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Job, modèle de patience et d’abandon

L’impasse dans laquelle semble se heurter l’intelligence humaine dans son effort passionné de compréhension de l’action des hommes et de Dieu va trouver une de ses plus éminentes expressions dans le Livre de Job.

Ce livre étrange, étonnant au sens fort du terme (tonnerre), déroutant et paradoxal, a inspiré, nourri depuis 2500 ans et continue d’alimenter, peintres, écrivains, philosophes et poètes.

Sa lecture n’est pas d’un abord facile, l’auteur entraîne le lecteur déconcerté dans des réactions contradictoires qui vont de l’émerveillement, l’admiration  à l’incompréhension, la colère et la révolte contre Dieu, pour le laisser à la fin du livre complètement pantois, sidéré et interrogatif.

Job, modèle de patience et d’abandon au Créateur dans les mystères médiévaux, devient un modèle de stoïcisme dans la littérature du XVe, avant d’être la figure tragique de la souffrance imméritée chez Pascal, Racine, Bossuet. Voltaire en fera le paradigme de l’homme courageux qui a perdu toutes ses illusions sur un Dieu théoriquement bienveillant. Les romantiques souligneront l’angoisse, la nostalgie de l’homme brutalement plongé dans le malheur, incompris et persécuté par tous, mis au banc de la société alors même que précédemment, riche et heureux, il bénéficiait de la vénération de tous.
Pour Victor Hugo, Job incarne l’humanité vraie dans son combat contre l’absurdité du monde, qui légitime la révolte contre Dieu.
Pour Gide, il est le modèle du croyant qui traverse les ténèbres.
Claudel lui trouve le mérite insigne d’avoir cassé les mots, le langage, sapé l’assurance des pseudo-certitudes des sages pour nous faire pénétrer dans le tragique.

Plus près de nous C.G. Jung dans son livre « Réponse à Job », va utiliser ce personnage pour illustrer les difficultés posées par le christianisme, par l’impossible recours au dualisme pour expliquer les contradictions du divin. Il nous invite à une lecture symbolique de ce livre pour avancer dans la connaissance du Dieu Un. Il sera suivi dans cette voie par A. de Souzenelle avec son « Job sur le chemin de la lumière ».
Elie Wiesel relira le livre de Job à la lumière de la shoah dans  «Job ou Dieu dans la tempête ».
René Girard dans son essai consacré à Job « La route antique des hommes pervers » (Jb 22,15) verra dans ce personnage le type même du bouc émissaire préfigurant la mort sacrificielle de Jésus, passage (pâque) pour l’humanité d’un sacré antique et pervers vers la sainteté. Tout récemment, l’écrivain et critique littéraire, Pierre Assouline a sorti en Septembre un livre intitulé «Vies de Job », sorte de quête biographique du personnage de Job à travers laquelle se dessine sa propre quête intérieure.

Enfin l’on peut dire sans prendre beaucoup de risques que Job détient le record du monde du nombre d’épitaphes qui ornent nos cimetières.

Sur un plan plus scientifique, le fr. J.M. Maldamé, dominicain, chercheur et théologien enseignant à l’institut catholique de Toulouse, dans une étude théologique sur le problème du mal (« Le scandale du mal, une question posée à Dieu ») nous livre de précieuses grilles de lecture pour aborder ce livre de Job . Il nous décrit la genèse des apparentes contradictions qui peuvent perturber et rendre difficile sa compréhension.

La structure du Livre

Les nombreuses études exégétiques et littéraires de ces dernières années, nous permettent  de mieux saisir l’histoire de sa composition ; ce travail « d’archéologie littéraire » a dégagé les différentes strates qui se sont superposées, strates qui expliquent les lectures riches et contrastées que l’on peut faire de ce livre.
A l’origine, ce texte était très certainement une reprise d’un conte moral dont le thème, la souffrance de l’homme pieux, était bien connu dans tout l’orient de cette époque.

L’intention du premier auteur, appelons-le ainsi, semble bien être de montrer comment l’homme juste peut faire face au malheur, de façon sublime, et ressortir  de cette épreuve grandi et récompensé. La justice divine, qui récompense les bons et punît les méchants, un moment ébranlée par l’expérience du malheur chez un homme juste,  s’en trouve finalement confortée.

Le conte en prose

L’auteur du conte  met en scène (1, 1 à 2,10) un dialogue entre Dieu et Satan. Il est important de noter la première apparition dans la bible de ce personnage de Satan, où l’on voit qu’il ne s’agit pas du tout d’un ange mauvais. L’auteur prend bien soin d’éviter le dualisme ambiant de la religion perse où les dieux se partagent les rôles l’un pour le bien, et l’autre pour le mal. Simplement cet ange (il faudrait étudier de plus près la genèse qui remonte à cette époque précisément, de l’angélologie dans la Bible sous l’influence de la culture perse) fait partie de la cour céleste et discute avec Dieu d’un homme tout à fait remarquable du nom de Job.  Satan met en doute les ressorts profonds de la piété de cet homme; pour lui sa piété est liée à la réussite dont il a bénéficié toute sa vie sur tous les plans: famille nombreuse et heureuse, richesses, honneurs, …retirons lui tout ça et l’on verra ce que l’on verra il ne restera pas grand-chose de sa piété ! Le rôle de cet ange est de se faire « l’avocat du diable », expression qui trouve là dans ce livre, son origine.
Mis au défi, Dieu accepte que Satan mette à l’épreuve Job : des catastrophes s’abattent alors sur tous ses  biens et tous ses enfants meurent brutalement.

Job a alors cette phrase admirable :

« Sorti nu du ventre de ma mère, nu j’y retournerai.
Le SEIGNEUR a donné, le SEIGNEUR a ôté
Que le nom du SEIGNEUR soit béni »(Jb1,20)

Satan ne s’avoue pas vaincu pour autant: toucher aux biens d’une personne n’est pas l’épreuve la plus grave, mais si l’on touchait à l’intégrité de son être de son corps, alors là… ?
Dieu accepte de pousser l’expérience jusqu’au bout : Job est alors atteint par la lèpre et en est réduit à se gratter avec un tesson sur un tas de cendres. Sa femme profondément irritée par le stoïcisme de son mari, le supplie de maudire  Dieu ;  mais lui, malgré l’incompréhension de son épouse, plongé dans les affres de sa maladie, lui répond :

« Tu parles comme une folle. Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu.
Et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? »(Jb 2,10)

 L’épilogue de cette belle et courte histoire pieuse se trouve tout à fait à la fin du livre au chapitre 42 à partir du verset 10. Job resté intègre et juste dans l’épreuve, est récompensé  par Dieu qui multiplie ses biens et lui redonne encore plus d’enfants qu’auparavant !!!  La sagesse des hommes trouve en Job un modèle et les fondements de la morale qui doit voir le méchant puni et le juste récompensé, un moment ébranlé, sortent finalement confortés.
Ce conte édifiant en prose n’a d’ailleurs pas de caractère spécifiquement hébraïque ou juif (Job n’est pas juif, l’anthropomorphisme de la scène de Dieu discutant avec sa cour céleste dénote franchement avec les autres récits bibliques). Il  va être repris par un écrivain juif suivi (sans doute par deux ou trois autres) qui va l’utiliser comme un bel écrin lisse, admirable pour tout un chacun et il va y insérer, à l’intérieur, une puissante œuvre littéraire d’un tout autre genre.

Les dialogues en vers

L’auteur va faire intervenir trois personnages,  Elifaz de Témân, Bildad de Shouah et Çofar de Naamas, réputés pour leur sagesse.  Chacun à leur tour, dans une sorte de dialogue en vers, va essayer d’expliquer à Job les origines de son malheur et par là défendre la « justice divine ». Job va plaider vivement son innocence puis dénoncer la sagesse bien-pensante de ses amis. La puissance et la hardiesse du ton de Job à la hauteur de ses malheurs frisent le scandale, tant elles bousculent les clichés de la pensée traditionnelle et le dogme de la rétribution individuelle. Le corps du livre, en vers, apparaît très contrasté dans la forme et le fond avec le conte en prose qui l’enveloppe. Cette œuvre  d’un auteur inconnu, beaucoup plus personnelle et originale que le conte folklorique en prose, déstabilise les certitudes des sages et remet en cause les fondements de la piété des hommes-biens. Tant et si bien que parfois on s’est demandé comment une œuvre aussi audacieuse avait pu être retenue dans la transmission des œuvres religieuses du judaïsme.
« On peut même supposer que ce fut précisément la conclusion pieuse de l’histoire en prose qui facilita la survivance du poème, où la hardiesse de la révolte jobienne et l’ironie de la réponse divine mettent en question la justice de Dieu ou tout au moins la placent en dehors de la justice des hommes » (Intro de la TOB).

Donc des amis arrivent auprès de Job dans un esprit bienveillant. Ils font preuve au départ d’une grande délicatesse et d’un grand respect en face à ses malheurs, restant sept jours sans parler (en présence d’une personne frappée par le malheur, on ne prend pas la parole avant que celle-ci n’ouvre la bouche).
Puis finalement Job prend la parole (Ch. 3) pour hurler sa douleur, maudire sa naissance et appeler la mort qui plonge tout le monde, justes et méchants, à égalité dans le néant (il n’y avait pas à l’époque en Israël de croyance en une vie après la mort). L’œuvre alors s’articule sous la forme de trois séries de dialogues en vers entre Job et ses amis. Après chacune des interventions d’un de ses amis, Job répond.
Cela donne la structure suivante :

Elipehaz Job Bildad Job Cofar Job
Série 1 Ch. 4 et 5 Ch. 6et 7 Ch. 8 Ch. 9 et 10 Ch. 11 Ch. 12 à 14
Série 2 Ch. 15 Ch. 16 et 17 Ch. 18 Ch. 19 Ch 20 Ch. 21
Série 3 Ch. 22 Ch. 23 et 24 Ch. 25 Ch. 26 et 27 Ch. (28 ? – 30 ?) Ch. 31

 Première série (Jb 4-14)

1-1  Après que Job eut ouvert la bouche, Eliphaz (Ch 4 et 5), le premier, va prendre la parole et  sur un ton onctueux de prédicateur, il va essayer de faire comprendre à Job: certes tu es un homme juste, mais il faut savoir accepter les épreuves… D’ailleurs, tu n’es certainement pas totalement innocent. L’innocence totale ne fait pas partie de la condition humaine.

« Le mortel serait-il plus juste que Dieu,
l’homme serait-il plus pur que son auteur » (Jb 4,17)

Les épreuves sont là pour nous corriger, … sois heureux d’être repris par Dieu car à terme tu en tireras de grands profits :

« Vois : Heureux l’homme que Dieu réprimande !
Ne dédaigne donc pas la semonce de Shaddaï.
C’est lui qui, en faisant souffrir, répare, lui dont les mains, en brisant, guérissent » (Jb 5,17)

1-2 Ce type de pieux discours irrite Job et il agresse ses amis en les accusant de chercher à se protéger du désastre qui l’accable, par des belles paroles qui ne sont au fond que des paroles lâches et sans poids:

« On a honte d’avoir eu confiance : quand on y arrive, on est confondu.
Ainsi donc, existez-vous ? Non ! A la vue du désastre, vous avez pris peur. » (Jb 6,20)

« D’ailleurs, une critique venant de vous, que critique-t-elle ?
Serait-ce des mots que vous prétendez critiquer ? »(Jb 6,25)

Il ne leur demande rien ;  simplement  il veut être entendu et qu’ils aient au moins le courage de le regarder en face.

« Eh bien ! daignez  me regarder : vous mentirais-je en face ? » (Jb 6,28)

Dans sa fierté, il n’hésite pas à se dresser face à Dieu, dans un sursaut d’orgueil surhumain,  il se compare à l’ « Océan ou au Monstre marin » (7,12). Il se tourne vers Dieu, le prend à partie et lui reproche son acharnement contre lui :

«  Ai-je péché ? Qu’est-ce que cela te fait, espion de l’homme ?
Pourquoi m’avoir pris pour cible ? En quoi te suis-je à charge ?
Ne peux-tu supporter ma révolte, laisser passer ma faute ?
Car déjà me voici gisant en poussière.
Tu me chercheras à tâtons : j’aurai cessé d’être » (Jb 7,21)

1-3 Bildad, choqué par ces propos de Job, défend Dieu et insinue qu’il faut peut-être aller chercher  l’origine de ses malheurs dans le comportement de ses enfants :

« Dieu fausse-t-il le droit ? Shaddaï fausse-t-il la justice ?
Si tes fils ont péché contre lui, il les a livrés au pouvoir de leur crime » (Jb 8,3)

Puis il exhorte Job à reconnaître ses torts, à se tourner vers Dieu qui ne manquera pas de lui restituer un « avenir florissant ».

1-4 Job connaît la toute-puissance de Dieu (Jb.9) , mais cette toute-puissance le laisse seul, meurtri, aigri et écœuré:

« Certes, je sais qu’il en est ainsi. Comment l’homme sera-t-il juste contre Dieu ?»
«je suis seul avec moi » (Jb 9,35)
« La vie m’écœure. Je ne retiendrai plus mes plaintes ; d’un cœur aigre je parlerai » (Jb 10,1)

Job poursuit sa plainte et ses proclamations d’innocence. Il veut mettre Dieu face à ses contradictions. C’est Lui, Shaddaï, qui l’a façonné, nourrit, vêtu, choyé et qui maintenant le poursuit de sa colère pour le détruire. Dieu est-il sadique ? Job ne demande plus qu’une chose : « que Dieu lui lâche le short ».

« Qu’il cesse, qu’il me lâche, que je m’amuse un peu,
avant de m’en aller sans retour au pays des ténèbres et d’ombre de mort » (Jb 10,20)

1-5 Pour Cophar, ces paroles bien prétentieuses de Job sont insupportables. Il l’exhorte à se repentir pour retrouver la paix :

« Tu seras sûr qu’il existe une espérance ;
même si tu as perdu la face, tu dormiras en paix » (Jb 11,17)

1-6 Job ironise alors sur les arguments de ses amis…, lui aussi sait tenir ce type de discours convenu, mais ces beaux discours ne résistent pas à l’expérience de la réalité car la vie est bien plus complexe et pleine de paradoxe ; par ailleurs il soupçonne que leur parti pris pour Dieu cache en fait quelque chose de moins avouable, de plus fourbe et mensonger, alors… qu’ils se taisent et arrêtent de défendre Dieu !  Lui, Job, va risquer sa peau en attaquant  Dieu.

« Sa majesté ne vous épouvante-t-elle pas, sa terreur ne s’abat-elle pas sur vous ?
Vos rabâchements sont des sentences de cendre,
vos retranchements sont devenus d’argile.
Taisez-vous ! Laissez-moi ! C’est moi qui vais parler, quoi qu’il m’advienne.
Aussi saisirai-je ma chair entre mes dents et risquerai-je mon va-tout »(Jb 13,13)

Tout en réaffirmant son innocence, il demande à Dieu deux choses :

« Ne m’épouvante plus par ta terreur.
Puis appelle, et moi je répliquerai, ou bien si je parle, réponds-moi »(Jb 13,22)

Puis suit une méditation sur la mort à l’issue de laquelle Job entrevoit la possibilité d’une vie après la mort. Il est intéressant de noter que c’est le combat avec Dieu qui force pour la première fois la question de la résurrection et non la réflexion des sages:

« mais l’homme qui meurt va-t-il revivre ?
tout le temps de ma corvée, j’attendrais, jusqu’à ce que vienne pour moi la relève »(Jb 14,14)

Deuxième série (Jb 15-21)

2-1 A partir de là, la tension entre Job et ses amis montent encore d’un cran. Eliphaz  devient très agressif contre Job qui lui casse la baraque :

« Tu en viens à saper la piété, et tu ruines la méditation devant Dieu. »(Jb 15,4)

Il ne supporte plus les prétentions de Job :

« Es-tu Adam, né le premier » (Jb 15,7)

Qu’il se taise et écoute l’expérience des générations antérieures !

2-2 Job voit le fossé se creuser entre lui et ses amis, il ne peut plus compter sur eux pour le soutenir dans son malheur, au contraire le comportement de ses amis l’enfonce un peu plus. Il se tourne alors vers le ciel et étrangement il entrevoit la possibilité d’un témoin, d’un défenseur. Un Dieu humain qui intervient contre Dieu!  Sa souffrance  lui fait surmonter l’aporie par excellence : Dieu contre Dieu !

 « Dès maintenant, j’ai dans les cieux un témoin, je possède en haut lieu un garant.
Mes amis se moquent de moi, mais c’est vers Dieu que pleurent mes yeux.
Lui, qu’il défende l’homme contre Dieu, comme un humain intervient pour un autre » (Jb 16,19)

Puis il retombe dans son enfer.

«  Où donc est passée mon espérance ? Mon espérance, qui l’entrevoit ?
Au fin fond des enfers elle sombrera,
quand ensemble nous reposerons dans la poussière. »(Jb 17,15
)

2-3 Bildad  à son tour attaque Job, il ne supporte plus d’être traité par lui comme un « abruti » (Jb18,3) et décrit le sort réservé aux méchants (sous- entendu, justement les malheurs qui sont tombés sur Job).

2-4  Job ne comprend  pas pourquoi ses amis l’attaquent ainsi, il les supplie de ne pas en rajouter à son malheur. Puis brusquement, dans un passage sans doute le plus célèbre du livre, du fond de l’abîme, il crie sa foi. Comme pour Jérémie, une révélation indicible lui ouvre dans sa chair les portes de l’éternité.

« Je sais bien, moi, que mon rédempteur est vivant,
que le dernier, il surgira sur la poussière.
Et après qu’on aura détruit cette peau qui est mienne,
c’est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu.
C’est moi qui le contemplerai, oui, moi !
Mes yeux le verront, lui, et il ne sera pas étranger.
Mon cœur en brûle au fond de moi » (Jb 19,25-27)

Nous avons là,  la première révélation de la résurrection  de la chair. Il est remarquable de constater que non seulement cette lumière brutale, comme nous l’avons vu plus haut, apparait dans un contexte de combat avec Dieu, mais qu’elle est liée à l’assurance d’une action d’un « rédempteur », le terme hébreu ‘goël ‘ signifie une sorte d’avocat qui prend fait et cause pour son protégé jusqu’à donner sa propre vie en rançon pour le sauver.  Cette idée de l’immortalité n’a rien à voir avec l’idée platonicienne  de l’immortalité de l’âme qui se sépare  du corps mortel. Ici c’est bien mon corps qui renaît de la poussière, ma peau qui se retissera sous l’action personnelle, sous l’effet d’une relation intime avec mon ‘goël’. Cette immortalité n’est pas le propre de la nature humaine. L’homme, « sui generis », est mortel et destiné à retourner en poussière, ce n’est que dans le contact, le face à face, le corps à corps  avec Dieu que l’homme recevra le souffle créateur, renaîtra .
Le prophète Ezéchiel en donnera  une vision saisissante dans sa fresque des ossements desséchés (Ez 37,1-14). Dans ce passage l’idée de la résurrection émerge dans un contexte de la renaissance du « petit reste » du peuple d’Israël alors que pour Job elle se situe dans un questionnement sur la rétribution individuelle. Cette idée s’affirmera progressivement en particulier avec les martyrs de l’époque des Macchabées et sera déclinée abondamment avec Daniel avant qu’elle ne soit complètement dévoilée avec le combat de Jésus et sa résurrection.

2-5 Cofar,  bien perturbé, tente encore de  sauver la morale traditionnelle qui veut que chacun doit être rétribué selon ses actes.(Jb 20)

2-6 Job lui montre par l’observation réaliste des faits, que cette théologie ne tient pas la route. Job, bien avant Marx et sa célèbre phrase « la religion est l’opium du peuple »  avait perçu chez ses sages amis, l’inanité de ces pieuses consolations et leurs perversités cachées :

« Pourquoi donc vous perdre en consolations?
De vos réponses, il ne reste que fausseté. »(Jb 21,34)

Troisième série (Jb 22-31)

3-1 Pour Eliphaz, c’en est trop : Job a surement commis  tous les méfaits de la terre ;  c’est lui qui est un être foncièrement pervers.

« Veux-tu donc suivre la route de jadis, celle que foulèrent les hommes pervers » (Jb 22,15)

3-2 Job se détourne alors  de ses amis pour se tourner entièrement vers Dieu dans l’espoir de s’expliquer avec lui car il a bon espoir d’être entendu. Mais sa recherche semble vaine :

« Ah ! si  je savais où le trouver ?» (Jb 23,3)
« Mais si je vais à l’orient, il n’y est pas, à l’occident, je ne l’aperçois pas.
Est-il occupé au nord, je ne peux l’y découvrir,
se cache-t-il au midi, je ne l’y vois pas » (Jb 23,8-9)

Pourtant à ce sentiment d’absence, très paradoxalement, se superpose les redoutables effets de sa présence si désirée :

« Pourtant il sait quel chemin est le mien, s’il m’éprouve  j’en sortirai pur comme l’or.
Mon pied s’est agrippé à ses traces, j’ai gardé sa voie et n’ai pas dévié »(Jb 23,10-11)
« Voilà pourquoi sa présence me bouleverse.
Plus je réfléchis, plus j’ai peur de lui.
Dieu a amolli mon courage, Shaddaï m’a bouleversé »(Jb 23,15-16)

Job , à l’instar des prophètes,  prend la défense « du pauvre, de la veuve et de l’orphelin », pour eux il réclame à Dieu la venue du temps de la justice (Jb24) dont il se sent bien loin.

3-3  Bildad semble, face à Job, à cours d’argument. Il ne peut que réaffirmer la transcendance de Dieu et la vanité pour l’homme d’essayer de comprendre les voies de Dieu.

« que dire de l’homme, ce ver, du fils d’Adam, cette larve »(Jb 25,6)

3-4 Job reprend  à son compte et développe au chapitre 26 ce thème de la transcendance de Dieu, mais cela ne l’empêche pas pour autant  de réaffirmer très énergiquement son innocence :

«tant que je pourrai respirer et que le souffle de Dieu sera dans mes narines, je jure que mes lèvres ne diront rien de perfide et que ma langue ne méditera rien de fourbe.
Quelle abomination, si je vous donnais raison !
Jusqu’à ce que j’expire, je maintiendrai mon innocence
.
Je tiens à ma justice et ne la lâcherai pas !
Ma conscience ne me reproche aucun de mes jours »(Jb 27,5)

3-5  On s’attendrait à trouver  à ce stade de l’œuvre  la dernière intervention du troisième ami, c’est-à-dire de Cofar, mais il a disparu  et désormais les trois amis se sont tus. Les trois poèmes qui suivent, mis dans la bouche de Job ont une couleur bien moins subversive. Les plus anciens manuscrits dont on dispose étant bien endommagés, certains exégètes suggèrent qu’il s’agit de rajout en vue d’adoucir les propos de Job peu digestes comme tels.
Il n’en reste pas moins que l’éloge de la sagesse du chapitre 28 mis dans la bouche de Job, même s’il est plus traditionnel, ne manque pas de souffle, il nous montre cette quête de la sagesse qui échappe aux spécialiste, inaccessible aux abîmes :

« Mais la sagesse, d’où vient-elle, où réside l’intelligence ?
Elle se cache aux yeux de tout vivant, elle se dérobe aux oiseaux du ciel. »(Jb 28,20)

Ce poème sur la sagesse se termine par cette sentence traditionnelle reprise du livre des Proverbes

Puis il a dit à l’homme :« La crainte du Seigneur, voilà la sagesse.
S’écarter du mal, c’est l’intelligence ! » (Jb 28,28)

3-6  Après la disparition des trois amis retombés dans le silence, les trois chapitres suivant sont un soliloque de Job qui, hébété, se rappelle tout son prestige d’antan (Jb.29) qu’il oppose à sa misère d’aujourd’hui (Ch.30). Puis dans un dernier effort, tente une dernière dois de se justifier, il réaffirme son innocence et sa fidélité au commandement des prophètes par rapport au pauvre, à la veuve et à l’orphelin :

« Est-ce que je repoussais la demande des pauvres,
laissais-je languir les yeux de la veuve ?
Ma ration, l’ai-je mangée seul, sans que l’orphelin en ait eu sa part » (Jb 31,16)

Puis il se tait définitivement, non sans avoir lancé un dernier défi à Dieu :

« Qui me donnera quelqu’un qui m’écoute ?
Voilà mon dernier mot. A Shaddaï de me répondre » (Jb 31,35)

L’intervention d’un nouveau personnage : Elihu

Face au silence pesant qui suit l’abandon du champ de bataille par les « trois amis »et le soliloque de Job, un quatrième personnage, jeune et sûr de lui, intervient pour tenter de relever le flambeau des vieux sages défaillants à contrer les paroles scandaleuses de Job qui persiste dans l’assurance de son innocence et remet en cause la justice divine .

« Dieu serait-il méchant, Shaddaï, perfide ? – Pensée abominable !
Car il rend à l’homme selon ses œuvres » (Jb 34,10)

Furieux que les vieux sages n’aient pas réussi à rabaisser le caquet de Job, il revendique pour lui la sagesse qui est donné par Dieu : la sagesse n’a rien à voir avec l’âge.
Ceci étant, ce jeune homme, avec encore un peu plus de mépris et d’agressivité pour Job va développer à peu près les mêmes arguments que ses prédécesseurs, en insistant peut-être  davantage sur la valeur éducative de la souffrance pour justifier l’action de Dieu.
Mais on peut percevoir à travers sa colère que, sa volonté de défendre Dieu, son indignation vertueuse face aux propos de Job trahissent son angoisse d’être déstabilisé par les questions audacieuses et révolutionnaires de Job.

« Je veux qu’on soumette Job à la question, jusqu’à ce qu’il cède,
sur ses propos dignes d’un mécréant ; car à sa faute il ajoute la révolte,
il sème le doute parmi nous et accumule ses remontrances contre Dieu. »(Jb 34,36)

De fait il supplie Job de revenir sur les rails traditionnels : mieux vaut subir et rester dans l’ordre que se révolter, plonger dans l’inconnu et le désordre.

« Garde toi de te tourner vers le désordre que tu préférerais à l’oppression ».(Jb 35,21)

La réponse de Dieu

Passant par-dessus ce « beau discours » d’Elihu dont il ne tient pas compte, Dieu interpellé par Job va se manifester à lui dans un ouragan. Cette mention de l’ouragan est très importante, car elle fait référence à la montée au ciel d’Elie au milieu de la tempête (2R 2,1) ; l’auteur veut nous faire comprendre que Job vit une rencontre exceptionnelle avec Dieu.
Dieu accepte avec une chaleureuse ironie de relever son défi courageux mais imprudent.

« Ceins donc tes reins, comme un brave : je vais t’interroger et tu m’instruiras.
Où est-ce que tu étais quand je fondai la terre ? Dis-le-moi puisque tu es si savant »(Jb 38,3)

Job est alors invité à pénétrer dans une épiphanie dont il ne sortira pas indemne, tel Jacob dans son combat avec l’ange (Gn 32,25). Dieu l’invite à parcourir avec lui l’abîme de la terre, de la mer, à rechercher les sources de la lumière, de l’eau et du vent, à tenter de comprendre le mécanisme des planètes célestes (Jb 38), à observer l’incroyable richesse de la diversité du monde animal (Jb.39).
Après ce long parcours, devant tant de merveilles et de puissance, Job s’avoue vaincu par Dieu :

« Je ne fais pas le poids, que te répliquerai-je ? Je mets la main sur ma bouche.
J’ai parlé une fois, je ne répondrai plus, deux fois, je n’ajouterai rien » (Jb 40,3)

Mais Dieu en rajoute une couche et lui fait rencontrer  une bête fabuleuse, terrifiante sur laquelle les dieux mêmes n’ont pas de prise :

« C’est lui le chef-d’œuvre de Dieu, mais son auteur le menaça du glaive »(Jb 41,19)

Ces deux chapitres 40 et 41, finale du livre, relève du genre littéraire apocalyptique (apocalypse = révélation ultime). Ce genre littéraire utilise les allégories et en particulier la symbolique animalière pour nous faire pénétrer dans un monde transcendant à laquelle nous n’avons pas accès naturellement par nos propres forces. Cette littérature assez ésotérique initiée par le prophète Ezéchiel puis Joël, sera largement développée par Daniel avant de trouver son expression définitive dans le dernier livre de la Bible, l’Apocalypse de Jean.
Job dans cette apocalypse, fait l’expérience de la rencontre avec Dieu, en face de qui « l’assurance n’est qu’illusion »( Jb 41,1), cette expérience est bien existentielle, elle n’est pas théorique, philosophique mais charnelle :

« Je ne te connaissais que par ouï-dire, maintenant, mes yeux t’ont vu ».

Job perçoit, par cette rencontre, le coté dérisoire de ses prétentions à être un homme « juste », vénérable qui mérite le respect.

« Aussi, j’ai horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et sur la cendre »(Jb 42,4)

 Par ce combat, avec ses amis d’abord puis avec Dieu, Dieu l’a fait accéder dans un tout autre registre que celui où il se débattait avec ses amis, qui était celui de peser qui fait bien, qui fait mal. Registre où l’application minutieuse de la morale, pensaient-ils, permettrait de  plaire à Dieu pour se couvrir de toute punition divine et assurer son salut par l’accumulation de mérites. Cette quête du « bien » qui cache une angoisse, une peur du désordre et de l’instabilité, peut nous faire rentrer, comme nous le voyons avec la tournure du débat entre Job et ses amis, par la montée de leur rivalité,  dans une sorte de spirale de violence perverse.

Epilogue

Surprise ! Dieu tout à coup se met en colère contre les trois amis de Job, ceux- là même  qui pourtant ont fait tant d’efforts pour défendre Dieu contre les attaques de Job. Cette colère, Dieu la justifie par leurs attaques insupportables contre son ami Job dont il s’est fait son ’goël’, son défenseur, à sa demande :

« parce que vous n’avez pas parlé de moi avec droiture
comme l’a fait mon serviteur Job.
 »(Jb 42,8)

Ces trois personnages ont parlé de Dieu pour apparemment prendre sa défense (comme si Dieu avait besoin d’être défendu), mais en fait ils ont cherché à se conforter eux-mêmes, à se réfugier dans leurs certitudes, à fortifier leur « moi » face à l’Inconnu.
Alors que Job a parlé à Dieu, lui a confié sa colère contre Lui, l’a pris à partie. Ce faisant il L’a rencontré et cette rencontre l’a complètement décentré de son « moi », pour parler comme les psychanalystes. Ce « moi », libéré de cette quête de perfection qui ne faisait que l’enfermer dans son égocentrisme, peut s’ouvrir à un autre niveau d’être, à un « Je », présence à l’Autre sans juger, naissance de la Relation, victoire sur la violence.

La question du scandale de l’injustice de la souffrance de l’innocent, cœur du Livre de Job, ne trouve pas dans ce livre une réponse directe. Mais ce livre entrouvre une voie non pas pour expliquer et encore moins justifier cette injustice, bien sûr, mais pour nous aider à la vivre dans notre chair et découvrir au fond de cette chair meurtrie par la perte d’un enfant, la maladie, l’incompréhension d’un époux ou d’une épouse, la mise au ban de la société, etc… une Présence.
Cette ouverture à la souffrance de l’autre par l’attention à l’émergence d’une telle présence  peut permettre de ne pas nous résigner à tomber dans la tristesse et la stérilité d’un certain humanisme compassionnel face à des souffrances insupportables.

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