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Ces trois chapitres regroupent les paroles de Jésus dans ce que l’on a appelé « le sermon sur la montagne ». C’est  le discours inaugural de sa mission, le premier et le plus long des cinq discours, qui éclaire la nature de ce Royaume, les critères qui caractérisent ses membres, et les  voies à suivre pour y pénétrer.

Chapitre 5

  • Béatitudes 3-12
  • Sel de la terre et Lumière du monde 13-16
  • Accomplissement de la Loi- (Accomplissement = remplir de sens)

Chapitre 6

  • Sens des pratiques cultuelles (Ch. 6) (prière, jeûne et aumône)
  • Prière : le Notre Père
  • Le jeûne
  • Votre trésor # l’argent
  • Relativiser les soucis.

Chapitre 7

  • Ne pas juger
  • Ne pas jeter de perles aux pourceaux.
  • Savoir demander
  • La relation à l’autre : Récapitulatif de la Loi et les prophètes.
  • Etroitesse de la voie
  • Faux prophètes : jugement de l’arbre à son fruit.
  • Les vrais disciples : ceux qui écoutent la Parole et font la volonté
  • Conclusion : impression de l’autorité de Jésus sur les foules. Le « Je » de Jésus.

 A quoi reconnait-on les membres du royaume ?

Le discours commence (Mt 5,1-11) par un célèbre passage connu sous le nom de « Les Béatitudes ».  Il s’agit d’une anaphore (répétition d’un même mot ou d’un même membre de phrase) avec le mot « Heureux… » suivi d’une caractéristique des membres du royaume.
Les qualificatifs que Jésus associe aux bénéficiaires de ce bonheur sont pour le moins paradoxaux : les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif, ceux qui sont persécutés, ceux qu’on insulte. A priori, comme ça,  on peut trouver mieux dans notre quête du bonheur ! Le bonheur dont Jésus parle ici n’est pas tout à fait ce que l’on imagine spontanément ! Il est bien loin d’une satisfaction béate et statique comme pourrait le laisser entendre le terme de béatitude. Pour comprendre le terme traduit ici par heureux ou bienheureux, il faut intégrer l’arrière-plan biblique de ce discours et en particulier dans la Torah ce passage du Deutéronome :

« Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur…
c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction.
Tu choisiras la vie pour que tu vives….
C’est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que Yhwh a juré de donner à tes pères Abraham, Isaac et Jacob.» (Dt 30, 15-19)

Le terme « heureux » renvoie à ce choix positif, à cet hymne à  la Vie par l’attachement à Yhwh et l’écoute de sa parole. La Bible de Chouraqui pour exprimer la dynamique qu’il y a dans ce mot a traduit  par « En avant… » au lieu de « heureux…». Le chemin vers la Vie et le Bonheur est ici conditionné paradoxalement au sentiment de non-satisfaction, de manque et donc par opposition, il semble fermé aux hommes repus et contents d’eux-mêmes. Les sentiments de manque et d’insatisfaction que nous pouvons éprouver sont donc présentés comme tout à fait positifs. Il faut donc vivre avec, les porter et ne pas chercher à les combler par une fuite en avant, dans une quête aveugle d’une satisfaction superficielle de ses besoins et de ses plaisirs. Le manque en effet nourrit, amplifie le désir. Dans ce vide créé par le manque, le désir de paix, de justice, de miséricorde permet à la Parole de pénétrer profondément dans notre cœur, de nous transformer et de nous ouvrir ainsi la voie de la réalisation de la Promesse, du chemin de la terre promise.

Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde (5,13-16).

Dans l’alimentation, le sel a une double fonction, conserver les aliments et leur donner du goût.

Or notre terre est menacée de décomposition par l’homme suffisant, refermé sur lui-même ou  dominé dans sa  relation à l’autre par son seul intérêt. Le royaume des cieux n’est pas un autre monde sans lien avec notre terre. Notre terre est une terre savoureuse qui doit être sauvée de la disparition par l’écoute, le respect des hommes et de la nature. La terre promise n’est pas une autre terre, mais notre terre, que le disciple, modeste petit grain de sel, va permettre de conserver et de lui donner du goût. Dans le livre de la Genèse nous avons vu que l’homme était au centre de la création. Toute la création est pour l’homme, mais l’homme est responsable de toute la création. Le disciple qui assume sa non-suffisance, sa pauvreté et aspire à une relation entre les hommes, faite de justice et de paix, assure cette responsabilité par rapport à la création, il remplit cette double fonction, sauver ce monde de la décomposition où l’entraine la suffisance des hommes et en faire ressortir toute la saveur. C’est le lien avec Dieu et les autres hommes qui permet au disciple d’accomplir cette mission de rédemption du monde qui lui a été confié depuis la création (Gn 1).
Lors de la création du monde c’est la lumière qui advint en premier (Gn 1,3), avant elle tout était « tohu-bohu ». En devenant disciple, l’homme devenu lumière du monde participe de fait au sauvetage de cette création. Sa lumière permettra aux autres hommes de voir le chemin, de trouver le sens de la Vie et de découvrir l’intelligence du monde. Intelligence du monde dont un peu plus loin, Jésus avec un brin de provocation, comme souvent, se félicitera de la voir rester cachée à ceux considérés comme plus intelligents, les sages et les savants et demeurer accessible aux petits, aux faibles (11,25). C’est que justement il est plus difficile aux sages et aux intelligents de reconnaitre leurs manques. Ils pensent plus facilement qu’avec leur savoir et leur intelligence ils pourront par eux-mêmes faire face aux difficultés ou satisfaire leurs besoins.

La lumière et la Torah- Injonction d’accomplir la Torah. (5,17-48)

Dans le Talmud, la Lumière (Orah en hébreu) est entièrement contenue dans la Torah. Jésus avec ces paroles, sur les disciples qui doivent être la lumière du monde, ne conteste-t-il pas le cœur même du judaïsme, à savoir que seule la Torah est porteur de la Lumière créatrice ? Matthieu prend donc soin, après ce dire de Jésus sur les disciples « lumières du monde » d’enchainer sur des dires de Jésus où il dévoile avec des exemples très concrets le sens profond de la Torah. Jésus exerce là la fonction traditionnelle de Rabbin qui est de commenter et d’interpréter les textes.
Il commence par une affirmation extrêmement ferme sur la Torah : non seulement il n’est pas venu « abolir »,  « déconstruire » la Torah, mais quiconque osera y toucher un tant soit peu ne pourra accéder au Royaume des Cieux. Il se pose là comme un défenseur sans faille de la Torah, puis, assez paradoxalement, il enchaine de façon très audacieuse par une série de développements sur le contenu de la Torah sur le mode  « Il vous a été dit…, moi je vous dis…» qui semble à première vue contre dire cette entrée en matière.

Le sens des injonctions de la Torah

Nous avons vu que la Torah, terme que nous traduisons un peu improprement par Loi (Enseignement serait peut-être plus juste) est une pédagogie. Elle contient un ensemble d’interdits qui ont pour fonction de poser les limites. Les sciences psychologiques modernes ont démontré clairement que la pose de limites par les parents est la condition incontournable du développement psychique et de la socialisation d’un enfant. Ces interdits sont pour l’enfant  des contraintes extérieures à respecter sous peine de punitions. Les causes profondes de ces interdits ne sont pas immédiatement assimilables par l’enfant et ne nécessitent pas immédiatement de la part des parents une justification. Le respect de l’interdit par l’enfant doit précéder le temps où il pourra en comprendre le sens. Mais la maturité venant, l’homme doit progressivement intégrer, intérioriser la raison profonde de ces interdits et en percevoir toutes les dimensions.

Passage de l’interdit à la morale

Sur cinq interdits importants de la Torah (Exode 20), le meurtre, l’adultère, la répudiation, les serments et la vengeance, Jésus va poursuivre explicitement le projet pédagogique de la Torah qui, au-delà de la pose des limites est de faire advenir des adultes libres et responsables. Ainsi l’action des hommes, au départ déterminée par une prescription extérieure qui semble apparemment entraver leur liberté, pourra se développer, s’épanouir avec l’intégration d’une morale, d’une éthique. Jésus n’est pas le premier à enseigner la nécessité de la morale, les prophètes dans la Bible mais aussi les sages d’autres cultures ont tous, avant lui, travaillé au développement de la  morale pour responsabiliser les hommes, leur insuffler un « sens du devoir », développer,  éclairer leur volonté pour leur permettre un « vivre ensemble ».
Ce développement d’une morale entraine une évolution des règles de la Torah. Les règles que l’on donne à un enfant ne sont pas les mêmes que celles que l’on donne à un adolescent.
La règle de la Torah « œil pour œil, dent pour dent » (5,38) est à cet égard très significative. Il est intéressant de constater que dans nos sociétés modernes cette formule héritée de la Bible est perçue comme l’expression de ce qu’il ne faut pas faire alors que dans le contexte biblique d’alors elle est au contraire la règle à respecter. Cette règle au sein de ces sociétés archaïques dominées par la nécessité de la vengeance a fondamentalement pour but de limiter la violence, d’éviter son emballement, de poser des limites à la vengeance. Jésus va sur ce point aussi fondamental de la violence, demander explicitement l’arrêt total de toute vengeance. Il va même aller beaucoup plus loin, non seulement il proscrit toute vengeance mais il demande à la victime de la violence d’accompagner, d’entourer, d’aider l’auteur de cette violence.

«  Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant.
Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre.
A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau.
Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. » (Mt 5,39-41)

Là  Jésus semble pousser le bouchon un peu loin. On sort du domaine  de la morale.

Au-delà de la morale (Mt 5,43-48)

Jésus enchaîne par l’injonction d’aimer ses ennemis (5,44). Quoi ! Chercher à aimer ceux qui nous dérangent, ceux qui nous sont hostiles, ceux qui nous méprisent, ceux qui nous blessent, ceux qui veulent nous détruire, c’est peut-être beaucoup en demander. Cette voie est franchement impossible à l’homme, elle sort du champ de la nature de l’homme. Il est en effet dans sa nature comme dans celle de tout être vivant de faire effort pour persévérer dans son être (le conatus de Spinoza) et aimer ses ennemis n’est-ce pas risquer d’être détruit par eux ? L’injonction de Jésus d’aimer, sort du domaine de la volonté, elle casse les limites du champ du « sens du devoir » et de la morale. En plus Il nous demande d’en être heureux quand cela nous arrive !!!

« Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés » (Mt 5,11-12)

Effectivement nous avons vu le cas de Jérémie jeté par ses ennemis au fond d’une fosse qui après avoir crié sa douleur et son incompréhension totale, du fond du trou chantait les louanges de Yhwh. De même le « serviteur souffrant » du deutéro-Isaïe, certains auteurs de psaumes et bien sûr Job semblent aussi avoir vécu dans la souffrance extrême ces expériences intérieures exceptionnelles où tout bascule. Mais il s’agissait de cas exceptionnels et là Jésus en fait une caractéristique fondamentale générale et incontournable de ses disciples. Il la justifie par cette phrase :

« Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes (…), Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,44-48)

Jésus donne là une définition de la perfection du comportement humain, qui fait écho à deux passages de la Torah : « Tu seras entièrement attaché (parfait) à Yhwh ton Dieu » (Dt 18,13)
« Soyez saints, car je suis saint, moi, Yhwh votre Dieu » (Lv 19,2)

La perfection ou la déclinaison du don en don, pardon, abandon.

Ainsi donc la perfection c’est, à l’image du Père, d’aimer tout individu. Donner…  donner toujours et sans cesse  sans que cet acte soit conditionné par un jugement de valeur sur le donataire. En effet donner … à condition que le donataire le mérite, à condition d’être sûr qu’il en fera bon usage, à condition qu’il soit reconnaissant, ce n’est déjà plus tout à fait donner. Un don assorti de conditions n’est pas pur don, il relève plutôt de l’échange, du « donnant-donnant », expression qui justement est paradoxalement la négation du don qui  par définition est gratuit.
Cette logique du don enseigné par Jésus trouvera une forme supérieure avec le par-don,  perfection du don, un don par(-dessus le) don, flux de don qui ne s’arrête jamais, qui submerge tous les obstacles. Là Jésus nous enjoint d’avancer sur une voie qui surpasse la nature de l’homme, sur-naturelle, qui dépasse le pouvoir de l’homme (impossible). En effet dans notre lecture du prophète Osée, dans ce passage où Yhwh refuse de détruire Ephraïm, c’est à dire Israël malgré ses infidélités à répétition, nous avons vu que le pardon est une prérogative divine, inhumaine :

«  Comment te traiterai-je, Ephraïm, te livrerai-je, Israël ?
Mon cœur est bouleversé en moi, en même temps ma pitié s’est émue.
Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère, je ne reviendrai pas détruire Ephraïm;
car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi, je suis saint »  (Os 11,8)

Alors comment Jésus peut-il nous demander ce qui est impossible à l’homme ?Comment peut-on donner sans cesse, pardonner toujours sans se vider, sans s’anéantir soi-même ?
Qu’est-ce qu’on entend exactement par pardon ?

On touche là au cœur de la révélation biblique mais aussi de la tragédie humaine.
Dans ce chapitre 5 de Matthieu, Jésus nous plonge dans une perspective infinie qui nous laisse perplexe mais Il ne répond pas directement à ces questions, sinon par une promesse de Vie.
Plus tard Jésus ne donnera pas non plus de réponses théoriques mais Il posera des actes concrets, en particulier dans son affrontement avec les autorités religieuses, qui ouvriront pour nous le chemin, le passage de la mort à la vie. Sur ce chemin dont nous parlerons tout au long des évangiles et des textes bibliques postérieurs à Jésus, une autre déclinaison du don apparaîtra qui est l’abandon. L’étymologie de ce mot donné par « Le Robert » viendrait d’une expression en vieux français «  mettre à bandon », c’est-à-dire céder le pouvoir, donner le pouvoir à quelqu’un d’autre. On retrouverait là la réaction de Jésus lors de la tentation qui refuse de garder le pouvoir pour lui-même, pour son moi. Il y a l’idée de recevoir le don de l’autre. On ne peut donner sans arrêt sans s’ouvrir, se dilater à l’infini pour accueillir le don de l’Autre. Sans cette disposition d’abandon à l’autre, le don permanent peut n’être qu’une forme subtile et puissante du renforcement de l’ego.
On aura l’occasion d’y revenir plus tard car les enjeux sont considérables, il y a derrière cette idée d’abandon toute une spiritualité qui se développera dans le christianisme après la mort du Christ avec des mots comme l’abnégation, le désintéressement, le renoncement dont la Croix sera le symbole. Mots incontournables mais qui parfois déconnectés de la trame biblique donneront lieu à des dérives spirituelles dangereuses. Mots que l’on pourra rapprocher de termes plus modernes et plus psychologiques comme le lâcher-prise, le décentrement du moi.
Pour le moment Jésus n’en est pas là, et il va revenir plus concrètement sur la Torah et ces pratiques religieuses courantes que sont le jeûne, la prière et l’aumône.

La vérité dans les pratiques religieuses (Mt 6)

Jésus dénonce les pratiques religieuses quand elles sont motivées par le désir de se valoriser. Pratiquées par souci des apparences, elles perdent toute leur valeur et ne sont plus qu’hypocrisies. La vrai pratique, que ce soit dans l’aumône, la prière ou le jeûne est très discrète et passe pratiquement inaperçue aux yeux des hommes. Pour la prière, inutile de faire de grandes phrases ou de répéter sans arrêt « Seigneur, Seigneur ». Ceux qui se croient déjà arrivés au royaume à force d’incantation à Dieu à tout bout de champ, seront peut-être surpris en final (6, 21-23). Il nous donne en exemple de prière, des paroles  très sobres que nous appelons « le Notre Père » qui exprime notre désir de coller au projet du Père, de souhaiter sa révélation pour tout le monde. Elle manifeste notre confiance en lui pour la satisfaction de nos besoins matériels essentiels et surtout nous lui demandons de l’aide pour mettre le pardon, comme nous l’avons vu plus haut, au cœur de notre pratique religieuse. Ce pardon est un critère essentiel pour rentrer dans le Royaume. Enfin nous lui demandons de nous protéger des obstacles qui risquent bien de nous faire chuter, car nous sommes bien faibles.

Comment opérer le basculement de notre désir ?

Des forces quasi insurmontables, de fixation, de régression ou de domination auxquelles nous sommes affrontés entravent l’élargissement de notre désir.
Les disciples de Jésus le voient souvent en prière. Ils en sont intrigués, ils sont en demande du contenu et du sens de sa prière.
Avant de prier, Jésus les  incite à se confinerEn préambule de la prière du « Notre Père », il leur recommande « Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. » (Mt 6,6)
Le confinement n’est pas un obstacle à la prière, il en serait peut-être même une condition.
La prière qu’il propose à ses disciples  dans le retrait et la solitude, n’est pas pour autant la prière de solitaires coupés du monde : « Vous donc, priez ainsi: Notre Père qui es aux cieux, fais connaître à tous qui tu es, fais venir ton Règne, fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel. Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin, pardonne-nous nos torts envers toi, comme nous-mêmes nous avons pardonné à ceux qui avaient des torts envers nous, et ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur» (Mt 6,9-14).

Notre Père qui es aux cieux

Ce n’est pas un « moi » qui s’adresse à Dieu pour obtenir son petit salut personnel, mais un « nous ». Par ce « Nous », le priant s’associe à tous les hommes. Par cette référence à un père commun, il devient  le frère de tous, solidaire de toute l’humanité. Ce « Notre père » le situe d’emblée dans l’universel par cette référence « aux cieux », c’est-à-dire à cet Infini, cet Éternel qui nous rassemble et nous unit.

Fais connaître à tous qui tu es

(autre traduction : Que ton nom soit sanctifié)
Fais nous connaître « ce Nom » indicible (sanctifié), ce Nom que nous ne devons pas instrumentaliser, que nous ne devons pas nous approprier dans le confort de certitudes religieuses. Cette connaissance que nous demandons n’est pas l’acquisition d’un savoir consigné dans un dogme mais véritablement une nouvelle naissance intérieure.

Fais venir ton Règne

Le terme de « Règne » regroupe les deux notions de territoire et de royauté, objets de la promesse et de ce désir multiséculaire. Jésus l’appelle « royaume des Cieux », pour nous faire entendre que notre désir déborde de toute satisfaction territoriale, sociale ou politique. Ce règne est celui entrevu avec lyrisme par les prophètes annonçant l’avènement d’une ère nouvelle : «  Je conclurai avec mon troupeau une alliance de paix, je supprimerai du pays les bêtes féroces, il habitera en sécurité dans le désert et sommeillera dans les fourrés. De ce pays et des alentours de ma colline je ferai une bénédiction. Je ferai tomber en son temps la pluie qui sera une pluie de bénédiction. L’arbre des champs donnera son fruit et la terre ses récoltes ; mon peuple sera en sécurité sur son territoire ; alors ils connaîtront que je suis Yhwh quand j’aurai brisé les barres de leur joug et que je les aurai délivrés de la main de ceux qui les asservissaient. Les nations ne feront plus contre eux de razzias et les bêtes sauvages ne les dévoreront plus. Ils habiteront en sécurité sans personne pour les faire trembler. Je ferai croître pour eux une plantation de renom. Il n’y aura plus dans le pays des gens emportés par la faim ; les nations ne leur feront plus porter de déshonneur. Alors ils connaîtront que je suis YHWH, leur Dieu, qui suis avec eux, et qu’ils sont mon peuple, la maison d’Israël » (Ez 34,24).

Fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel

Le terme de « volonté », à la lumière de ce que l’on vient de voir, n’a pas la connotation d’imposition par la force d’un vouloir. Il exprime le désir de réalisation d’un projet, celui initial de la création du monde. Par cette prière nous nous impliquons dans ce projet, nous en devenons les coréalisateurs.

L’injonction du « Fais », traduction de notre désir, adressée trois fois à Dieu est surprenante, dire à Dieu ce qu’il doit faire, comment il doit s’affirmer !!!
L’expression « désir de Dieu » est ambivalente. Est-ce le désir de l’homme pour Dieu, ou le désir de Dieu pour l’homme ?

Dans la représentation du « désir de Dieu » analysée par Freud, le mouvement part de l’homme qui projette ses désirs vers un dieu imaginaire tout-puissant dont il demande un retour, une contrepartie à sa soumission. Nous avons vu que Freud voit dans cette expression le besoin de consolation, le comblement d’un manque où Dieu est l’objet fantasmé du désir de l’homme.
[On peut d’ailleurs s’interroger sur la pertinence des arguments de cette thèse développée dans un monde sociologiquement chrétien. Aujourd’hui, dans notre monde sécularisé, il ne semble pas que l’aggravation des inégalités sociales fortifie un « désir de Dieu », ni que l’absence de ce désir plonge les personnes dans l’anxiété. Dans son mal-être, l’homme ne cherche-t-il pas à se protéger de l’autre, plutôt qu’à s’éveiller au « désir de Dieu » ?]

Dans le « Notre Père », c’est le mouvement inverse, il est demandé à Dieu, de manifester, de partager, de réaliser ses désirs avec « nous ». Le mouvement part de Dieu qui appelle l’homme à partager son projet.

Le titre d’un livre de Lévinas, De Dieu qui vient à l’idée, illustre bien ce renversement du mouvement du désir qui s’oppose à l’idée de Dieu déclinée par Freud. C’est Dieu qui vient à l’homme et non l’inverse.
L’évangéliste Jean le dit autrement : « Voici ce qu’est l’amour: ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés » (1Jn 4,10).
La doctrine de l’incarnation enseigne que ce désir venu de l’infini se joue sur terre, parmi les hommes, nulle part ailleurs : « Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20).
Cette prière du « Notre Père » loin d’être une soumission à Dieu, traduit une adhésion à son projet, adhésion irréductible à la recherche d’une satisfaction, d’une solution à nos problèmes, d’une récompense. Comme le dit Lévinas, «  la responsabilité pour autrui ne relève pas du désirable pour le moi, elle oblige à l’Infini ».

Dans l’acception de l’expression « désir de Dieu » chez Freud, l’homme s’aliène dans la conquête potentielle de satisfactions. Dans l’acception de Lévinas, il entre en relation, il est choisi, « élu » par Dieu pour collaborer à la réalisation d’un projet commun sur l’humanité. Cette élection élève le sujet, le révèle à lui-même, le libère du souci de s’affirmer. Ce passage de l’aliénation à l’élection, de la soumission à la responsabilité se traduit dans la Bible par l’occurrence de l’expression « Me voici », qui est la réponse de tous les prophètes à l’appel de Yhwh. L’homme s’affirme face à l’appel de Dieu par un « vois-moi ». Un sujet se pose face à Dieu et prend ses responsabilités. Cette responsabilité non demandée par l’homme, loin de combler tous ses désirs, crée une blessure, l’affecte, creuse un peu plus le trou de son désir.

Un tel renversement nécessite un réel abandon (a-bandon = hors du pouvoir) de notre volonté propre, de nos fixations. Cette ouverture de notre désir à ce qui vient de l’Infini ne peut être par définition le fait de notre seule volonté, il nécessite des ressources tout à fait nouvelles, un don de Dieu. C’est l’objet de la deuxième partie de la prière du « Notre Père » qui se déploie sur trois axes :

Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin

Cette nécessité d’un don de Dieu pour nous permettre d’œuvrer à son projet pour l’humanité, nous l’exprimons très concrètement par une demande de pain. Nous avons vu plus haut, lors de la sortie d’Egypte, toute la richesse symbolique du pain qui est associé à la Parole. Par cette demande nous prenons acte que notre avenir dans la réalisation de ce projet nécessite non seulement la satisfaction de nos besoins biologiques, mais aussi et tout autant l’intelligence de son enseignement.

Pardonne-nous nos torts envers toi

Le don de Dieu trouve son accomplissement dans le par-don, la perfection du donToute l’histoire est faite de nos égarements, des fixations de nos désirs.  Ce nouveau règne ne peut advenir sans l’effacement des conséquences de ces égarements, comme l’a prédit le prophète Jérémie : « Je pardonne leur crime ; leur faute, je n’en parle plus »(Jr 31,31).
Ce pardon n’est pas simplement un acte ponctuel vis-à-vis d’une personne précise, mais un état d’esprit intérieur permanent,  état d’esprit qui ne nie en rien  la nécessité de l’action de la justice.
A l’apôtre Pierre qui lui demande combien de fois il lui faut pardonner, jusqu’à sept fois ? Jésus répond « soixante-dix fois sept fois », expression pour désigner un nombre infini (Mt 18,21-35).

Ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur

Ce verset a fait l’objet d’une nouvelle traduction dans la liturgie catholique. On dit maintenant à l’église « ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre nous du Mal ». Le mot grec traduit par tentation peut aussi être traduit par épreuve. Aussi je me permets de vous soumettre cette traduction, un peu familière certes, mais qui me parle bien : « ne nous laisse pas tomber lorsque nous traversons une épreuve ». Dans les difficultés que nous affrontons, nous avons besoin de Sa présence, présence qui nous permettra d’écarter le « Mal » qui nous tente.

Cette prière du « Notre Père » active le basculement du désir, elle ouvre le chemin de l’universalité.

Cette relation de confiance absolue avec le Père est notre trésor inaliénable, tout le reste est secondaire. L’argent ?  Méfiez-vous en, c’est un faux trésor. Les soucis quotidiens ? Ne vous laissez pas engloutir par eux, relativisez les, ne les gonflez pas trop et il a cette phrase qui est devenue un adage bien connu « A chaque jour suffit sa peine » (6, 34).

Les nouveaux commandements qui en découlent (Mt 7, 1-27)

Ce trésor qu’est la Parole de Dieu et notre confiance en elle, il faut y tenir comme à la prunelle de nos yeux, il faut faire attention à ne pas le banaliser, il faut prendre des précautions pour bien le transmettre car sans cela le contenu de ce trésor pourrait s’en trouver totalement déformé. (7,6). Mais avant tout et surtout si vous êtes perçu comme proche de Dieu, ne vous présentez pas comme censeur des autres, car votre jugement pourrait bien se retourner violemment contre vous. La paille que vous avez décelée chez l’autre va alors se transformer en poutre qui comme un boomerang va vous revenir en pleine figure. Alors, alerte à tous les « religieux », soyez prudents ! Le mieux, le plus sûr et le plus simple, c’est de ne pas juger du tout. (7, 1-6). Par contre mettez-vous en position plus modeste de « demandeur » et là le retour est beaucoup plus assuré et beaucoup plus rassurant (7, 7-12). Bref, les commandements sont finalement très simples :

« Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous,
faites-le vous-mêmes pour eux : c’est la Loi et les Prophètes » (Mt 7,12)

Chemin simple peut-être, mais pas si facile. On marche sur une crête très étroite (7,13) et l’on a vite fait de basculer d’un côté ou de l’autre. En plus comment savoir que l’on est bien sur le bon chemin ? Jésus nous prévient : soyez prudent ! Il y a des personnes qui paraissent être près de Dieu, qui parlent en son nom (7, 15) et qui peuvent vous planter. Ce n’est qu’après coup que l’on voit le résultat (7,16).  Il est donc un peu inévitable que l’on ne trouve pas du premier coup la bonne porte (7,13-14), que l’on prenne une mauvaise piste (origine hébraïque du mot péché). Il ne faut pas s’en offusquer (« ne jugez pas »), simplement il ne faut pas se braquer. Ce n’est pas si facile d’accepter de s’arrêter, de faire marche arrière pour retrouver la bonne piste, il faut faire preuve d’humilité et de réalisme. Pour cela le mieux c’est de s’appuyer directement sur les paroles de Jésus et surtout de les mettre en œuvre (7,24).

Le « Je » de Jésus (7,28)

Après tout ce discours Jésus ne relativise-t-il pas ainsi la Torah? Ne se positionne-t-il pas par- là au-dessus d’elle ?
En fait dans le judaïsme rabbinique, la Torah n’est pas fermée, elle doit faire l’objet d’études, de réflexions, d’interprétations multiples et variées pour en dégager justement toute la Lumière et le sens profond. Par la puissance de sa lecture des textes bibliques, Jésus se comporte comme un grand Rabbin, il sera d’ailleurs perçu comme tel de son vivant et ultérieurement assez souvent dans le judaïsme rabbinique.

Non, ce qui va poser problème aux autorités religieuses et ce qui surprend les foules, c’est l’autorité avec laquelle il s’exprime, l’audace avec laquelle il utilise le « Je ». Il parle en son nom. Ce faisant, il s’expose, il se mouille alors que les scribes et les Pharisiens se retranchent derrière « la parole de Dieu » entre guillemets. Ils se couvrent par une observance rigoureuse et formelle des règles « sacrées » de la Torah. Cette critique du « sacré » faite par Jésus n’est pas nouvelle, les prophètes avant lui avaient dénoncé  le côté magique et superstitieux des pratiques sacrificielles, l’hypocrisie d’une observance qui ne part pas du cœur de l’homme, mais là, en parlant systématiquement en son propre nom, Jésus manifeste énergiquement par l’utilisation de ce « Je » le sens profond de la Torah : éduquer l’homme, révéler ce qui constitue l’humain ; cette dimension anthropologique induit le développement de la conscience individuelle, de sa responsabilité dans la relation aux autres. Jésus va clairement rendre les observances relatives à la relation. Le terme de relatif n’est pas à prendre ici dans un sens péjoratif au contraire puisque qu’il inclût le mot même de relation ; ce n’est pas du relativisme tant craint par les autorités religieuses. Jésus ne dénonce pas les observances cultuelles en tant que telles, simplement il les subordonne à la relation aux autres. Les observances cultuelles nécessaires comme outil pédagogique ne doivent pas servir de paravent pour se protéger de cette relation à l’autre, au contraire elles doivent s’accomplir, c’est-à-dire se remplir de sens. Et ce sens c’est la Relation à l’autre

Ce serait, je crois, une erreur de penser que Jésus parle ainsi aussi fermement, simplement parce qu’il est le Messie et que lui seul peut se le permettre. Il y a dans sa façon même de parler un enseignement. A notre tour nous devons faire preuve d’audace. Il ne faut pas sans arrêt dire « Jésus a dit…Jésus a dit… ». Car entre ce que Jésus a dit et ce que chacun comprend il y a un grand espace. Cet espace les experts l’appellent herméneutique, c’est-à-dire la science de l’interprétation. Cet espace Jésus prendra soin de l’entretenir en utilisant beaucoup un genre littéraire spécifique : la parabole. Genre qui nécessite obligatoirement une interprétation. Interprétation dont Jésus lui-même ne donnera pas toujours les clés pour la plus grande perplexité de ses auditeurs, il conclura même parfois en disant « comprenne qui pourra » ! Cet espace nous devons le mettre à profit pour se mouiller à notre tour, prendre notre place pour affirmer notre « Je » ; ce que moi, avec mon histoire, ma vie « Je » peux comprendre de son enseignement et que « Je » partage avec d’autres. Personne ne pourra le faire à ma place, depuis ma place.

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