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Introduction

avril 2015

Merci à vous d’être venus vous joindre à nous pour marquer dans cette église des Brunels, la fête de Pâque qui marque dans les églises chrétiennes le sommet de la liturgie de l’année.

En ce qui nous concerne, le groupe d’étude de la Bible que nous avons constitué en 99, (il y a plus de 5 ans déjà) a souhaité passer un W.E. pascal, un moment de communion et de partage autour de ces textes bibliques, avec ce moment fort dans l’église…

Je vous propose de reprendre (à très grande enjambées) des évènements charnières de la longue et tumultueuse histoire biblique, d’Abraham à Jésus, pour comprendre et méditer le mystère de Pâque, aboutissement d’une laborieuse transformation de l’idée de « sacré ». Idée dont on voit aujourd’hui combien, sans cette mutation, elle est instrumentalisée pour recouvrir des comportements multiples, souvent dangereux.

L’idée de sacré

Les ethnologues ont découvert qu’un phénomène que l’on appelle « le sacré » était présent sans aucune exception sur toutes les latitudes et à toutes les époques préhistoriques. Ce sacré, tout en ayant des expressions très diverses ont en commun les mêmes composantes : un récit mythique des origines du monde, la pratique de sacrifice (faire du sacré), une multitude de rituels qui jalonnent tous les détails de la vie quotidienne de ces premiers groupes humains. On peut en conclure que ce sacré et sa composante principale, le sacrifice sont la condition nécessaire à la survie de ces sociétés premières (pour ne pas employer l’adjectif de primitives qui a une connotation péjorative et qui ne rend pas compte de la complexité de ces récits mythiques et de la sophistication des rites dont la symbolique est très riche).
Sans ce sacré et ses différentes composantes, ces premiers groupes sont totalement démunis d’instance de régulation pour contenir la violence structurelle de l’homme. En effet cette violence au sein d’un groupe spontanément s’emballe et le groupe ainsi tend à s’autodétruire.

La caractéristique de ces groupes primitifs grâce à ce sacré qui canalise la violence par les sacrifices est leur extraordinaire stabilité. Tous les détails de la vie quotidienne qui structurent toute la vie sociale et les relations au sein du groupe sont entièrement  déterminés par le récit d’ un mythe fondateur qui fait référence à des dieux, des ancêtres ou des héros auxquels ils doivent leur existence. Ces récits fondateurs sont cycliquement réactivés par des rites sacrés. Ces récits mythiques sont parfaitement intangibles et les rites s’ils varient d’une société à une autre sont au sein du groupe lui-même totalement immuables, rattachés à la terre de leurs ancêtres. On peut dire que ce sont des sociétés immobiles qui ont traversés des dizaines voire des centaines de millénaires. La contre- partie de cette extraordinaire stabilité où la violence semble parfaitement conjurée est le renoncement à l’individualité. Un membre du groupe n’existe que par son appartenance au groupe. Il ne peut exister par lui-même, avoir des convictions personnelles. En un mot l’individu est d’une certaine façon totalement  possédé par les dieux.

Les grands mythes

Les onze premiers chapitres du premier livre de la Bible s’inscrivent bien dans ce sacré commun à toute l’humanité, les grands mythes qu’ils contiennent sont bien connus : Le jardin d’Eden, Caïn et Abel, l’arche de Noé, la tour de Babel. Ils utilisent des matériaux qui ont été empruntés à des civilisations voisines, mais nous avons vu qu’à partir de ces matériaux le texte biblique tire un sens  tout à fait spécifique et original. En particulier la violence, qui le plus souvent dans ces mythes est le fait de combat « titanesque » entre les dieux ou entre héros, est dans la Bible explicitement attribuée à l’homme lui-même et le Dieu de la Bible semble au départ bien impuissant pour contrer cette violence qui menace la survie de sa création.

Abraham, la fécondité

A partir du chapitre 12 du livre de la Genèse, on peut dire que l’histoire biblique va sortir progressivement des récits de type mythique pour rentrer dans l’histoire. Cela commence par ces mots :

Le SEIGNEUR dit à Abram :
« Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir.
Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai.
Je rendrai grand ton nom. Sois en bénédiction.
Je bénirai ceux qui te béniront, qui te bafouera je le maudirai ; en toi seront bénies toutes les familles de la terre. »
Abram partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit, et Loth partit avec lui. Abram avait soixante-quinze ans quand il quitta Harrân.  Il prit sa femme Saraï, son neveu Loth, tous les biens qu’ils avaient acquis et les êtres qu’ils entretenaient à Harrân. Ils partirent pour le pays de Canaan.

Le sacré tribal

Il faut mesurer la portée fondatrice et radicalement novatrice de ce texte. Abraham reçoit de la part d’un Dieu encore bien méconnu un ordre totalement déstabilisant: quitter sa terre, son pays pour partir vers l’inconnu avec pour seule promesse un  territoire. Cet ordre sacré semble aller à l’encontre de la stabilité de la famille, de la tribu, et de son enracinement dans la terre des ancêtres. Pour ce Dieu cette mise en mouvement conditionne la fécondité :

Le SEIGNEUR dit à Abram après que Loth se fut séparé de lui : « Lève donc les yeux et, du lieu où tu es, regarde au nord, au sud, à l’est et à l’ouest.
15 Oui, tout le pays que tu vois, je te le donne ainsi qu’à ta descendance, pour toujours.
16 Je multiplierai ta descendance comme la poussière de la terre au point que, si l’on pouvait compter la poussière de la terre, on pourrait aussi compter ta descendance.
17 Lève-toi, parcours le pays en long et en large, car je te le donne. »
18 Abram vint avec ses tentes habiter aux chênes de Mamré qui sont à Hébron ; il y éleva un autel pour le SEIGNEUR.

Un peu plus loin

……… Il le mena dehors et lui dit : « Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter. » Puis il lui dit : « Telle sera ta descendance. »  Abram eut foi dans le SEIGNEUR, et pour cela le SEIGNEUR le considéra comme juste

L’épisode bien connu du sacrifice d’Isaac qui est arrêté par la main d’un ange infléchira notablement la pratique sacrificiel par la condamnation, de fait, des sacrifices humains, sacrifice couramment pratiqué à cette époque.

Le sacré impérial

A cette époque d’Abraham, de façon générale l’ordonnancement des sociétés   préhistoriques va subir un premier ébranlement. Cette période se situe autour du deuxième millénaire avant J.C , avec la naissance de groupes humains beaucoup plus larges qui vont se constituer en Etat. C’est à cette époque que l’on voit naître de la Chine à l’Egypte  en passant par  l’Inde, la Perse, l’Assyrie, de grands empires. Au sein de ces  empires va s’établir entre les différents membres du groupe une hiérarchie, une domination de certaines classes d’hommes sur les autres. Par ailleurs la logique de ces états, de ces empires est de grandir de s’étendre. Inhérent à cette notion d’Etat va naitre l’esprit de conquête. Tous ces éléments vont venir perturber la grande stabilité des sociétés primitives.

Le sacré dans ces empires va déployer un nouveau type de relations sociales, avec un rapport de dominant à dominé. L’empereur, le pharaon est une sorte de demi-dieu, qui en s’appropriant les habits du sacré, devient le seul garant de la stabilité de la société. Celui-ci va substituer à l’emprise des origines très lointaine intemporelle des dieux, sa propre  domination en tant qu’émanation du divin.

Moise, la libération

C’est dans ce contexte nouveau de sociétés dominés par un sacré de type impérialiste que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et Jacob va se manifester et une nouvelle fois infléchir notre vision du sacré avec cet évènement du buisson ardent relaté dans le livre de l’Exode.

« Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.  L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.  Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »  Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »  Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »  Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.  Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.  Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, … Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Egyptiens font peser sur eux,  va, maintenant ; je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël. »

L’image de Dieu qui se manifeste à travers ce buisson ardent, ce feu qui ne se consume pas et qui nous libère de nos ténèbres, de notre état d’esclave sera reprise souvent dans les psaumes. Le sacré par le Dieu d’Abraham apparaît de façon tout à fait originale et déterminante comme une force de libération à l’opposé de ce sacré impérialiste de l’Egypte.
Pour Moïse la mission de libération sera très difficile. Le combat contre le Pharaon peut être lu comme un combat entre deux visions du sacré opposées. Mais Moïse qui veut libérer son peuple de l’esclavage du pharaon n’a strictement aucune chance d’être entendu s’il ne va pas sur le terrain du sacré de son adversaire tout imprégné de magie. Il a le soutien du Dieu qui lui est apparu : Il y aura donc un combat entre magiciens des deux côtés.
Mais Moïse va demander  autre chose que ces signes relevant du magique.

« Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? » (Ex 3,13).

Le monothéisme

On perçoit bien par cette demande que pour le peuple le lien avec le Dieu de leur père est devenu assez flottant. D’ailleurs le dieu de leurs pères est-il encore efficace dans cette terre étrangère où règnent d’autres dieux apparemment beaucoup plus puissants que le leur puisque eux sont esclaves et eux les maîtres ? Dieu fait alors cette révélation si cruciale pour l’humanité.

 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI » (Ex 3,14)

Ce verset difficile à traduire en français induit l’idée cruciale que Dieu n’est pas un Dieu  immobile dont la parole serait intemporelle, elle induit l’idée qu’il se manifeste à travers l’existence, à travers des événements qui s’inscrivent dans l’histoire, dans un devenir.
Cette idée du devenir de Dieu s’oppose au sacré de  tous les fondamentalistes religieux pour qui la parole de Dieu est interprétée en dehors de tout contexte historique et doit être appliquée à la lettre sans aucune réflexion.
Dans ce soutien à Moïse, le Dieu d’Abraham va intervenir sur ce terrain des actions magiques seul compréhensible par le Pharaon. Ce seront  les dix plaies d’Egypte puis l’ouverture de la mer rouge pour laisser passer son peuple et engloutir ses ennemis.  Ce récit épique où Yhwh apparaît aussi comme un chef de guerre marque la naissance du peuple hébreu. Cette naissance liée au passage de l’état d’esclave à celui de peuple libre sera remémorée dans une fête, la fête de Pâque à l’occasion de laquelle chaque famille doit sacrifier un agneau. De là est né la tradition de l’agneau pascal.
Une fois libéré de l’esclavage mais plus profondément aussi de ce sacré dominateur et magique, le peuple se retrouve au désert (~  lieu du silence et de la parole). Cependant  dans ce nouveau contexte de liberté comment maintenir la stabilité de la société et  contrecarrer la violence potentielle des hommes en déstabilisant ce sacré magique ou impérialiste dont la fonction est si indispensable à la survie des sociétés humaines?

Le don de la Loi, la parole

Désormais cette fonction de rétablissement de la paix et de communion entre les membres du peuple sera portée par la Loi et plus spécifiquement par les dix commandements que Dieu va donner à Moïse sur le mont Sinaï.Ce don de la Loi assorti du renouvellement de la promesse d’une terre, la terre promise de Canaan, n’est pas seulement imposé de l’extérieur, elle correspond à ce que chacun peut ressentir au fond de lui.

« Le SEIGNEUR ton Dieu te circoncira le cœur, à toi et à ta descendance, pour que tu aimes le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, afin que tu vives ; … Le SEIGNEUR ton Dieu te donnera le bonheur dans toutes tes actions, en faisant surabonder le fruit de ton sein, de tes bêtes et de ton sol, car le SEIGNEUR se plaira de nouveau à ton bonheur comme il l’a fait pour tes pères,
Oui, ce commandement que je te donne aujourd’hui n’est pas trop difficile pour toi, il n’est pas hors d’atteinte.  Il n’est pas au ciel ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Il n’est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique. Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes. Alors tu vivras, …
J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance,  en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui. C’est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le SEIGNEUR a juré de donner à tes pères Abraham, Isaac et Jacob. »

Les rois, la régression

Une fois rentré en Canaan, le peuple aura beaucoup de mal à se détacher du sacré archaïque et magique. Souvent il sera infidèle à la Loi de Moïse en faisant des sacrifices  aux dieux du pays. Pendant environ 200 ans le peuple va vivre dans une grande anarchie, sauvé ponctuellement par l’intervention de personnages, d’une façon souvent assez cocasse, tel le personnage de Samson. Cette anarchie structurelle est mal vécue par le peuple. C’est ainsi qu’il va demander à Dieu l’établissement d’une monarchie comme les autres peuples environnants. Dieu est très réticent car qui dit « monarchie » dit « monarque », avec tout ce que cela comporte, mais sous la pression du peuple il cède. Cette monarchie trouvera son apogée en la personne du roi David et durera ou plutôt périclitera pendant près de 500 ans. Mais la tentation est forte, pour les pouvoirs politiques et religieux qui se sont mis en place, de régresser vers un sacré de type magique ou de type impérialiste. Cette tendance sera violemment combattue par la Parole des prophètes suscités par Dieu pour dénoncer ces dérives, en dénonçant les dérives d’une pratique purement formelle des rites et des sacrifices.

 « Ecoutez la parole du SEIGNEUR, …  Que me fait la multitude de vos sacrifices, dit le SEIGNEUR ? Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié.  Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus…
Cessez d’apporter de vaines offrandes : la fumée, je l’ai en horreur !…je n’en puis plus de vos fêtes.  Vos solennités, je les déteste, elles me sont un fardeau, je suis las de les supporter.  Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux, vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas : vos mains sont pleines de sang.  Lavez-vous, purifiez-vous. Otez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, mettez au pas les profiteurs, faites droit à l’orphelin, prenez la défense de la veuve. »( Es 1,11-17)

Les prophètes face aux injustices

Tous les prophètes, d’Amos à Osée, d’Isaïe à Ezéchiel s’érigeront contre les injustices :

« Les gens du pays pratiquent la violence, commettent des rapines ; on exploite les malheureux et les pauvres ; on fait violence à l’émigré, contre son droit. » (EZ 22,29)

Les plus grands malheurs s’abattent alors sur le peuple avec l’extermination de la royauté, du temple et la déportation à Babylone.  Tout le peuple est emporté dans cette tornade, y compris ceux qui sont restés fidèles à la Loi mettant ainsi à mal l’équation qui semblait être contenu dans la LOI de Moïse : faire le bien = bonheur et faire le mal=malheur. Jérémie, Job , Ecclésiaste, de nombreux psaumes se feront l’écho de cette incompréhension et de ce  questionnement

« Toi, SEIGNEUR, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi. Oui, je voudrais discuter avec toi de quelques cas. Pourquoi les démarches des coupables réussissent-elles? Pourquoi les traîtres perfides sont-ils tous à l’aise ? » (Jr 12,1)

Jérémie va poser clairement la question de la rétribution. La logique du livre du Deutéronome selon laquelle faire le bien nous assure le bonheur et inversement faire le mal entraîne le malheur, se trouve infirmé dans de nombreux cas. Comment comprendre cela ?
Yhwh ne lui apporte pas de réponse théorique, abstraite à cette question fondamentale. Il lui fait une réponse énigmatique, mais il le confirme dans sa mission et l’assure de sa présence à ses côtés :

« Face à ces gens, je fais de toi un mur inébranlable
ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi :
je suis avec toi pour te sauver et te libérer » (Jr 16,20)

Pourtant la situation de Jérémie devient de plus en plus tragique et finalement il va être jeté au fond d’une citerne où il restera longtemps emprisonné (37,15). Au milieu de tous ces malheurs, Jérémie manifeste maintenant une extraordinaire assurance, une confiance absolue en Yhwh. Le Talmud raconte que des geôliers en se moquant  lui demandent ce qu’il voit au fond de son puit. Il leur répondit « Quand je lève la tête, je vois le ciel ».  C’est paradoxalement, dans ces conditions extrêmes de détresse, que jaillit en lui cette prière de confiance, que sa foi se trouve renforcée. Dans sa détresse il appelle au secours, puis il s’abandonne entre les mains de Dieu

Dans les prophéties d’Isaïe un autre personnage fait irruption, apparemment très important, il est appelé « le serviteur de Dieu ». Ce personnage parait  très énigmatique, On ne perçoit pas bien ni son origine, ni son identité :

« Voici mon serviteur que je soutiens,
mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui
Pour les nations il fera paraître le jugement,
il ne criera pas, il n’éleva pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur,
il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole, à coup sûr,
il fera paraître le jugement…et les îles seront dans l’attente de ses lois…
C’est moi Yhwh, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai mis en réserve
et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations, à ouvrir les yeux aveuglés,
à tirer du cachot le prisonnier, de la maison des arrêts les habitants des ténèbres » (Es 42,1…7)

Le messie

La description de ce serviteur tranche radicalement avec le chef de guerre triomphant et « revanchard » qu’attend le peuple. Dans ce passage la notion de messie (l’oint de Yhwh) déborde de son sens premier, qui est celui d’un roi envoyé par Yhwh pour défendre et libérer le peuple. Dans ce passage, le sens du mot Messie associé à celui de serviteur, ouvre des perspectives radicalement nouvelles. Ce n’est pas par la guerre que ce personnage va changer le monde, mais discrètement, tout en douceur, de l’intérieur, en se penchant sur le peuple aveugle et prisonnier pour lui ouvrir les yeux et le libérer de son enfermement et de ses ténèbres. Le prophète affirme que l’influence de ce personnage sera considérable sans aucune mesure avec celle d’un chef de guerre, elle s’étendra bien au delà d’Israël, sur toutes les nations du monde.
La nouveauté annoncée, le chemin de salut espéré va se manifester à travers ce paradoxe incroyable et bien difficile à comprendre de ce personnage. La forme de ce messie ne correspond pas du tout à ce que l’on attendait :

 « (Il) végétait comme un rejeton, comme une racine sortant d’une terre aride.
Il n’avait ni aspect , ni prestance tels que nous le remarquions,
ni apparence telle que nous le recherchions.
Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleur, familier de la souffrance,
tel celui devant qui l’on cache son visage
oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement » (53, 1-3)

Le serviteur souffrant

On peut aussi observer dans ce passage sur le « serviteur souffrant », les prémices de ce glissement du statut de la victime qui passe de l’état de coupable à celui de personne quasi-divine.
En levant progressivement le voile sur la violence cachée, en mettant le projecteur sur l’origine méconnue de la violence humaine, la notion de sacrifice, de sacré, apparemment si nécessaire à la survie des sociétés, va connaître une mutation assez radicale.
La personne qui porte le malheur, supposée par tous comme coupable du fait même des malheurs qui lui tombent dessus, est en fait innocente alors que le vrai coupable c’est la foule qui pense résoudre ses problèmes en sacrifiant cette victime innocente, en en faisant un bouc émissaire:

En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées,
et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié.
Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités:
la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui et dans ses plaies se trouvait notre guérison.
Nous tous, comme du petit bétail, nous étions errants, nous nous tournions chacun vers son chemin,
et Yhwh a fait retomber sur lui la perversité de nous tous.
Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir,
comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette; lui n’ouvre pas la bouche.
Sous la contrainte, sous le jugement, il a été enlevé, les gens de sa génération, qui se préoccupe d’eux?
Oui, il a été retranché de la terre des vivants,
à cause de la révolte de son peuple, le coup est sur lui.
On a mis chez les méchants son sépulcre, chez les riches son tombeau,
bien qu’il n’ait pas commis de violence et qu’il n’y eut pas de fraude dans sa bouche.
Yhwh a voulu le broyer par la souffrance,
Si tu fais de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance,
il prolongera ses jours, et la volonté de Yhwh aboutira.
Ayant payé de sa personne, il verra une descendance, il sera comblé de jours;
sitôt connu, juste, il dispensera la justice, lui, mon Serviteur,
au profit des foules, du fait que lui-même supporte leurs perversités.

puisqu’il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort et qu’avec les pécheurs il s’est laissé recenser,
puisqu’il a porté, lui, les fautes des foules et que, pour les pécheurs, il vient s’interposer.» (Es 53, 5-12)

L’exil à babylone

Le peuple hébreu, exilé en partie à Babylone, en partie en Egypte devient un  peuple sans territoire sans roi, sans temple et donc sans prêtre. Ainsi dispersé dans plusieurs pays, il aurait dû logiquement disparaître.  Or ce fut paradoxalement une période très fructueuse qui  va voir la naissance du judaïsme et de sa religion. En effet le peuple face à tous ces malheurs va essayer de comprendre ce qui lui est arrivé en se retournant vers l’étude des textes de la Loi, de la Torah pour tirer des leçons de ces événements. Des lieux d’études et de prière dans chaque village vont voir le jour, les synagogues.  Ce qui devient sacré alors c’est l’étude de la Loi, de cette parole de ce Dieu que l’on ne doit ni nommer, ni se représenter. Ce type de sacré dominé par l’étude fera de ce peuple un peuple de lettrés. Le taux d’alphabétisation y sera très largement supérieur à tous les peuples environnants.
Au sein de ce peuple une élite intellectuelle et spirituelle va se dégager, les scribes (ceux qui écrivent les livres) et les pharisiens (ceux qui enseignent et commentent les textes sacrés).
Progressivement  au moins une partie de ces élites, cela arrive souvent, vont avoir tendance à prendre du pouvoir sur le peuple en instrumentalisant leur savoir sur les textes pour imposer au peuple une application stricte de la Loi. C’est ainsi que insensiblement à travers les siècles avant la venue de Jésus le peuple sera sous la coupe de ces élites. Un nouveau type de domination par le sacré est né que l’on peut qualifier de sacré de type moralisateur.

Jésus contre le pouvoir religieux

C’est dans ce contexte que Jésus advient.
Avant de commencer sa vie publique d’enseignant, Jésus va aller au désert (comme Moïse) et sans doute ayant pris conscience des pouvoirs exceptionnels qu’il avait en lui, il va être tenté de l’exercer en faisant des actions magiques (transformer des pierres en pain) en faisant des actions extrêmement spectaculaires pour se faire reconnaitre par tous comme divin, et dominer ainsi le monde (sacré de type impérialiste). Jésus refuse de rentrer dans ce jeu du sacré antique.

Des signes

Certes lors de ses trois années d’enseignement, il va faire des miracles mais ces miracles sont des signes de sa mission. Il refusera systématiquement le pouvoir que voudra lui donner le peuple émerveillé par ces guérisons et son enseignement. Certains verront en lui le messie tant attendu et voudront le faire roi. A chaque fois Jésus se retire.

Un enseignement

Dans son enseignement, il va se heurter au pouvoir religieux de ces élites juives dont il dénonce la main mise sur le peuple et leur hypocrisie. Il dénonce cette dernière forme de sacré qui fait la morale, qui juge les individus d’après leurs critères religieux, et s’estime supérieur à ces pauvres gens qui n’arrivent pas à appliquer la Loi dans toute sa rigueur.

«  Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême. Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer,  sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu, Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint. Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. Il arrive ainsi à Simon-Pierre qui lui dit : « Toi, Seigneur, me laver les pieds ! »  Jésus lui répond : « Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu comprendras. » 8 Pierre lui dit : « Me laver les pieds à moi ! Jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi. »  Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! ».  Jésus lui dit : « Celui qui s’est baigné n’a nul besoin d’être lavé, car il est entièrement pur »… (Jn 13 ,1-10)

Lorsqu’il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ?  Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis.  Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple  que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. En vérité, en vérité, je vous le dis, un serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni un envoyé plus grand que celui qui l’envoie. Sachant cela, vous serez heureux si du moins vous le mettez en pratique ».(Jn 13,12-17)

Cet amour n’est pas un amour mièvre, le renoncement à tout pouvoir n’empêche pas Jésus de parler haut et fort et de dire leur 4 vérités à ceux qui s’estiment l’élite religieuse du peuple juif :

Alors Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples : « Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse :  faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas.  Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. … Ils aiment à occuper les premières places dans les dîners et les premiers sièges dans les synagogues,  à être salués sur les places publiques et à s’entendre appeler “Maître” par les hommes.  Pour vous, ne vous faites pas appeler “Maître”, car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères.  N’appelez personne sur la terre votre “Père”, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler “Docteurs”, car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.  Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux ! Vous-mêmes en effet n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient ! » (Mt 23, 1-14)

La condamnation à  mort

C’est le dernier combat de Jésus contre cette forme de sacré qui s’appuie sur le pouvoir intellectuel et spirituel des « Maîtres et autres docteurs » pour faire la morale aux autres,  les soumettre en les laissant «esclave de la LOI » dira plus tard St Paul.
Cette diatribe violente contribuera bien sûr fortement à ce qu’il soit condamné à mort.
Cette mort qui s’annonce, Jésus la regarde en face sans fuir devant la souffrance physique d’une mort horrible sur une croix, supplice conçue pour être spécialement lent et infamant. Quand les soldats viennent l’arrêter Il interdit à Pierre de faire usage de la force.
A cette douleur physique, s’ajoute la douleur morale. C’est au nom de Dieu, pour défendre Dieu contre le blasphème, que les religieux vont le condamner à mort.

Tout au long de son chemin vers la mort il va être amplement ridiculisé. Beaucoup sont très déçus car il avait fait preuve de beaucoup de pouvoir en guérissant des malades et même en ressuscitant des morts, mais là il se montre incapable de se défendre. Son pouvoir n’était-il  donc qu’un pseudo-pouvoir ?

« Ils le dévêtirent et lui mirent un manteau écarlate ;  avec des épines, ils tressèrent une couronne qu’ils lui mirent sur la tête, ainsi qu’un roseau dans la main droite ; s’agenouillant devant lui, ils se moquèrent de lui en disant : « Salut, roi des Juifs ! » Ils crachèrent  sur lui, et, prenant le roseau, ils le frappaient à la tête. Après s’être moqués de lui ils lui enlevèrent le manteau et lui remirent ses vêtements. Puis ils l’emmenèrent pour le crucifier…  Les passants l’insultaient, hochant la tête et disant : « Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix ! »  De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient : « Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est Roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime, car il a dit : “Je suis Fils de Dieu !” »  Même les bandits crucifiés avec lui l’injuriaient de la même manière. (Mt  27, 28+)

 La résurrection

Dans ce passage il apparaît clairement que pour croire, les hommes ont besoin de magique, il leur faut du spectaculaire. Mais l’exercice du spectaculaire aboutit toujours à une forme de domination. C’est pour s’opposer à toute forme de domination que Jésus se refuse à faire preuve de puissance. On ne change pas le cœur par la pression.  Ce refus l’amène très loin, jusqu’à cette mort infâme.
Après sa mort des phénomènes extraordinaires se produisirent ténèbres, tremblement de terre et surtout :

« Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas »

Ce qui signifie que la révélation est accomplie, que le véritable sens du sacré, ce sacré qui remonte à l’origine de l’humanité est maintenant dévoilé et accessible à tous. Le temple, cette incarnation même du sacré change complètement de nature :

«  Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ?  Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint, et ce temple, c’est vous. » (1Co 3,16)

Les disciples

Le récit de la résurrection qui suit est aussi d’une grande sobriété. Jésus ressuscité aurait pu se manifester de façon éclatante, très spectaculaire. Mais non il se fait reconnaître non pas par son visage mais par la voix qui va au cœur d’une femme en pleur :

« Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.  Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. »  Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau.  Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.

 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas.  Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là  et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.  C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut. En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux. Marie était restée dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant elle se penche vers le tombeau et elle voit deux anges vêtus de blanc, assis à l’endroit même où le corps de Jésus avait été déposé, l’un à la tête et l’autre aux pieds. « Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu ? » Elle leur répondit : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais où on l’a mis. »  Tout en parlant, elle se retourne et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était lui.  Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? qui cherches-tu ? » Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis, et j’irai le prendre. » Jésus lui dit : « Marie. » Elle se retourna et lui dit en hébreu : « Rabbouni » – ce qui signifie maître.  Jésus lui dit : « Ne me retiens pas ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. »  Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit. » Jean 20

Jésus se fera reconnaître plus tard à de nombreuses fois, mais toujours dans l’intimité.

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