skip to Main Content
image_pdfimage_print

Après avoir vu la dernière fois la structure de l’évangile: son organisation chronologique, son thème central, le regroupement des paroles de Jésus en cinq discours, nous pouvons aborder le texte lui-même.

Généalogie de Jésus (1,1-1,17)

Dès le premier verset de son évangile, « Livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham », Matthieu signifie clairement l’enracinement de Jésus dans toute l’histoire biblique. Jésus est le fruit de la promesse faite à Abraham d’une descendance et de la promesse faite à David d’une royauté éternelle (2S 7,12-17).
S’en suit une généalogie « descendante », à partir des pères, avec comme point de départ Abraham suivi d’une succession de 42 engendrements ; trois fois quatorze tient à souligner Matthieu et de préciser que le chiffre trois correspond aux trois grandes périodes de l’histoire biblique ; trois vagues puissantes pendant lesquelles la révélation a pris corps, s’est incarnée pour accompagner et éclairer les hommes dans leurs mutations sociales, culturelles et économiques.
A noter que dans cette généalogie par les pères, cinq noms de femmes sont cités comme ancêtres de Jésus. Je vous en rappelle rapidement l’histoire car si Matthieu les cite, c’est qu’elles doivent être significatives.
Tamar, une cananéenne, femme d’Onan, fils de Judas qui pour forcer son beau –père à respecter la loi du lévirat, se déguise en prostituée et couche avec lui pour avoir une descendance (Gn 38, 6-30).C’est ainsi que par son astuce, elle a perpétué la fécondité promise par Yhwh à son peuple.
Rahab, cette prostituée cananéenne de Jéricho qui reconnaissant Yhwh comme Dieu, a couvert les espions de Josué et a ainsi ouvert au peuple hébreu l’accès à la « la terre promise » (Jos 2,1).
Ruth, la moabite, cette étrangère issue d’un pays ennemi depuis des générations, qui sera protégée par Yhwh par l’intermédiaire de Booz (livre de Ruth) dont elle deviendra le mari.
Bethsabée, la femme qui a tant plût à David au point que ce dernier s’est arrangé pour faire tuer son mari, Urie, lors d’un combat et ainsi se l’accaparer. David se repentira de cette faute et Yhwh lui pardonnera et bénira alors la descendance de ce couple, en la personne de Salomon (2 S 11,3).
Et enfin Marie, bien sûr, la mère de Jésus… dont Matthieu ne dira quasiment rien dans tout son texte.
Certes Jésus est l’aboutissement d’une longue maturation de l’humanité, de l’Histoire avec un grand H mais on peut penser qu’en citant ces cinq femmes Matthieu veut montrer que cette histoire ne fut pas un long fleuve tranquille, que Jésus n’est pas ce héros auquel on voudrait prêter  une lignée idéale et édifiante. Concrètement dans son ascendance, il y a des étrangères au peuple élu, des prostituées. Ces femmes parfois tourmentées ont concrètement orienté le cours de cette Histoire, par leur sens des réalités, leur volonté courageuse. Jésus est aussi le fruit de ces femmes pragmatiques.

Nature de la paternité de Joseph. (1,18-25)

Après cette longue et un peu fastidieuse généalogie qui aboutit à Joseph, le père de Jésus… ô surprise… on apprend qu’en fait Joseph n’était pas son vrai père ! Du moins pas son vrai père selon nos critères biologiques à nous. Joseph réalise en effet que celle qu’il doit épouser est enceinte alors qu’il ne l’a pas « connue », (terme biblique pour exprimer la relation sexuelle). Il ne cherche pas à se venger mais tout de même, tout en restant discret, il ne veut pas l’épouser. C’est alors qu’il fait un rêve qui lui demande d’accueillir Marie, de l’épouser et de donner un nom à l’enfant. Dans la bible, donner un nom est l’acte par lequel on reconnaît sa responsabilité, sa paternité. Dans cette tradition, la paternité est plus une affaire de responsabilité qu’une affaire génétique. Joseph en nommant cet enfant né de Marie devient pleinement le père de Jésus. Jésus nous le verrons ira encore plus loin dans cette distanciation de la véritable filiation par rapport au génétique ; « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » (Mt 12,48) questionnera t’il. Jésus ouvrira encore plus grande la porte de la véritable dimension spirituelle de la paternité, porte déjà entrouverte par les patriarches et les prophètes.
Il ne faut pas voir dans ces six versets un quelconque rejet de la sexualité. Matthieu ne se situe pas du tout à ce niveau, il veut montrer par le côté extraordinaire de cette naissance dans la ligne de celle d’Isaac, le fils d’Abraham, de Samuel, le fils d’Anne (1S1), l’origine divine de la fécondité. La sexualité est l’instrument et le symbole de cette origine divine, mais la fécondité transcende les contraintes et les limites biologiques de cette sexualité, elle est fondamentalement d’ordre spirituel.
Cette naissance exceptionnelle, Matthieu la relie, par-là, implicitement à la promesse faite par Yhwh à Abraham et explicitement à la prophétie d’Isaïe sur la naissance d’un enfant que l’on nommera Emmanuel. Ce « Jésus », nom grec dérivé du nom hébraïque Josué qui signifie « Dieu sauve » est aussi « l’Emmanuel », c’est-à-dire celui qui est « avec nous ». Matthieu a écrit son évangile sous le signe de cette présence de Jésus à nos côtés, car il en fait mention là au début (1,23) puis en final ce sera même la dernière phrase de son livre.

« Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (28,20)

Les signes après la naissance de Jésus (Chapitre 2)

Sur la naissance proprement dite de Jésus, Matthieu ne nous dit presque rien (Luc nous en dira un peu plus), il se contente de nous dire qu’il est né à Bethléem. Par contre il relate un événement étrange, célébré dans la liturgie chrétienne, le jour de « l’Epiphanie » (=manifestation, révélation) avec la visite des « Rois mages » qui viennent rendre hommage à cet enfant en lui offrant « l’or, l’encens et la myrrhe ». Cette tradition chrétienne se télescopera avec une tradition romaine, la fête des saturnales où pour un jour à l’aide du partage d’une galette on tirait celui qui serait le roi d’un jour, pour donner la fameuse  « galette des rois ».
En fait le texte biblique ne parle pas de rois, mais de mages tout simplement. Ces mages dans la tradition Babylonienne (Cf.  Dn 2) sont des savants, c’est à dire des astrologues (l’étude des mouvements des étoiles était le seul objet de science à cette époque) considérés comme capable de prédire des événements importants par l’observation des étoiles. Matthieu par ce récit manifeste l’importance de la naissance de cet enfant, roi des juifs c’est-à-dire porteur d’une royauté nouvelle, un messianisme reconnu et anticipé par les plus grands savants de la planète.  Cette dimension spirituelle et universelle échappe totalement au roi en place, Hérode qui prend cette nouvelle au premier degré et se sent menacé. Pour comprendre cette peur d’Hérode, il faut rappeler que depuis l’avènement de la dynastie des Hasmonéens, les rois qui se sont succédés à la tête d’Israël ne sont pas descendants de David, ils ne sont pas reconnus par les courants les plus religieux qui attendent un Roi-Messie, issu de David qui les délivrera de l’oppression alors que le pouvoir en place est plutôt complice de l’occupant romain. Pour Hérode donc ce messianisme est potentiellement porteur de mouvements révolutionnaires qu’il vaut mieux étouffer dans l’œuf. D’où cette scène terrible du massacre des enfants nouveaux nés de Bethléem et de la fuite des parents de Jésus avec l’enfant vers l’Egypte.

Matthieu par le récit de cet épisode manifeste dès le début de son évangile l’opposition à laquelle va se trouver affrontée l’annonce de cette « nouvelle royauté », opposition de « tous les pouvoirs », qui donneront paradoxalement une dimension tragique à cette « Bonne nouvelle » pour l’humanité. Pour Matthieu, ce paradoxe est certes terrible, mais il ne doit pas décourager les croyants, il était déjà inscrit dans les écritures, rappelez-vous d’un autre Joseph que ses frères ont voulu assassiner et qui s’est retrouvé en Egypte pour en devenir finalement presque le Roi, de Moïse qui pour sauver son peuple a provoqué indirectement l’assassinat de tous les premiers nés, enfin il cite Jérémie (Mt 2,17) qui lors de l’épisode le plus douloureux de la vie d’Israël, le massacre de la population de Jérusalem, insuffle de l’espoir.
A la mort d’Hérode, les parents de Jésus reviennent en Israël, mais prudents, préfèrent s’installer dans le nord, en Galilée, à la frontière « des nations »,  loin des pouvoirs politique et religieux de Jérusalem.

Le parcours dans lequel Jésus s’aventure (et nous avec), sa « rentrée dans la terre d’Israël » (2, 21) ne s’annonce pas d’emblée comme un chemin semé de roses par des enfants de chœur.

En ces jours-là paraît Jean …alors paraît Jésus … (Chapitre  3)

Ce chapitre est placé sous le thème de « l’advenue ». Aucun préambule, pas de date précise (« en ce temps-là »), rien sur l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans la vie d’adulte de Jésus, Matthieu veut par-là mettre en évidence le caractère divin du personnage. Il « apparaît » comme de nulle  part, hors de l’espace et hors du temps. C’est un évènement au sens fort du terme, c’est-à-dire l’advenue d’un fait non prévisible, qui déchire les limites du possible dans lesquelles notre regard limité d’humain nous enferme pour nous ouvrir le champ de l’im-possible, hors de notre pouvoir. Cet im-possible n’est pas absurde ou non-sens ; il ne s’oppose pas à la raison, il l’a fait naître à un au-delà de ses limites. L’événement est un surgissement, une naissance, une révélation, il s’inscrit dans une histoire. L’événement est porteur de sens : il est signe.
Un personnage remarquable de cette époque, Jean dit le Baptiste, va nous aider à interpréter ce signe en soulignant le lien de cette « apparition » avec toute la tradition biblique. La parole de ce Jean est en parfaite continuité avec le langage du dernier des prophètes, Malachie, qui était intervenu à Jérusalem 400 ans plus tôt pour dénoncer les pratiques formelles et hypocrites du culte et annoncer l’advenue « d’un jour brûlant comme un four » (Ml 3,19) où chacun devra assumer la responsabilité de ses actes, où le jugement advient « contre ceux qui exploitent l’ouvrier salarié, la veuve et l’orphelin, qui oppriment l’émigré et ne craignent pas le Seigneur de l’univers » (Ml 3,5).
Jean renvoie dans leur corde les Pharisiens et les Saducéens, qui pour se faire bien voir, viennent se faire baptiser par lui. Lui il baptise avec de l’eau, mais l’eau censé purifier, n’opère que de l’extérieur, parfois elle glisse comme sur les plumes d’un canard, elle n’atteint pas les profondeurs de l’homme. Le feu lui atteint le cœur du métal, il purifie l’or ou l’argent de ses scories. « En ce temps là », Matthieu annonce le temps, le jour annoncé par Malachie où vient

«le maître que vous cherchez, l’Ange de l’alliance que vous désirez…
« Qui supportera le jour de sa venue ? Qui se tiendra debout lors de son apparition ?
Car il est comme le feu d’un fondeur… Il siègera pour fondre et purifier l’argent.
Il purifiera les fils de Levi. Il les affinera comme on affine l’or et l’argent » (Ml 3,2-3).

Dans la Bible, on retrouve souvent cette ambivalence du feu divin … qui ne s’éteint jamais (Ex 3,2) , le feu du véritable amour

« ses flammes sont des flammes ardentes » (Ct 8,6)

Mais aussi le feu qui fait disparaître les scories du métal précieux où l’on jette la balle du blé après en avoir tiré le grain, dont on peut sortir purifié comme de l’or. Le feu aussi de la colère divine, nous l’avons vu dans le livre des Lamentations, où Jérusalem comparée à une femme pleure sa douleur, consumée par le feu :

« Regardez et voyez s’il est douleur comme ma douleur,
celle qui me fait si mal, celle que le SEIGNEUR inflige au jour de son ardente colère.
De là-haut, il a envoyé du feu dans mes os ; il en est le maître.
Il a tendu un filet à mes pieds ; il m’a culbutée ;
il a fait de moi une femme ruinée, tout le temps indisposée ». (Lm1,13)

D’où l’image du feu de la géhenne (de l’enfer) qui symbolise le jugement final et qui sera reprise souvent par Jésus plus loin (Mt 5,22 ; 13,42 ; 18,8 ; 25,41…).
Jésus assume cette continuité biblique en se soumettant aux pratiques cultuelles de purification. Car c’est à travers cette continuité, du passage d’une pureté extérieure acquise par l’eau à une pureté intérieure qui nécessite le passage par le feu que le dessein de Dieu se réalise :
« Laisse faire maintenant : c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice » Mt 3,15.
 Que veut-il dire par là ? Pour nous qui vivons dans un monde de judiciarisation très poussé, on aurait tendance à comprendre qu’accomplir la justice, c’est appliquer correctement et formellement la loi. La phrase de Jésus dans ce cas- là n’est pas très compréhensible. Mais dans le terme biblique de justice, il y a l’idée d’avancer en conformité avec le dessein de Dieu, il y a une connotation de mouvement, d’un  mouvement qui sonne « juste » ; la quête de cette justice s’apparenterait plutôt  à la quête du son « juste » dans une harmonique de notes qu’à un simple effort d’appliquer statiquement  et formellement tous les articles d’une loi.
L’Esprit alors descend sur Lui, l’Esprit auquel est associé le feu. Cette descente de l’Esprit  annonce des lendemains très forts. Jésus lui-même va devoir traverser cette période de purification et l’Esprit va le conduire au désert.

La tentation au désert (Chapitre 4, 1-11)

Nous avons déjà vu l’ambivalence de la symbolique du désert :

–          lieu inhospitalier symboliquement associé au péché (lieu où l’on envoie le bouc porteur de tous nos péchés, « le bouc émissaire » (Lv16,10), lieu de malédictions, conséquences des errements du peuple qui s’est éloigné des paroles de Yhwh  (Jr  4,20-26), lieu où résident les chacals, les hyènes, les satyres (Es 13,21), autant de bêtes qui symbolisent les démons.

–          mais le désert c’est aussi un lieu ou plutôt un temps privilégié, temps des fiançailles avec Yhwh, temps de la rencontre, du tête à tête avec Dieu, temps de ressourcement (1R19) propice à la prière, à l’écoute de Yhwh, de sa Parole, de son amour et de son pardon.

« Eh bien, c’est moi qui vais la séduire,
je la conduirai au désert et je regagnerai sa confiance.
Et de là-bas, je lui rendrai ses vignobles … porte d’espérance,
et là elle répondra comme au temps de sa jeunesse (Os 2,16)

 –          Entre enfer et paradis, le temps du désert apparaît surtout comme ce long chemin, ce passage (= pâque) qui nous conduit de l’un à l’autre. Cette « traversée du désert » est parsemée d’obstacles ; tenaillés par la faim, la soif , nous sommes mis à l’épreuve ; la tentation de revenir en arrière, à une vie de servitude plus tranquille refait surface. Mais en faisant confiance à Yhwh et à sa promesse de liberté, en se nourrissant de la manne, le pain du désert donné par Yhwh, à l’instar des hébreux sorties d’Egypte en route vers la terre promise ou des déportés à Babylone de retour à Jérusalem, nous progressons ainsi vers « le Royaume des cieux ».

Toute cette richesse symbolique que Matthieu et ses lecteurs ont en tête nous permet de mieux appréhender les enjeux de ce passage de la tentation de Jésus au désert. Le chiffre 40 en écho aux 40 jours de Moïse sur l’Horeb, à la marche dans le désert pendant  40 ans du peuple hébreu, à la marche de 40 jours dans le désert d’Elie, accentue encore cette symbolique de cheminement pour accomplir un travail intérieur afin de demeurer en lien avec Dieu, avec sa Parole :

Il fut donc là avec Yhwh, quarante jours et quarante nuits.
Il ne mangea pas de pain, il ne but pas d’eau.
Et il écrivit sur les tables les paroles de l’alliance, les dix paroles. » (Ex.34,28)

Jésus avant de manifester dans sa vie publique la proximité de la venue du Royaume doit faire face à ses démons intérieurs qui font obstacles à cette advenue. Il doit être clair avec lui-même. Cela est d’autant plus nécessaire qu’il serait pour lui très tentant sous couvert de la bonne cause, de s’imposer au monde par l’exercice de ses extraordinaires pouvoirs. Comme pour tout homme doté de dons exceptionnels, la tentation est grande d’utiliser ce charisme non seulement pour satisfaire des besoins personnels (symbolisés par le pain), mais plus subtilement  pour imposer à tous par des actions spectaculaires la vérité de son message. Voyez comme même des versets du texte biblique peuvent être adroitement utilisés pour ternir ces motivations intérieures de Jésus et ainsi brouiller son message. Dans sa future mission les marges de manœuvre sont extrêmement étroites. Jésus va marcher sur un chemin de crête très resserré où les risques de dérapage d’un côté comme de l’autre seront permanents, d’où les nombreux appels de Jésus à la discrétion lors des multiples guérisons et prodigieuses manifestations qui vont parsemer son enseignement. Cette puissance de Jésus non seulement ne doit pas être utilisée à des fins personnels, mais surtout et c’est plus délicat, elle ne doit pas entamer le libre arbitre de chacun. L’adhésion à un message d’amour ne peut naître et s’imposer par une manifestation de force et de puissance.
Jésus avant de partir en mission doit être parfaitement clair avec lui-même et éviter les pièges subtils de la puissance.

Regardez de plus près les trois tentations :

–          Multiplier les pains, Jésus en a la puissance et il le fera à deux reprises, mais cette puissance il la mettra au service des foules et non pour satisfaire ses besoins propres.

–          Sauter du haut d’une falaise sans s’écraser, il ne le fera pas, mais il marchera sur les eaux, c’est tout aussi prodigieux. Mais alors l’objectif ne sera pas d’épater les foules mais, en petit comité, d’encourager et soutenir la foi chancelante de ses disciples.

–          Rassembler toute l’humanité et les royaumes du monde est bien le projet divin, mais ce projet exclut les idolâtries que sont les idées de possession, de puissance et de notoriété.

Mais ne nous trompons pas l’enjeu de l’exercice de cette puissance de Jésus n’est pas de l’ordre d’une simple morale qui condamnerait le narcissisme, la vaine gloire,  etc…, morale qui n’aboutirait qu’à une vaine satisfaction d’un comportement vertueux. L’enjeu est bien au-delà de la morale, il est l’ouverture d’une voie nouvelle, d’une révolution anthropologique fondamentale et cruciale pour l’avenir de l’humanité.
Je m’explique plus concrètement:
Exprimer une puissance aussi exceptionnelle c’est inéluctablement éveiller la jalousie, exacerber la rivalité chez ceux qui cherchent ou détiennent le pouvoir. C’est aussi susciter l’enthousiasme, susciter des grandes espérances chez les petits, les faibles, les démunis de tout pouvoir. En un mot l’exercice de cette puissance exceptionnelle  de Jésus va inéluctablement cliver fortement son entourage entre ennemis et amis (Jésus lui-même dira un peu plus tard qu’il n’est pas venu apporter la paix mais le glaive !).

Dans ces conditions, ne pas utiliser cette puissance pour se protéger soi-même, c’est apparemment perdre sur tous les tableaux car d’une part Jésus s’expose à la fureur, puis à la violence, enfin à l’ironie meurtrière de ses opposants et d’autre part il va provoquer l’incompréhension, puis la déception, enfin l’abandon de ses partisans.
Jésus réalise- t-il à ce moment-là que la crête très étroite sur laquelle il va devoir s’avancer le mène tout droit à une aporie, à une impasse et finalement à la mort ? Son comportement pose une question anthropologique fondamentale. Renoncer à exercer cette puissance pour se sauvegarder soi-même, c’est renoncer au conatus de Spinoza. Ce conatus qui d’après ce philosophe est le propre de tout être vivant qui exerce sa puissance, qui fait effort pour persévérer dans son être. D’une certaine façon, sur un plan anthropologique on peut dans ce passage de la tentation au désert lire les prémices de la remise en cause du conatus,  de la nécessité pour exister de subsister dans son être. Une œuvre exigeante majeure du philosophe Levinas au titre évocateur « Autrement qu’être ou au-delà de l’essence » développera magistralement cette problématique et remettra en cause le conatus.

Débuts de Jésus dans la vie publique (4,12-25)

 

Matthieu situe ces débuts de Jésus à Capharnaüm (très au nord, loin de Jérusalem) et nous en donne explicitement la raison et le signe :

–          L’arrestation de Jean-Baptiste est signe du futur rejet par les autorités de Jérusalem  de la Bonne nouvelle et prémices de l’arrestation de Jésus lui-même.

–          L’annonce de la bonne nouvelle depuis les synagogues est lumière pour toutes les nations de la terre. Le Judaïsme porte un message universel et il est ainsi appeler à se dépasser, à sortir des limites de sa propre appartenance.

Matthieu plus que les autres évangélistes différencie chez Jésus deux champs d’actions :

–          Son action d’enseignement auprès de disciples, ou « élèves », dont il fait le choix ici des quatre premiers Simon et André, Jacques et Jean (versets 18-22). Ces disciples par le partage quotidien de la vie de Jésus recevront de ce fait un enseignement plus poussé et seront ainsi plus à même de prolonger son action.

–          Son action auprès des foules dont Matthieu donne clairement les deux volets : l’enseignement (verset 23) et la guérison des malades (verset 24).

Back To Top