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Chronique de la vie de Jésus?

A la première lecture, on voit dans ce livre une sorte de chronique de la vie d’un homme doté d’un charisme extraordinaire du nom de Jésus. Ce livre commence par décrire les origines et les évènements étonnants qui entourent la naissance de cet homme. Puis le livre enchaîne sur un autre personnage haut en couleur, Jean-Baptiste, une sorte d’ermite-prophète qui vit dans le désert et annonce la venue imminente de temps nouveaux auxquels chacun doit se préparer. Temps nouveaux qui pour lui s’ouvrent avec l’advenue en public de ce Jésus.

Le livre, telle une chronique, suit alors ce personnage étonnant :

– sa vie d’itinérant où il attire à lui de plus en plus de monde par ses discours et son attention aux malades qu’il guérit.

– la méfiance qu’il suscite chez les autorités et l’élite religieuse. Méfiance qui dans un premier temps reste sourde, tant ceux-ci craignent les réactions du peuple qui tient Jésus en haute estime.

– Cette opposition latente devient progressivement un conflit ouvert. Les autorités montent un procès contre lui. Procès qui se conclut par sa condamnation à mort et son exécution.

– Mais trois jours après, Jésus apparaît vivant auprès de ses disciples et il les envoie annoncer la « bonne nouvelle » et poursuivre son action à travers le monde.

Vu sous cet angle de « chronique », on peut découper l’évangile de Matthieu en sept parties:

  1. Les récits d’enfance. (Ch. 1-2).
  2. L’apparition de Jésus en public et la préparation à sa mission. (3,1 à 4,11).
  3. Son séjour en Galilée (4,11 au chap18).
  4. Sa montée à Jérusalem (19-20).
  5. Son séjour à Jérusalem (21-25).
  6. Son arrestation, sa condamnation et sa mise à mort (26-27).
  7. Sa réapparition vivant auprès de ses disciples (28).

Oeuvre d’enseignement ?

Cependant une lecture plus approfondie de ce texte montre bien que Matthieu ne fait pas là œuvre de chroniqueur ; à l’instar d’ailleurs de tous les livres bibliques que nous avons déjà lus, il a pour but d’apporter un enseignement.
D’une part dans son livre, les paroles de Jésus tiennent une beaucoup plus grande place que les récits de sa vie, d’autre part ces récits eux-mêmes sont très pauvres en détails (son grec il est vrai est plus limité que celui de Luc) ; il y a un contraste tout à fait étonnant (surtout pour nous qui sommes habitués à ce que chaque évènement un peu spectaculaire soit surdéveloppé dans tous les médias) entre l’extrême sobriété dans la description des récits et le côté extraordinaire du contenu des faits rapportés. Matthieu ne s’attache  pas aux aspects spectaculaires des miracles par exemple, mais plutôt à leur signification profonde, leur valeur de signes. Ces signes il les révèle en mettant les actes de Jésus en résonnance avec l’histoire et les textes bibliques, explicitement (il fait de nombreuses citations bibliques, en particulier d’Esaïe) ou implicitement (il s’adresse à des juifs cultivés pour qui certains détails sont clairement significatifs)). Quand dans son texte il donne une précision qui semble à première vue sans grande importance, il faut s’y arrêter, car il n’y a pas chez lui de détails inutiles. Par exemple quand Matthieu dit que Jésus donna l’ordre de «passer sur l’autre rive » (4.35), il est plus important de s’attacher à la portée symbolique de cette parole  qu’à l’exactitude chronologique et géographique du déplacement de Jésus. Pour Matthieu  les actes de Jésus ont valeur d’enseignement au même titre que ses paroles.

 Enracinement de Jésus dans l’histoire biblique

Ecrit par un Juif pour une communauté juive (probablement pour une communauté repliée en Syrie après la destruction du temple en 70), cet Evangile est celui qui souligne le plus l’enracinement des paroles et des actes de Jésus dans la Loi, les prophètes et les sages du judaïsme. Pour Matthieu, toute la richesse et la force de la révélation Biblique se concentrent, s’incarnent et trouvent leur accomplissement dans la personne de Jésus. Ce Jésus qui sera d’abord perçu comme un grand Rabbi par ses contemporains (il est d’ailleurs généralement toujours perçu comme tel par les religieux juifs d’aujourd’hui) avant que la puissance de ses gestes et de sa Parole ne suscitent des espoirs fous au sein du peuple et de ses proches : est-ce le nouveau  prophète que l’on attend , est-il le nouveau Moïse , est-il Elie, dont on sait qu’il a disparu et qu’il reviendra un jour  ou alors le Messie annoncé par les prophètes, celui qui va rétablir la royauté, ou alors le Fils d’Homme de la vision de Daniel qui détruira tous les pouvoirs ???
Pour Matthieu et pour les chrétiens à sa suite, Jésus est tout cela et plus encore… Mais cet accomplissement que l’on aurait pu espérer se réaliser comme un simple épanouissement du judaïsme, dans sa dimension universelle, va se heurter à des résistances farouches de la part des autorités et des élites religieuses. Celles-ci en effet se perçoivent comme responsables et dépositaires de la religion qu’est devenu le judaïsme avec ses structures, ses cultes, ses fêtes et  n’éviteront pas de protéger leur statut par un certain formalisme dans leurs pratiques. Jésus va dénoncer ces dérives hypocrites de la religion, il va relativiser ces pratiques religieuses pour  promouvoir un judaïsme plus personnel, plus intérieur. Cette orientation plus spirituelle que Jésus veut donner du judaïsme, passe par une réinterprétation des notions fondamentales véhiculées par cette religion que sont le Temple, le Messie et le Royaume. On a vu que ce travail de symbolisation de ces thèmes était déjà bien engagé avant lui depuis l’exil à Babylone, mais Jésus va aller encore plus loin, et pour certains Jésus va alors être perçu comme un dangereux révolutionnaire qui casse les fondamentaux de cette religion et les conditions de son appartenance.

Ressort de ces resistances?

Ces résistances pourraient passer comme anecdotiques, mais les effets dans l’histoire de l’humanité en général et de l’occident en particulier de cette mise à mort de Jésus sont incommensurables. On sait comment, tout au long de l’histoire de la chrétienté, certains courants au sein même du christianisme ont exploité dramatiquement ce conflit en rendant tout le peuple juif responsable de la mort de Jésus, alimentant ainsi les vagues d’antisémitismes de l’occident chrétien.
Mais il s’agit bien sûr d’une lecture simpliste et totalement erronée des faits.
Car si ce sont bien « les autorités religieuses juives » de l’époque qui sont les premiers responsables de la mort de Jésus, ce n’est pas le qualificatif de « juif » qu’il faut relever. Dans cette histoire tout le monde était juif, Jésus, ses disciples comme ses opposants, comme les indécis. S’il fallait trouver un profil de responsable c’est plutôt du côté du qualificatif « d’autorité religieuse » qu’il faudrait chercher. Inutile de dire que cette piste n’a que très peu été explorée par les « autorités religieuses » chrétiennes. En fait cette opposition à Jésus, ces résistances illustrent la difficulté pour toute institution (religieuse ou pas) garant du maintien d’un patrimoine (spirituel ou pas), de sortir de certaines formes de conservatismes, de s’ouvrir et dépasser ainsi la simple sauvegarde d’une appartenance. La peur des remises en cause entraînent par réaction des replis identitaires souvent violents auxquels peuvent se combiner des motivations moins avouables comme la défense de privilèges collectifs.
Mais plus fondamentalement il ne faut pas chercher de bouc émissaire, il ne faut pas chercher, comme le dira Jésus dans cet évangile, la paille dans l’œil de son voisin mais plutôt retirer la poutre dans le sien. La poutre en l’occurrence: c’est notre « ego », en quête de valorisation par des apparences flatteuses, incarné ici par les pharisiens, et notre refus de remise en cause, notre surdité aux appels de l’extérieur, en particulier des plus petits pour se protéger derrière nos certitudes, notre statut et nos privilèges, incarné ici par les autorités. C’est tout cela que symbolise les opposants à Jésus.
Les résistances au message évangélique n’ont rien de  juives, on ne dira jamais assez,  elles sont universelles, elles se logent aussi bien en chacun de nous, dans notre psychisme, qu’au sein de toutes institutions politiques, sociales ou religieuses.

Toutes ces résistances mortifères vont donner à cette annonce, sans concession avec la Vérité de la « Bonne nouvelle », son caractère de combat et de tragédie ; combat que Jésus va mener pour nous, au prix de sa vie. Il se terminera par une mort ignominieuse sur la Croix. Mort dont il sortira vainqueur et il nous invitera alors à passer par cette Croix, avec Lui par la mort, pour renaître à la Vie – incroyable paradoxe !

Organisation de cet enseignement en « discours »

Matthieu qui a écrit plusieurs dizaines d’années après les faits ne disposait pas bien sûr d’enregistrements, encore moins de vidéos, par contre les paroles de Jésus (les experts parlent des « logia ») ont certainement été véhiculées de façon assez informelles par une multitude de témoins et très vraisemblablement ont fait l’objet d’écrits divers. Matthieu a certainement eu accès à certaines de ces sources, mais surement pas à toutes.

Matthieu ne s’est pas contenté de retransmettre en vrac le contenu de ses sources, il fait œuvre d’écrivain, en organisant, en regroupant ces « logia » en ce que l’on appelle improprement des « discours ». Ces discours en effet sont plutôt des superpositions de brèves sentences tenues par Jésus, que Matthieu aurait regroupés par thèmes en cinq blocs.
Certes on retrouve nombre de ces paroles dans les autres évangiles, mais une analyse très fine de ces discours comme a pu le faire l’exégète Dominique Hermant dans son livre : « Matthieu : un écrivain ? » révèle combien Matthieu a structuré ces paroles de Jésus. Lorsque par exemple dans certains  passages que l’on retrouve quasi à l’identique chez Marc ou Luc, un seul mot diffère, cette différence est très significative de l’angle sous lequel Matthieu veut transmettre cette parole et des thèmes qu’il veut mettre en évidence.

Le Royaume des cieux au cœur de cet enseignement évangélique de Matthieu

Le thème majeur autour duquel il va organiser ces cinq discours est celui de Royaume des Cieux.
Matthieu dès le début par la voix de Jean-Baptiste situe l’advenue de Jésus dans cette optique du Règne :

Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché ! (Mt 3,1)

Le terme « les Cieux » étant utilisé pour signifier Dieu. Il fut en effet progressivement utilisé dans le judaïsme post exilique à la place de « Yhwh », le Nom que l’on ne doit pas prononcer.

Cette notion de Royaume trouve sa source et est associée à la Terre. Nous l’avons souvent rencontré ; souvenez-vous de la promesse faite à Abraham du don de la terre de Canaan : (« c’est à ta descendance que je donnerai ce pays » (Gn 12,7), puis de la sortie d’Egypte conduite par Moïse et de la longue marche vers la terre promise ; de l’installation dans cette terre avec Josué et les juges !
 Nous avons vu qu’à l’origine les dieux étaient associés à un territoire et combien à ces époques, dans tous les pays, le politique et le religieux étaient intrinsèquement liés par l’intermédiaire du Roi qui est d’essence divine. Nous avons vu aussi combien cet amalgame entre dieu, le roi, la terre va poser un problème au peuple d’Israël car celui- ci une fois installé dans sa terre va vouloir avoir un roi comme tous les autres peuples alors que pour le prophète Samuel, c’est Yhwh et la Torah donnée par Lui à Moïse qui doit être le guide du peuple. On connaît la suite … Samuel devra céder au peuple et lui donner un Roi mais avec le temps les dérives de la royauté contre lesquelles il avait mis en garde le peuple se réaliseront et remettront en cause la légitimité de la royauté, provoqueront l’exil, etc…

C’est là la naissance de la différenciation entre les domaines politiques et religieux. La religion s’autonomise et se différentie du politique. Cette différentiation introduit cependant une certaine ambiguïté dans les notions de Roi, de Royaume ou de Règne (ces trois termes ne faisant qu’un en grec avec le mot « Basileia », terme utilisé par Matthieu). Certes nous avons vu qu’avec la déportation à Babylone et la disparition politique du royaume d’Israël combien ces notions, par la perte du territoire associé, ont fait l’objet d’un travail de symbolisation, de spiritualisation.
Pour les juifs les plus pieux, d’ailleurs souvent restés à Babylone, la notion de royaume s’éloignant progressivement de l’idée de territoire et de régime politique va s’appliquer à la justice, à la relation que chacun individuellement et collectivement doit avoir avec la Torah. Il n’en reste pas moins que la levée de cette ambiguïté de la Basileia, ne sera que très progressive et partielle. Qu’est-il réellement ce nouveau royaume promis par le livre de la Sagesse écrit un siècle avant la venue de Jésus ?

Ils (les âmes des justes) jugeront les nations et domineront sur les peuples,
et le Seigneur sera leur roi pour toujours (Sg 3,8)

Comment comprendre l’interprétation du songe de Nabuchodonosor faite par Daniel ?

Or aux jours de ces rois-là, le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit
et dont la royauté ne sera pas laissée à un autre peuple (Dn 2,44)

Ce même Daniel dans une vision, verra comme un Fils d’homme terrasser quatre bêtes monstrueuses (les forces politiques) et régner sur l’humanité.

Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas,
et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite.( Dn 7,14)

C’est ainsi qu’à l’issue de tout ce cheminement biblique, le peuple juif vit dans l’attente d’un Messie porteur d’un nouveau royaume. Chez certains cette attende gardera une forme politique nécessaire à la défense de la religion (révolte des Macchabées) mais chez d’autres, les âmes plus spirituelles, ce Règne est une réalité à la fois intérieure à vivre dès maintenant par l’application de la Torah quel que soit le cadre politique, et eschatologique, c’est-à-dire que ce royaume connaîtra son accomplissement, sa plénitude à la fin des temps, à la fin du temps politique.
Quand Jésus apparaît, le judaïsme est porté par cette puissante espérance dont les contours restent malgré tout encore imprécis et non dénués d’ambiguïtés.

Les cinq discours : contours du Royaume.

On peut considérer que chacun des cinq discours de Jésus est organisé par Matthieu pour  préciser  et développer la nature de ce Royaume. Lors d’une lecture rapide il n’est pas évident de repérer dans ce texte cette organisation en « cinq discours » identifiées par les exégètes tant ils sont imbriqués avec les récits de guérisons.
Ce repérage se fait par la finale de chacun de ces « discours » qui sont tous ponctués par la même phrase qui sert d’articulation avec les récits :

Or, quand Jésus eut achevé toutes ces instructions (7.28 ; 11.1 ; 13.53 ; 19.1 ; 26.1)

Et par l’homogénéité des thèmes abordés dans chacun de ces discours autour de cette notion de Royaume.

 Nous obtenons donc cette organisation des cinq discours :

  1. Nature et caractéristiques des membres du Royaume : Chapitres 5, 6 et 7
  2. Mission des disciples envoyés annoncés le Royaume : Chapitre 10
  3. Paraboles sur le mode de croissance et de développement du Royaume : Chap. 13
  4. Vie collective et relations entre les frères, membres du Royaume : Chapitre 18
  5. Eschatologie, avènement définitif du Royaume : Chapitres 24-25

Les quatre premiers discours sont tenus par Jésus en Galilée, territoire qui n’est pas au cœur du judaïsme et symbolise l’ouverture vers les « Nations », la dimension universelle du judaïsme.

Par contre le dernier, celui sur la fin des temps, Jésus l’a tenu à Jérusalem, cœur du Judaïsme, à partir du Temple dont  « Il sort » pour s’en aller … (24,1) symbolisant ainsi le passage l’advenue d’un nouveau Temple, la « Jérusalem céleste » des prophètes et des psaumes.

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