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Matthieu 11 – Qui est cet Homme ?

Dans les chapitres précédents, nous avons vu un Jésus très combatif dans son enseignement, qui n’hésite pas à utiliser à l’instar des prophètes des formules chocs, à l’emporte-pièce, voire provocatrices. Son enseignement bouscule le confort de pratiques religieuses, tranche avec le conformisme bien-pensant des autorités religieuses dont il dénonce l’hypocrisie. Mais cet homme qui « apporte le glaive », manifeste aussi parallèlement beaucoup d’empathie pour les foules désorientées auxquelles il veut redonner espoir.

Par l’autorité et l’audace dont il fait preuve dans son enseignement, par les pouvoirs extraordinaires de guérisseur qu’il manifeste face aux infirmités, aux maladies somatiques ou psychiques, Jésus a un impact considérable sur son environnement social et religieux (Mt 7,29) et acquiert une grande notoriété. Cette  notoriété lui pose problème et il s’en méfie beaucoup, non par fausse modestie, mais par crainte que l’adhésion à sa personne soit seulement liée à ce type de démonstrations de puissance à laquelle nous nous soumettons par la force des choses. Ce n’est pas une soumission à sa personne qu’il souhaite provoquer chez ses interlocuteurs par ces actes extraordinaires, mais un éveil, une adhésion de cœurs libres et responsables. Ces actes ne sont pas dissociables de sa Parole et dans cette parole il ne se contente pas de commenter les textes bibliques comme le ferait un rabbin classique, mais d’une certaine façon, avec une très grande assurance, il identifie l’autorité de sa propre parole à celle du texte biblique lui-même, elle s’inscrit dans le fil de toute l’histoire biblique.

Jésus soumis à la question.

Cumulant de par son action les attributs de Sage, de Rabbi et de Prophète, il commence à déranger un certain nombre de personnes et nous avons vu la dernière fois comment la question de son identité affleurait et pourquoi lui-même se nommait « Fils de l’Homme ». Assez paradoxalement, cette question de l’identité de Jésus va être posée non par ses disciples qui l’accompagnent, ni par la foule qui est très favorablement impressionnée par lui, ni par les autorités religieuses qu’il commence à agacer sérieusement, mais par celui-là même qui avait prophétisé sa venue, par ce Jean-Baptiste qui est maintenant enfermé dans une prison. Comment expliquer les doutes ou du moins les interrogations de la part de celui qui a annoncé sa venue ?
Sans doute la notoriété de ce Jésus est-elle arrivée jusqu’à lui et sans doute aussi la description de ses actions et de son enseignement l’ont laissé assez perplexe tant ceux-ci diffèrent, au moins dans sa forme, de ce qu’il avait préconisé pour se préparer à la venue du messie, à savoir la rigueur de l’ascétisme pour obtenir le pardon de nos fautes. Cette perplexité nous la sentons chez Jean par l’envoi d’émissaire auprès de Jésus.

« Es-tu “Celui qui doit venir” ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11,3)

Ce verset est intéressant car Jean pose la question de l’identité de Jésus non pas abstraitement, en testant un titre qui est dans tous les esprits « Messie », mais beaucoup plus concrètement en demandant à Jésus de se situer par rapport à une attente. Ce n’est pas le titre qui est mis en avant, mais la rencontre d’une personne, Jésus, avec une attente logée dans le cœur d’une autre personne, à laquelle chacun de nous peut s’identifier. Cette question de Jean à Jésus que nous pouvons faire nôtre nous mouille d’une certaine façon ; elle nous renvoie en retour cette autre question : quelle est notre attente ? Sans cette attente logée au fond de nous la question de savoir si Jésus est Messie ou pas reste vaine. Sans cette attente, affirmer que Jésus est « le Messie » reste une affirmation dogmatique parfaitement stérile.
Jésus d’ailleurs ne répond pas en déclinant un titre (Oint, Messie, Roi, Prophète,…) mais en décrivant des événements. Il ne revendique rien pour lui, mais il cherche à éveiller notre regard, notre intelligence, notre compréhension des écritures. Cette lumière projetée sur des évènements active nos désirs, transforme nos attentes.

Jésus, objet de scandale.

Jésus en dévoilant ainsi progressivement son identité nous renvoie à nous-même et à notre désir. Ecouter sa parole c’est prendre le risque de se dévoiler. De ce fait, la révélation de son identité va prendre un caractère dramatique dans la mesure où elle sera pour beaucoup un scandale, un obstacle sur lequel on bute (définition du mot scandale = buter sur un obstacle). Car ceux qui ayant vu la lumière, s’enfuient pour ne pas avoir à répondre à cet appel, pour ne pas être dévoilés, tomberont.

« …et heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! »(Mt 11,6)

La réponse à cette révélation n’est pas une reconnaissance intellectuelle, un savoir sur la nature de Jésus, mais un engagement personnel à laisser la lumière pénétrer dans les profondeurs de nos désirs. C’est ainsi que ceux qui ont eu accès à la lumière et refusent de voir, ne connaissent plus leur désir, ne savent plus ce qu’ils veulent, sont toujours mécontents et critiquent tout :

“Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé !
Nous avons entonné un chant funèbre, et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine ! » (Mt 11,17)

Leur intelligence est voilée, ils portent alors des jugements incohérents et parfaitement contradictoires :

« En effet, Jean est venu, il ne mange ni ne boit, et l’on dit : “Il a perdu la tête.”
Le Fils de l’homme est venu, il mange, il boit, et l’on dit :
“Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs !” » (Mt 11,18)

Radicalité de la parole de Jésus

Ce retournement demandé par Jésus est tout à la fois événement intérieur et engagement dans une relation avec Dieu et avec les hommes, relation toujours à renouveler dans la  quotidienneté de nos vies et l’apparente banalité de nos moindres actes :

« Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. » (Mt 10,42)

C’est là, la singularité radicale de l’enseignement de Jésus. Cette simplicité (évangélique) et cette radicalité de la Parole de Jésus va de fait provoquer des clivages extrêmement graves dans le contexte historique du judaïsme de l’époque.

 « Malheureuse es-tu, Chorazin ! Malheureuse es-tu, Bethsaïda !
Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et la cendre, elles se seraient converties. » (Mt 11,21)

Chorazim et Bethsaïda sont des localités d’Israël près de Capharnaüm alors que Tyr et Sidon, plus au nord, sont des villes étrangères. Jésus prédit par-là que son message sera parfois mieux reçu par des étrangers, par ceux auxquels il n’était pas destiné a priori.
Cette heure de la révélation de Jésus sera de ce fait l’heure du jugement :

« Oui, je vous le déclare, au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous. Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ?
Tu descendras jusqu’au séjour des morts » (Mt 11,24)

Le Jour du jugement

Cette expression « jour du jugement » a des connotations redoutables largement exploitées dans la christianisme surtout entre le Moyen-age et le XVIIIème par ce que l’historien Jean Delumeau a appelé la « pastorale de la peur ». Il y a là dans cette exploitation de la peur du jugement une méconnaissance de l’expression biblique. Pour bien la comprendre il faut remonter aux récits des origines du peuple et de sa marche vers la terre promise. Yhwh est amené à combattre pour sauver son peuple, à vaincre ses adversaires (Cf. «  les guerres de Yhwh » dans le livre de Josué) http://bible2.falguerolles.org/le-livre-de-josue/#Questions_face_a_la_violence_des_guerres_de_YHWH

et réaliser ainsi sa promesse de l’établir dans un royaume.

« Yhwh a accompli une grande victoire pour tout Israël » (1S  19,5)

Ces victoires sont nommées « jour de Yhwh ».
Plus tard, le peuple est en butte à des obstacles et à des difficultés de toutes sortes qui le minent et lui font perdre espoir. Il en appelle alors à une intervention de son dieu Yhwh, à ces « victoires de Yhwh » qui ont sillonné toute l’épopée nationale. C’est à partir du rappel de ces évènements glorieux qu’est née la conception du Jour du Jugement. Yhwh est maître de l’histoire et en temps voulu, à un moment donné Yhwh interviendra pour faire triompher son peuple. Ce sera « le jour de Yhwh » (Lire aussi le Ps 94), jour de lumière tant attendu et désiré par le peuple.

Cependant déjà le prophète Amos avait mis en garde les responsables du  peuple d’Israël. Il dénonce l’illusion de ceux qui pensent que ce jour redoutable pour les ennemis d’Israël tournera en leurs faveurs par ce qu’ils sont eux le « peuple élu » :

Malheureux ceux qui misent sur le jour de Yhwh. A quoi bon ? Que sera-t-il pour vous, le jour de Yhwh ? Il sera ténèbres et non lumière. C’est comme un homme qui fuit devant un lion et que l’ours surprend ; il rentre chez lui, appuie la main au mur, et le serpent le mord. Ne sera-t-il pas ténèbres, le jour de Yhwh, et non lumière, obscur, sans aucune clarté ? Dieu récuse le culte d’Israël. Je déteste, je méprise vos pèlerinages, je ne puis sentir vos rassemblements, quand vous faites monter vers moi des holocaustes; et dans vos offrandes, rien qui me plaise; votre sacrifice de bêtes grasses, j’en détourne les yeux…;(Am 5,18+)

Ce jour de lumière tant attendu se retournera contre ceux qui mise sur le culte religieux et se détourne de la pratique la justice. La lumière alors deviendra ténèbres pour  ceux qui méprisent les petits.

Ce « jour de jugement » initialement perçu comme victoire militaire exprime la toute-puissance de Yhwh. Un peu plus tard il prend  une forme beaucoup plus énigmatique et tout à fait  paradoxale. Esaïe nous annonce que la venue de ce « jour du Jugement » sera portée par un serviteur de Yhwh qui apparaitra sous une forme très humble :

 « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui. Pour les nations il fera paraître le jugement, il ne criera pas, il n’élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur » (Es 42,1)

L’auteur du « jour du jugement » n’apparait plus comme l’expression de la puissance militaire mais comme une force douce et calme. Le « jour du jugement » s’annonce comme  une destruction de toutes les puissances par la douceur.

L’intelligence des tout-petits et l’humilité du bon maître

C’est ainsi que la lumière qui accompagnera « le jour du jugement » va échapper aux sages et aux intelligents et sera dévoilée aux tout-petits.

« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance. » (Mt 11,25)

Nous avons là un bon exemple de formules chocs dont Jésus a le secret (voyez comme il  maitrisait avant l’heure l’art du  tweet !). Attention cependant de ne pas y entendre une condamnation de la sagesse ou de l’intelligence en soi, ce serait contradictoire avec d’autres volets de son enseignement. Il affirme là avec force que ceux qui se confortent dans leur supériorité intellectuelle et spirituelle n’auront pas accès à son enseignement. Pour eux sa Parole leur restera hermétique car ce qu’ils recherchent c’est un savoir, ce sont des certitudes. Ils cherchent à se mettre à l’abri des remises en question qui saboteraient leur pouvoir et leur autorité, et sans doute plus profondément pour éviter d’être atteint au cœur de leur personnalité, ils développent des « défenses » comme disent les psychanalystes, ils se rendent imperméables.

A l’inverse les failles des plus démunis, ces déchirures qu’ils ne peuvent plus camoufler sont autant de passages à travers lesquelles la lumière pourra se glisser pour atteindre, pénétrer et transformer leur cœur.  Ces « cœurs brisés » qui peinent « sous le poids du fardeau » (Mt 11,28) seront réconfortés par Jésus. Toutefois  la promesse du « repos »  n’est pas celle d’un gourou qui apporte des solutions miracles à tous nos malheurs, qui nous protègent de toutes les difficultés et de  tous nos problèmes. Le croire reviendrait à se placer sous la coupe d’un modèle, sous l’emprise d’un maitre, ce serait s’infantiliser et s’exposer aux dangers psychiques de la perte de tout esprit critique. C’est ainsi qu’à juste titre parfois les philosophes ou les psychologues ont dénoncé des formes  d’engagement religieux qui sous couvert d’un renoncement admirable risquent de recouvrir une aliénation de la personne. Jésus ne veut surtout pas jouer ce rôle (Cf la tentation au désert, Mt 4,1). Alors comment discerner le « bon maître » de celui qui aliène ses disciples, perturbe leurs esprits et les entraîne dans des dérives sectaires ? Jésus donne ici deux critères très simples: la douceur et l’humilité.

« mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes » (Mt 11,29)
Sa promesse n’est pas celle d’une assurance tout-risque contre l’avenir et les aléas de la vie  mais celle d’une présence active. Il nous promet sur ce chemin vers le royaume de partager avec nous, humblement, doucement, la douleur de nos cœurs blessés. Le poids de ce joug nous paraîtra alors en sa compagnie beaucoup plus léger et facile à porter. (Mt 11,28-30)

 Matthieu 12 – la révélation progressive

La révélation progressive de l’identité de Jésus se poursuit à travers des actes apparemment très mineurs, comme grappiller un épi de blé en marchant le long d’un champ, un jour de sabbat. Pour les esprits les plus rigoristes, il y a infraction de  la Loi. Jésus dénonce  alors l’immobilisme dans lequel ces censeurs s’enferrent par une lecture étroite et littérale des textes. Il puise dans la Bible elle-même, à savoir un évènement de la vie de David (1 S 21.2-7), un exemple très concret de pratiques qui conduisent à une interprétation moins fermée de la Loi.

« N’avez-vous pas lu dans la Loi que, le jour du sabbat, dans le temple, les prêtres profanent le sabbat sans être en faute ? » (Mt 12,3)

Mais il va beaucoup plus loin. A travers cet exemple Jésus rebondit sur la notion de Temple, cœur de la Loi à laquelle ses interlocuteurs se réfèrent, pour laisser entrevoir en termes voilés la nature de son identité.

 « Or, je vous le déclare, il y a ici plus grand que le temple. » (Mt 12,5)

Il invite alors ses interlocuteurs à sortir de ce sacré purement légaliste pour s’ouvrir à la connaissance de Dieu par une meilleure intelligence des écritures. Il reprend la citation du prophète Osée « Car c’est l’amour qui me plaît, non le sacrifice ; et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6,8) qu’il avait déjà utilisé plus haut (en Mt 9, 13) pour dénoncer ceux qui s’étonnaient de le voir en compagnie de « pécheurs ».

 «Si vous (l’)aviez compris…vous n’auriez pas condamné ces hommes qui ne sont pas en faute. Car il est maître du sabbat, le Fils de l’homme. » (Mt 12,7)

Cette dernière affirmation est bouleversante et paraît parfaitement scandaleuse pour les autorités religieuses. Il se positionne en maître de l’ordre religieux, en maître du sacré et il affirme que cet ordre doit être tourné vers l’homme et non l’inverse. Il réaffirme explicitement la raison d’être de la Loi. Le sens profond du respect de la Loi est relatif à l’homme. Cette Loi de Moïse donnée pour fonder  un peuple à la sortie de l’esclavage en Egypte,  Jésus en développera la visée : libérer l’homme et lui donner les conditions pour créer un peuple fraternel. Cette relativité de la Loi au développement de l’homme, l’évangéliste Marc le dit encore plus explicitement « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat. »(Mc 2,27)

Guérir un jour de sabbat ? La tension monte contre Jésus.

 « De là, il se dirigea vers leur synagogue et y entra » (Mt 12,9).

Jésus, alors, pour enfoncer un peu plus le clou,  ne craint pas d’affronter ses interlocuteurs sur leur territoire, à savoir la synagogue.
Il se trouvait là un homme avec une main paralysée. Pour le mettre en difficulté, ses contradicteurs  lui posent cette question-piège :
« Est-il permis de donner des soins le jour du sabbat ? ». (c’était théoriquement interdit et Jésus le savait bien).
Jésus alors en prenant l’exemple d’une  brebis tombée dans un trou, prône le bon sens contre  l’étroitesse du  légalisme de ses interlocuteurs : évidemment il faut la sortir de là même si c’est un jour de sabbat. Non sans une pointe d’ironie il conclut: « Il est donc permis de faire le bien ( Ah bon !… même) le jour du sabbat. ».
Sur ce, non seulement il prend soin du malade, mais il le guérit totalement.
La tension qui l’oppose aux religieux va alors s’élever d’un cran :

« les Pharisiens tinrent conseil contre lui, sur les moyens de le faire périr » (Mt 12,14)

 Alors Jésus se retire provisoirement,

 il s’éloigne de ses contradicteurs, mais pourtant la foule le suit et il ne cesse pas pour autant de guérir sans chercher à provoquer, « Il leur commanda sévèrement de ne pas le faire connaître » (Mt 12 ,16)

Car ce pouvoir extraordinaire de thaumaturge qu’il possède, il le met exclusivement au service des malades ; il refuse d’en faire une arme contre ses contradicteurs. Il ne veut pas entrer avec eux dans un rapport de force. Il se veut discret. L’auteur se remémore alors un passage d’Esaïe où le Messie attendu alliera la fermeté pour annoncer le droit et la justice, avec la douceur et l’humilité que Jésus vient de préconiser.

« … et il annoncera le droit aux nations. Il ne cherchera pas de querelles, il ne poussera pas de cris, on n’entendra pas sa voix sur les places. Il ne brisera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui fume encore, jusqu’à ce qu’il ait conduit le droit à la victoire » (Es 42,1-4)

Mais cette douceur et cette discrétion n’entrave pas la force et  l’audace de son enseignement. Il met clairement les points sur les i et révèle à mots couverts sa véritable identité. Le peuple très impressionné et interloqué commence à s’interroger : « Celui-ci n’est-il pas le Fils de David ? » (Mt 12,23)

Le combat reprend.

Aux yeux des pharisiens, cette ascendance exercée par Jésus sur le peuple est de plus en plus insupportable. Ils puisent alors dans les ressources de la rhétorique pour accabler Jésus aux yeux du peuple :

« Celui-là ne chasse les démons que par Béelzéboul, le chef des démons. »(Mt 12,24)

Cette victoire de Jésus contre les démons serait d’après eux signe qu’il serait lui-même pervers et sous la coupe du chef des démons.

Le combat contre les démons dans la Bible.

Cette expression de « démons » est peu courante dans l’AT. Elle plonge ses racines dans les civilisations de l’ancien Orient qui personnifiaient les forces obscures qui menacent les hommes. On retrouve ici et là des traces de ces croyances dans la Bible : Esaïe évoque les satyres, ces démons qui hantent les villes désertées (Es 13,21) que l’on amadouait dans ces religions orientales par des rites sexuels (d’où la connotation sexuelle du mot satyre), rites qui sont énergiquement condamnées dans la Bible (Lv 17,7). Esaïe évoque aussi Lilitt (Es 34,13), qui était un démon femelle de la religion babylonienne. Mais le plus souvent ces démons sont associés à des animaux. Le Léviathan cité plusieurs fois dans la Bible est une sorte de monstre marin que l’on a retrouvé dans la mythologie phénicienne. Pour contrecarrer les effets  maléfiques de ces démons, la religion babylonienne faisait appel à des exorcismes, à des rites magiques.
Tout en utilisant ces images reçues de ces civilisations, l’AT va se démarquer radicalement en qualifiant ces cultes d’idolâtrie. Les idoles seront alors clairement identifiées aux démons païens. Ce qui sera alors qualifié de démoniaque, c’est la pratique elle-même de ces cultes aux faux-dieux qui troublent les esprits. L’enseignement de la Loi et des prophètes est le seul véritable rempart contre ces frayeurs et contre la maladie comme l’a expérimenté le psalmiste :

 « Je dis de YHWH : « Il est mon refuge, ma forteresse, mon Dieu : sur lui je compte ! » – C’est lui qui te délivre du filet du chasseur et de la peste pernicieuse. De ses ailes il te fait un abri, et sous ses plumes tu te réfugies. Sa fidélité est un bouclier et une armure. Tu ne craindras ni la terreur de la nuit, ni la flèche qui vole au grand jour, ni la peste qui rôde dans l’ombre, ni le fléau qui ravage en plein midi. » (Ps 91)

Cependant à côté de cette formulation ferme et sobre de la confiance en Dieu que nous devons avoir face aux malheurs de la vie, la Bible utilise parfois pour illustrer le combat que l’homme doit mener contre ces malheurs, des images héritées des croyances populaires des civilisations environnantes. Dans le judaïsme post-babylonien, qui sous l’influence perse verra se développer l’angélologie, l’image retenue sera celle d’un clivage au sein de la cour céleste où un ange Satan qui initialement tient la place d’accusateur de l’homme auprès de Yhwh (Cf  le livre de Job) veut exercer son pouvoir céleste à son propre profit. Il se trouve alors déchu par Dieu. Les démons complices de Satan vont  prolonger son activité dévastatrice auprès des hommes en leur faisant miroiter la domination qu’ils peuvent exercer les uns sur les autres. Ce projet de Satan est donc le contre-pied du projet de Dieu, mais ce diable est rusé (Cf le serpent de la Genèse) et pour mieux séduire les hommes il se camoufle sous les habits du divin, il connaît bien les textes bibliques (Cf Mt 4) et par des insinuations il sait pervertir les paroles de Dieu et sous des dehors bienfaisants il tente d’attirer l’homme pour le faite tomber dans ses filets et en prendre possession. Le dernier livre de la Bible, l’Apocalypse reprendra ces images pour illustrer la victoire de la Vérité à la fin des temps.

« Il fut précipité, le grand dragon, l’antique serpent, celui qu’on nomme Diable et Satan, le séducteur du monde entier, il fut précipité sur la terre et ses anges avec lui ».(Ap 12,9)

La lutte contre le diabolique par le symbolique

Du temps de Jésus, les maladies psychiques qui touchent l’esprit de l’homme sont associées aux démons, aux esprits mauvais.  L’homme devient ainsi « possédé » (par les démons) et d’ailleurs de nos jours les thérapeutes utilisent aussi ces images, ils font  souvent état chez le schizophrène de visions démoniaques et d’éclatement de la personnalité. Le diabolique (dia-bolein en grec) est ce qui fait « éclater », c’est ce qui divise, à l’inverse le symbolique ( sun-bolein) est ce qui rassemble, ce qui réunifie les morceaux épars et leur donne sens.
Le combat de Jésus contre la maladie est associé ici à un combat contre les démons. Ses détracteurs ne pouvant dénier son pouvoir diffusent auprès de la foule l’idée que ce pouvoir   lui viendrait du prince des démons Béelzéboul (nom issu du dieu Baal). Jésus dénonce l’absurdité de leur argument et rebondit sur leur accusation pour apporter un enseignement sur ce qu’est le mal et sur la nature du combat qu’il engage et que nous devons mener à sa suite.

Il a cette phrase redoutable : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, »

Cet aphorisme qui est « parole d’évangile »,  pose d’autant plus question que, dans l’histoire, il a été utilisé par les autocrates de tout poil pour faire pression sur les indécis. Dans leurs bouches cette déclaration est un chantage et une menace (pas très évangélique) insupportable pour ceux qui refusent tout type d’embrigadement. Dans l’évangile de Marc et de Luc la parole de Jésus est d’ailleurs, dans un contexte un peu différent il est vrai, rapportée avec moins de brutalité «  celui qui n’est pas contre vous est pour vous »(Mc 9,40 ; Lc 9,50).
Alors comment accepter ou comprendre cette phrase de Jésus ? La deuxième partie de la phrase explicite ce qu’il a voulu dire :

« …et qui ne rassemble pas avec moi disperse. »   (Mt 12,30)

On retrouve là l’opposition dia-bolique/sym-bolique. Jésus définit clairement sa mission et celle de ses disciples. Il n’est pas venu pour juger, exclure et diviser mais pour rassembler.

Ce rassemblement de ce qui est dispersé est au cœur de la promesse annoncée par les prophètes aux populations dispersées en exil à Babylone (associée à la cité des démons), promesse qui va trouver sa réalisation symbolique par le retour à Jérusalem. :

« A présent, en effet, Yhwh a parlé, lui qui m’a formé dès le sein maternel pour être son serviteur, afin de ramener Jacob vers lui, afin qu’Israël pour lui soit regroupé  » (Es 49,5)

 « Ainsi parle le Seigneur DIEU : Quand je rassemblerai la maison d’Israël d’entre les peuples où elle a été dispersée, je manifesterai en elle ma sainteté aux yeux des nations : ils habiteront sur leur sol, celui que j’avais donné à mon serviteur Jacob. Ils habiteront en sécurité, ils construiront des maisons, planteront des vignes ; ils habiteront en sécurité. Lorsque j’exécuterai des jugements contre tous ceux qui les méprisent aux alentours, ils connaîtront que je suis Yhwh, leur Dieu. » (Ez 28,25)

On voit par-là que ce  rassemblement auquel Jésus travaille se situe dans l’optique de l’avènement du Royaume. Ce royaume, riche, plantureux et sûr décrit ici par Ezéchiel symbolise le royaume des Cieux annoncé par Jésus. Ce royaume sera peuplé par le « reste d’Israël », celui « des pauvres de Yhwh », les « anawim ». En quittant le royaume de Babylone ils quittent toutes les forces de mort qui nous dispersent à savoir la convoitise, la volonté de puissance et le désir de dominer. La mission de Jésus et de ses disciples est de soulager, de guérir tous ces estropiés de la vie pour les rassembler à Jérusalem, symbole de la cité céleste.

Il y aura bien un jugement, mais ce jugement ne sera appliqué qu’à ceux qui refusent d’entrer dans cet Esprit de rassemblement. Ce rassemblement  passe par  le pardon des péchés, pardon qui élimine toutes prises aux forces diaboliques. Ce pardon Jésus le pousse très loin puisqu’il inclût l’opposition à sa propre personne. Autrement dit si vous vous dîtes incroyant en Jésus (par ignorance ou par méconnaissance de son identité), mais qu’en pratique vous œuvrez pour rassembler les hommes entre eux la porte du royaume ne vous sera pas fermée. Inversement si vous vous dites croyant tout en jugeant les autres, en les rejetant, vous êtes dans le « dia-bolein », vous dispersez, vous blasphémez ainsi contre l’Esprit. Encore sous l’emprise du diabolique vous vous fermez l’accès au royaume.

 « Voilà pourquoi, je vous le déclare, tout péché, tout blasphème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas pardonné.  Et si quelqu’un dit une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera pardonné ; mais s’il parle contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera pardonné ni en ce monde ni dans le monde à venir. » (Mt 12,31)

Comment s’y reconnaître ? Les demandes de signes.

Il est troublant de penser que l’on peut ignorer la personne de Jésus et pourtant accéder au royaume et inversement se réclamer de Jésus et en être rejeté .
Le critère d’entrée dans le royaume ne saute pas aux yeux immédiatement, il faut être prudent et attendre de voir la qualité des fruits que nous produisons.

« c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre » (Mt 12,33)

Et le fruit de l’homme sort par sa bouche, par sa parole. La parole insidieuse, mensongère et perverse est le fruit du diable, du serpent, d’où l’expression terrible « engeance de vipère » devenue célèbre (12,34) utilisée par Jésus pour qualifier ses opposants qui se réclament de Dieu et de la Loi. Contre eux, il y aura un jugement et c’est la Loi elle-même dont ils se réclament qui les jugera :

« Or je vous le dis : les hommes rendront compte au jour du jugement de toute parole sans portée qu’ils auront proférée. »(Mt 12,36)

Cet aspect irrémédiable d’un usage pervers de la parole fait écho au commandement donné au Sinaï :

« Tu ne prononceras pas à tort le nom de Yhwh, ton Dieu, car Yhwh  n’acquitte pas celui qui prononce son nom à tort » (Ex 20, 7)

Les scribes et les pharisiens réclament un signe plus tangible,

sous-entendu … que ces belles paroles. Ils veulent une preuve plus spectaculaire de son identité. Certes l’AT avait associé la venue du Messie à des signes, mais ces scribes sont dans la défiance et en réalité derrière cette demande d’un signe c’est un défi qu’ils lancent à Jésus en assimilant signes à prodiges. Jésus refuse à nouveau de s’imposer par la force d’un prodige. Réclamer un prodige est  une mise à l’épreuve de Dieu, un chantage qui est fermement condamnée par la Loi.

« Vous ne mettrez pas à l’épreuve Yhwh votre Dieu comme vous l’avez fait à Massa » (Dt 6,16)

Il donne au contraire un signe énigmatique « le signe de Jonas » (Jon 2) qui ne peut que les laisser perplexes, car ce signe ils ne pourront le comprendre que plus tard. En termes voilés, il annonce sa mort et sa résurrection, son passage « dans le sein de la terre de trois jours et trois nuits » (Mt 12,40). Ce signe sera alors le signe du jugement pour ceux qui sont dans la défiance, pour ceux qui refusent d’écouter sa parole. Ce jugement ne viendra pas du cœur d’Israël, mais de l’extérieur, comme de cette ville de Ninive que Jonas a converti ou de cette ville de  Saba (Ethiopie ? Yémen ?) dont la princesse est venue auprès de  Salomon enrichir la sagesse qu’elle a su développer hors de la révélation biblique.
Or on viendra « du bout du monde pour écouter la sagesse» (Mt 12,42)
 « ici il y a plus que Jonas… ici il y a plus que Salomon »
parole qui fait écho au « il y a ici plus grand que le temple. » (Mt 12,6) que nous avons vue plus haut.
A mots couverts, la véritable identité de Jésus se dessine. La révélation Biblique s’est propagée à travers les siècles dans le cadre d’une appartenance dont les trois piliers sont  le Temple avec le don de la Loi, la Parole des prophètes et les écrits des Sages. Jésus se présente comme l’aboutissement, l’accomplissement de ces trois pôles de la révélation.

Mais attention le démon n’a jamais dit son dernier mot.

L’adhésion aux paroles de Yhwh ou de Jésus n’est pas une garantie absolue et définitive de protection contre nos démons intérieurs. Pour le signifier, Jésus utilise une petite parabole (Mt 12,43-45) en vue de nous inciter à rester très vigilant contre les risques de perversion de « La Parole » ; les forces démoniaques seraient alors encore plus redoutables. Jésus vise explicitement ces scribes, ces savants, ces spécialistes de la Parole de Yhwh, « cette génération mauvaise » qui se retourne contre lui. Mais au-delà de cette génération sont concernés tous ceux qui dans l’histoire s’approprient « le sacré », ceux qui s’enferment dans une position de supériorité et « qui deviennent pires », plus dangereux que ceux qui dès le départ n’ont pas voulu entendre la parole de Dieu.

La véritable appartenance.

Etre membre du royaume  n’est pas la conséquence d’une appartenance familiale, ethnique, sociologique, politique, ni même religieuse. Cette nouvelle appartenance n’est pas une appartenance héritée de la nature ou de la culture. Elle n’est pas un dû, elle est à créer par un engagement à participer à la construction de ce nouveau Royaume auquel nous sommes tous appelés.  

« Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » Montrant de la main ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères ; quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est lui mon frère, ma sœur, ma mère. » (Mt 12,49)

 

 

 

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