fait monter d’Egypte,
et je vous ai fait entrer dans le pays que j’avais promis par serment à vos pères.
 

J’avais dit: « Jamais je ne romprais mon alliance avec vous et vous,
vous ne conclurez pas d’alliance avec les habitants de ce pays, vous renverserez leurs autels » Mais vous n’avez pas écouté ma voix » (Jg 2,1-2)

L’installation d’Israël en terre de Canaan est le fruit d’une alliance entre YHWH et son peuple.

Clé de lecture en 4 temps

L’auteur du livre va donner une clé de lecture théologique des événements, dont la trame en quatre temps est assez simple :

  1. Le peuple infidèle à YHWH tombe dans l’idolâtrie et sert les Baals (les dieux Cananéens).
    « Les fils d’Israël firent ce qui est mal aux yeux de YHWH ;
    ils oublièrent YHWH leur Dieu et ils servirent les Baals et les Ashéras « (Jg 3,7)
  2. YHWH dans sa colère envoie des adversaires au peuple infidèle.

« La colère de Yhwh s’enflamma contre Israël et il les vendit à Koushân.. ».(Jg 3,8)

  1. Dans sa détresse, le peuple se retourne vers YHWH et l’appelle au secours.

« Les fils d’Israël crièrent vers YHWH « (Jg 3,9)

  1. Touché par les cris de son peuple YHWH vient à son aide en suscitant un « juge », un sauveur qui, investi par la force de l’esprit de YHWH, va libérer son peuple.

« YHWH suscita pour eux un sauveur qui les sauva…
L’esprit de YHWH fut sur lui et il jugea Israël.
Il partit en guerre et YHWH lui livra Koushan…
Le pays fut en repos pendant  40 ans. » (Jg 3,9-11)

Mais une fois le Juge mort,  Israël retombe dans ses infidélités idolâtres :
« Les fils d’Israël recommencèrent à faire ce qui est mal aux yeux de YHWH »
(Jg 3,12;4,1;6,1;10,6)

et le cycle en 4 temps va se reproduire.

L’idolâtrie

L’infidélité à YHWH

A ce stade de la révélation biblique le péché d’Israël n’est pas tellement une dérogation à une norme morale. Dans ce livre où la violence, la prostitution sacrée, les rapts de femmes, les viols sont très présents, on peut constater que ces normes morales sont apparemment encore très peu développées.

Le péché d’Israël est identifié à l’idolâtrie qui est une infidélité faite à YHWH. Le peuple d’Israël en adoptant les rites des Cananéens « se prostitue » (Jg 2,17).
Notez l’expression « péché d’Israël ». Dans ce Livre des Juges il n’est pas question d’un péché chez les autres peuples. L’interdit de certaines pratiques cultuelles ne concerne qu’Israël.

Mais alors pourquoi cette sévérité spécifique de YHWH envers Israël à propos de ces pratiques ?
Dans l’étymologie du mot péché il y a l’idée de rater sa cible, de se tromper, on dirait familièrement aujourd’hui « se planter ».
En adoptant les pratiques religieuses locales, Israël rompt l’alliance faite avec YHWH, délaisse sa Parole. Parole avec ses interdits que nous avons détaillés dans le livre de l’Exode, et dont nous avons vu qu’ils étaient les conditions préalables à l’établissement de la relation entre les hommes.

Israël part sur une fausse piste, une piste qui ne mène à rien.

Obstacle à la relation

L’idolâtrie religieuse est un obstacle radical, absolu à la relation entre les hommes.
En ce sens elle est absolument dramatique et les conséquences en sont tragiques.
YHWH par cette alliance confiait à Israël la responsabilité de porter cette Parole, mais cette responsabilité est trop lourde pour le peuple qui préfère faire comme tout le monde.
Mais en adoptant les pratiques religieuses locales Israël s’appuie sur du vent, du sable et rien de solide ne pourra se construire :

« Tu mangeras sans pouvoir te rassasier.
Tu mettras de côté mais sans rien pouvoir conserver.
Tu sèmeras, mais tu ne moissonneras pas.
Tu presseras l’olive mais tu ne t’enduiras pas d’huile.
Tu feras couler le moût mais tu ne boiras pas de vin » (Mi 6,14-15)

 

La colère de YHWH

Ces enjeux aussi vitaux pour Israël (symbole de toute l’humanité) justifient la colère de YHWH telle la colère d’un père qui voit son enfant s’amuser, en se mettant en danger de mort, sans du tout s’en rendre compte. Il faut lui faire peur pour qu’il prenne conscience du danger. Telle est aussi l’origine de cette notion de « crainte de YHWH » que nous avons vu la dernière fois.

« Je retrancherai de ta main les sorcelleries
et il n’y aura pas pour toi de magiciens.
Je retrancherai de chez toi les statues et les stèles.
Tu ne te prosterneras pas devant l’œuvre de tes mains.
J’arracherai de chez toi les poteaux sacrés et j’anéantirai tes villes » (Mi 5,11-13)

 

Pratiques cultuelles

En fait concrètement, on perçoit à quelques détails dans ce Livre, combien les pratiques cultuelles d’Israël et celles des autochtones étaient assez similaires, par exemple avec l’épisode de la conquête de DAN (Jg 18). Autre exemple, Gédéon, grand juge, investi de l’esprit de YHWH et qui tient dans ce livre une place importante en comparaison des onze autres juges, a un comportement cultuel très ambiguë :

« Gédéon en fit un éphod qu’il installa dans sa ville, à Ophra.
Tout Israël vint se prostituer là devant cet ephod [1]  » (Jg 8,27)

 

Ce n’est qu’avec le temps et l’intervention musclée des prophètes que les pratiques cultuelles d’Israël vont se démarquer progressivement de celles des peuples environnants. La fresque historique du  psaume 106 exprime bien la nécessité de se démarquer des cultes Cananéens en particulier de rejeter les sacrifices humains :

« Ils avaient sacrifié leurs fils et leurs filles aux démons.
Ils versaient le sang innocent
le sang de leur fils et de leurs filles qu’ils sacrifiaient aux idoles de Canaan,
et le pays fut profané de sang…
ils se prostituaient par leurs pratiques.
YHWH prit feu contre son peuple,
il eût en horreur son héritage » (Ps 106, 37-39)

Dualité magique-symbolique

La dimension symbolique des pratiques cultuelles, leur lien avec l’histoire du peuple et la Parole de YHWH, sera progressivement intériorisée par le peuple. De cette intériorisation naîtra une éthique et se démarquera ainsi des autres pratiques cultuelles toutes imprégnées de magie et qui seront qualifiées par Israël d’idolâtriques. L’incidence de cette évolution cultuelle sera considérable, il incarne pour l’humanité entière ce passage de la pensée magique à la pensée symbolique dont nous avons déjà parlé.
Cette dualité magique-symbolique reste très présente aujourd’hui dans l’analyse des pratiques cultuelles au sein du christianisme même: par exemple les protestants qualifient certaines dévotions populaires à la Vierge ou aux saints de l’église catholique d’idolâtres, car relevant plus de la pensée magique que de la pensée symbolique. Réciproquement les catholiques et les courants protestants traditionnels accusent les grandes manifestations cultuelles des nouveaux courants évangéliques, en particulier dans les séquences publiques de transe et de guérison, de flirter avec l’esprit magique.
Toutes les formes de fondamentalismes religieux relèvent de ce tropisme vers l’idolâtrie.
Tout ça pour dire que cette lutte violente contre l’idolâtrie garde toute son actualité dans les expressions religieuses contemporaines.

De ce fait, certains, dans notre monde contemporain sécularisé, sont tentés d’amalgamer toute pensée religieuse avec des survivances de la pensée magique. C’est un peu rapide et c’est ignorer que, tout en étant théoriquement « libérée » du champ religieux, la pensée magique reste très prégnante, sous des formes multiples, plus ou moins bien cachée. Par exemple sur un plan  politique les soubassements des grandes idéologies contemporaines que sont le communisme (la foi dans le mythe du peuple) ou le libéralisme (la foi aveugle dans le mythe de la régulation automatique des marchés) relèvent de cette pensée magique.  Mais on  retrouve aussi chez tout un chacun, des comportements de type « idolâtriques » sous forme de sur-investissements, que ce soit pour l’argent, le pouvoir, la notoriété (cf l’expression « l’idole des jeunes »!), le sexe, …, mais aussi de façon plus noble et parfois plus dangereuse sous la forme d’un idéal, d’un modèle à suivre. Nous avons déjà dit que l’application purement formelle de la Loi de Yhwh est aussi une forme d’idolâtrie. Bref toutes ces formes de fixations psychiques sont autant d’impasses ou de fausses pistes sur lesquelles on «se plante» et qui nous écartent des chemins de la Vie.
L’enjeu de toute l’éducation biblique et de toute éducation, est de nous permettre de faire surgir, de cette pensée magique inhérente à notre psychisme, un sens et faire advenir ainsi la pensée symbolique qui nous permettra d’appréhender progressivement le Réel.
Telle est la fonction, dans la Bible, de la Parole de YHWH.

L’Esprit de YHWH

Le sauveur

Les fausses pistes de l’idolâtrie entraînent les malheurs du peuple : défaites militaires, rivalités entre tribus, désunions, perte de la mémoire des faits du passé. Bref Israël y perd son âme, son identité.
« Après ce fût une autre génération qui se leva,
mais elle n’avait connu ni YHWH,
ni l’œuvre qu’il avait faite pour Israël »  (Jg 2,10)

YHWH, pour venir en aide à son peuple en perdition, va susciter une sorte de « sauveur » en l’investissant de son Esprit. C’est le sens fort du mot traduit par « Juges ». En fait un « Juge » fait beaucoup plus que juger et même que gouverner le peuple, il intervient vigoureusement pour sortir le peuple du malheur.
Nous avons déjà évoqué lors de la lecture du Lévitique cette apparition de la notion de prophètes investis de l’Esprit de YHWH.

Dans ce livre des Juges, l’Esprit (ruah en hébreu) de YHWH apparaît comme une force qui survient tout à coup, s’empare d’une femme ou d’un homme, lui donne une énergie incroyable et lui permet de conduire le peuple à la victoire. C’est cette ruah, pneuma en grec, souffle ou esprit en français qui est le vecteur du salut et non pas la personnalité ou les qualités propres de ces Juges :

Otniel

« L’esprit de YHWH fut sur lui,
il jugea Israël et partit pour la guerre.
YHWH livra entre ses mains Kusham, il triompha de celui-ci » (Jg 3,10)

Débora

«  Debora,prophétesse, femme de Lappidoth, jugeait Israël en ce temps-là.
Elle siégeait sous le Palmier de Débora, entre Rama et Béthel, dans la montagne d’Ephraïm, et les fils d’Israël montaient vers elle pour des questions d’arbitrage » (Jg 4,4)

Gédéon

« L’esprit de YHWH revêtit Gédéon,
il sonna du cor et Abiézer se groupa derrière lui « (Jg 6,34)

Gédéon qui n’a pas très confiance en lui-même, demande à deux reprises un signe pour être bien sûr que YHWH veut sauver Israël par sa main.

Jephté

lui aussi investit de l’Esprit (Jg 11,29) cela va se retourner contre lui car il doute de sa victoire possible contre Amon et fait le vœu insensé au cas où il obtiendrait cette victoire de tuer la première personne qui sortira de sa maison. Ce fut sa fille !!!

Samson

Avec Samson, cette force de l’Esprit prend un tour tragi-comique assez truculent :
« La femme enfanta un fils et elle le nomma Samson[2].
Le garçon grandit et Yhwh le bénit.
C’est à Manahé-Dan, entre Coréa et Eshtaol,
que l’esprit de Yhwh commença à agiter Samson.
Il descendit à Timma et remarqua une femme parmi les Philistins… » ( Jg 13,24-25 )

un peu plus loin attaqué par un lion :
« L’esprit de YHWH fondit sur lui et, sans rien avoir en main,
Samson déchira le lion comme on déchire un chevreau » (Jg 14,6)

Lors d’une fête avec ses copains il fait un pari, mais se fait avoir par sa femme qui le trahit auprès de ses copains :
« Alors l’Esprit de YHWH fondit sur lui ,
il descendit à Ashqelon, y tua trente hommes « (Jg 14,19)

Il est fait prisonnier et ligoté par les philistins :
« Lesprit de YHWH fondit sur Samson;
les cordes qu’il avait sur les bras furent comme des fils de lin brûlés au feu
et les liens se dénouèrent de ses mains » (Jg 15-14).

Puis avec une mâchoire d’âne, il tue mille hommes.
Ensuite il va chez une prostituée et grâce à sa force incroyable déjoue un piège qu’on lui a tendu.
Mais finalement il tombera trahi encore par une femme Dalila qui l’avait séduit. Sa fin tragique  est grandiose. Ayant perdu sa force, on lui perce les yeux et il est donné en spectacle, ridiculisé par les Philistins les ennemis d’Israël. Alors suppliant YHWH de lui redonner cette force, ses cheveux ayant repoussé, il écarte les colonnes du temple qui s’écroule sur lui et sur tout le peuple philistin en fête.

Dans cette histoire, on voit combien l’Esprit de YHWH est une force, et que cet Esprit est qualifié de « Saint » moins par la perfection morale des personnages qui en sont investis, que par l’effet politique et spirituel qui sépare (idée de séparation dans l’étymologie du mot saint) le peuple d’Israël des autres peuples et le protège ainsi des tentations de l’idolâtrie.

Comment diriger et unifier le peuple élu de YHWH?

Ces actions de l’esprit de YHWH, actions conjoncturelles qui semblent intervenir ponctuellement pour sauver le peuple de situations un peu désespérées, menacé par l’anarchie, ne dispensent pas le peuple de tenter de s’organiser. Faut-il mettre en place un pouvoir politique fort ?
C’est ce que le(s) auteur(s) du Livre des Juges semble induire lorsqu’il reprend comme un refrain pour expliquer les divisions et l’anarchie:
« En ce temps là il n’y avait pas encore de roi en Israël
et chacun faisait ce qui lui plaisait » (Jg 17,6;18,1;19,1;21,25)

Mais à d’autres moments on peut sentir des réticences par rapport à l’instauration d’un pouvoir royal. L’épisode d’Abimélek qui suit celui de Gédéon, cinquième juge, investi de l’esprit de YHWH, est à cet égard très significatif.
Les habitants d’Israël demandent à Gédéon de devenir leur roi :« Domine sur nous, toi, ton fils et ton petit-fils » (Jg 8,22)

mais Gédéon refuse cette charge héréditaire pour bien signifier où est la légitimité du pouvoir :« Je ne dominerai pas sur vous, moi
et mon fils ne dominera pas sur vous,
mais c’est YHWH qui doit dominer sur vous » (Jg 8,23)

A la mort de Gédéon, un de ses fils, Abimélek, argue de la nécessité de centraliser le pouvoir pour éliminer ses frères et se faire nommer roi. Yotam, seul autre fils de Gédéon, resté vivant raconte face au peuple une très belle parabole sur le pouvoir (Jg 9, 7-21), puis s’enfuit pour se protéger de son frère.
Abimélek prendra bien le pouvoir, se fera nommer roi, mais il subira de graves revers et mourra par les mains d’une femme qui lui fracasse le crâne avec une meule.
Toute l’ambivalence du pouvoir et les conflits futurs entre les rois et les prophètes que nous verrons dans les livres suivants sont déjà en germe dans ce livre des Juges.

[1]l’Epĥod peut désigner ici soit un réceptacle pour les sorts sacrés, servant à la divination, soit une statue divine cf Jg17,5 Jg18,14-20, (diffférent du vêtement liturgique des pretres décrit en Ex 25,7).

[2]Samson est un nom propre dérivé d’un terme hébreu qui signifie soleil. La ville de Beth Shémesh, maison du soleil, n’est pas loin de Coréa et on peut penser que le nom de Samson était répandu dans la région.

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