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Introduction

Après Jérémie un autre prophète intervient depuis Babylone  pour encourager le peuple. Celui que les spécialistes appelleront le deutéro-Esaïe va proclamer le sens profond des événements tragiques de l’exil . Il ne peut s’agir du même prophète que celui des chapitres 1 à 39 du livre d’Esaïe. Le contexte historique de leurs oracles n’est pas le même: le premier est intervenu bien avant l’exil à Babylone, autour de la chute de Samarie et de la disparition du royaume du Nord tandis que le second intervient plutôt vers la fin de cette période d’exil (entre 587 et 537), probablement légèrement après Jérémie. Soit un décalage d’environ 150 ans. Il s’agit donc d’au moins deux prophètes distincts. Il se dégage néanmoins, de par la nature des thèmes développés, une cohérence globale qui peut justifier le regroupement de ces oracles en un seul livre (on a déjà dit que la notion d’auteur dans les écrits bibliques n’a pas du tout le même sens que pour nous). Ce rédacteur (ou ces rédacteurs?) se rattache(nt) naturellement à cet illustre prédécesseur, par une sorte de filiation littéraire et spirituelle.

C’est ainsi qu’il va reprendre et développer à sa façon, en les replaçant dans le nouveau contexte historique, les grands thèmes des chapitres 1 à 39 tout en ouvrant des perspectives tout à fait nouvelles et insolites. C’est en puisant dans la mémoire du passé, par une relecture de l’histoire à la lumière des événements présents qu’il va annoncer un a-venir et donner des raisons d’espérer à ceux qui veulent bien encore entendre, au « petit reste » .

Fonction essentielle de la mémoire.

Le peuple déporté à Babylone a perdu les trois piliers de son identité : la terre, le roi, le temple. Il découvre, chez les chaldéens, une très grande civilisation avec des splendides fêtes religieuses. Il affronte alors une grave crise religieuse, une période de doute.

Le début du chapitre 40 d’Esaïe « Consolez, consolez mon peuple… », donne d’emblée la tonalité d’espoir de son message au peuple désemparé. Ce message en comparaison de celui de Jérémie, est beaucoup moins sombre, moins anxiogène. C’est qu’il annonce que l’épreuve (« la traversée du désert ») que vit le peuple, au-delà de son cortège de malheurs, ouvre des perspectives grandioses :
« Une voix proclame: «Dans le désert, dégagez un chemin pour Yhwh…»»(40,3)

Le peuple est exhorté à puiser dans sa mémoire profonde les raisons d’espérer.
Cette mémoire profonde c’est «la Parole de Yhwh» qui s’est déployée tout au long de l’histoire:

  • créatrice de l’univers, fondement du cosmos, elle peut élever les vallées et aplanir les montagnes ; à côté de Yhwh, tous les êtres vivants ne sont qu’herbe qui sèche et fleur qui se fane. Comment peut-on comparer ces dieux (chaldéens) muets, simples œuvres de bois fabriquées par d’habiles artisans à cette Parole créatrice ?
  • cette parole qui a «créé les extrémités de la terre», qui dépasse infiniment l’intelligence des hommes, va renverser la logique des hommes. Alors que les jeunes vont se fatiguer et les élites trébucher (40,21-31) elle donnera de l’énergie aux plus faibles, aux sans forces.
  • C’est elle qui a été chercher depuis les extrémités de la terre Abraham, son ami, pour faire de sa descendance son peuple élu, son serviteur et elle lui dit :
    « Tu es mon serviteur, je t’ai choisi et non pas rejeté »
    ne crains pas car je suis avec toi,
    n’aie pas ce regard anxieux car je suis ton Dieu » (Es 40,8-10)
  • c’est encore elle qui avait annoncé et qui a réalisé les malheurs qui se sont abattus sur son peuple

« Qui a livré Jacob au ravage, Israël au pillage ?
N’est ce pas Yhwh, lui envers qui nous avons commis des fautes ,
lui dont on n’a pas voulu suivre les chemins, et dont on n’a pas écouté la Loi ? »( Es 42,24)

  • Mais c’est elle qui a été réduite au silence par l’infidélité du peuple et l’endurcissement de son cœur.

Il ne faut pas s’y tromper, ce travail de mémoire de la Parole n’est pas une régression vers un passé révolu. Il n’y a pas de place pour la nostalgie. Il est tout à fait remarquable de constater que dans cette voie de reconstruction de l’identité du peuple, Esaïe se démarque nettement de la propension classique et naturelle dans un contexte de dépérissement ou de décadence, à idéaliser le passé et les pères fondateurs. Loin de l’idéaliser, il porte un regard très critique sur le passé d’Israël, sans en ménager les grands ancêtres. Cet effort de mémoire chez lui ne rime pas avec enjolivement du passé, au contraire le passé est désacralisé.
« Présente le moi, ton mémoire, et passons ensemble en jugement…
ton premier père a failli
tes porte-paroles se sont révoltés contre moi
alors j’ai déshonoré les sacro-saintes autorités » (Es 43,26)

De même Esaïe tient à mettre les choses clairement au point: les malheurs envoyés par Yhwh sur le peuple, les appels à se détourner des idoles et des cultes associés ne sont pas motivés par le besoin de Yhwh de bénéficier des faveurs de son peuple! La relation de Yhwh avec son peuple n’est pas du donnant-donnant. La faveur de Yhwh pour Jacob n’est pas conditionnée à la pratique des holocaustes, ce n’est pas un retour vers la pratique cultuelle des sacrifices, des offrandes que demanderait Yhwh, au contraire, tout ça l’a fatigué. Le culte lui-même est désacralisé
« Il est exclu, Jacob, que tu aies pu faire de moi ton invité,.
exclu que tu m’aies approvisionné par les agneaux de tes holocaustes
ou que tu aies augmenté ma gloire par tes victimes.
Il est exclu que pour avoir des offrandes, je t’aie réduit en servitude…
Au contraire, avec tes fautes c’est toi qui m’a réduit en servitude,
avec tes perversités c’est toi qui m’a fatigué. » (Es 43,22)

A la fin de ce verset, apparaît cette idée très surprenante, totalement subversive: Yhwh, lui le tout puissant, le créateur du cosmos, lui qui « réduit à rien les chefs d’état et les juges de la terre à des nullités » (40,23) est profondément fragilisé par les fautes du peuple, au point d’en être réduit à la servitude!!!. Dans un autre passage, Yhwh se plaint que l’infidélité du peuple le réduit de fait au silence :
« Je suis depuis longtemps resté inactif, je ne disais rien,
je me contenais, comme femme en travail,
je gémis, je suffoque et je suis oppressé tout à la fois » (Es 42,14)

Image incroyable : comparer Yhwh à une femme en travail qui gémit, suffoque !!!

Mais alors quelle est l’issue ?

Si Yhwh est réduit à l’impuissance par l’infidélité du peuple, tout n’est-il pas perdu ?
Et pourtant ! « La femme oublie-t-elle son nourrisson, oublie t-elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair ?Même si celles là oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas » (Es 49,15)

Yhwh renouvelle inconditionnellement son attachement à son peuple. Comme une mère, il veut le réconforter dans sa douleur (Es 40,1), il le tient par la main (Es 41,13). Il ne peut lui éviter les épreuves mais Il l’assure de sa présence là, à coté de lui, quelque soit les obstacles apparemment infranchissables et meurtriers: « … si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, à travers les fleuves, ils ne te submergeront pas , si tu marches au milieu du feu, tu ne seras pas brûlé » (Es 43,2)

et ce verset qui revient comme un refrain : « Ne crains pas, car je suis avec toi » (Es 43,5) (43,1) (41,14) (44,2)

Mais alors les infidélités du passé ?

Yhwh va les racheter (43,1), il est prêt à les effacer (43,25)
« Ne vous souvenez plus des premiers événements
ne ressassez plus les faits d’autrefois » (Es 43,18)

La reconnaissance de ces infidélités du passé ne doit pas enfermer le peuple ni dans un sentiment de culpabilité morbide ni dans un repli nostalgique du passé, cette mémoire profonde de la fidélité de Yhwh doit l’inciter à se tourner résolument vers l’avenir. Il doit être très à l’écoute des événements nouveaux qui vont advenir:
« Les premiers événements, les voilà passés
et moi j’en annonce de nouveaux,
avant qu’ils se produisent, je vous les laisse entendre » (Es 42,9)

Cette nouveauté va se manifester par de petits signes encore à peine visibles, il faut tenir son regard en éveil; il faut apprendre à lire les signes du futur:
«  Voici que moi je vais faire du neuf, qui déjà bourgeonne ; ne le voyez vous pas?( Es 43,19)

En dépit des malheurs présents, c’est une voie nouvelle, exaltante, glorieuse, tracée par Yhwh sur laquelle le peuple est invité à avancer.
« Oui je vais mettre en plein désert un chemin, dans la lande des sentiers :
les bêtes sauvages me rendront gloire, les chacals et les autruches,
car je procure en plein désert de l’eau, des fleuves dans la lande,
pour abreuver mon peuple, mon élu… » (43,20)

Ce thème du chemin nouveau fait partie de la mémoire profonde du peuple, c’est un marqueur de son identité et de sa relation avec Yhwh. Souvenez vous,ce Yhwh qui entra en relation avec Abram en lui demandant de quitter son pays, sa famille pour prendre une route inconnue, puis plus tard c’est lui « qui traça dans la mer un chemin, un sentier dans les eaux déchaînées »(43,16) ; passage qui fait clairement référence à la sortie d’Égypte et annonce un nouvel exode, vers une nouvelle terre promise.

Les signes nouveaux et les témoins du futur

Ces signes du renouveau, comme il a été dit, sont difficiles à discerner. D’autant qu’ils nous prennent en quelque sorte à contre pied, souvenez vous déjà dans la première partie du livre d’Esaïe,  dans la détresse qui a suivie la chute de Samarie :
« Eh bien, Yhwh lui-même vous donnera un signe.
Voici que la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils.
Elle lui donnera le nom d’Emmanuel » (Es 7,16)

Signe un peu déroutant convenons en: un enfant ! Quand en plein marasme militaire, le peuple attend un nouveau chef de guerre pour se libérer et remporter la victoire sur ses ennemis !
Dans le contexte de Babylone, nation réputée pour ses sages et sa science, Yhwh met en garde contre les fausses interprétations des signes qui paraissent pourtant sages et rationnels :
« Je neutralise les signes des augures (des bavards?),
les devins je les fait divaguer, je renverse les sages en arrière,
et leur science je la fait délirer » (Es 45,25)

Pourtant ce chef de guerre tant attendu, Yhwh semble bien vouloir le lui donner en la personne de Cyrus, roi des Perses :
« Je dis à Cyrus, c’est mon berger…(44,28)
Ainsi parle Yhwh à son messie, à Cyrus que je tiens par sa main droite… » (Es 45,1)

Certes, c’est un peu surprenant qu’un roi totalement étranger au peuple hébreu soit investi, soit oint par Yhwh; mais c’est un chef de guerre que Yhwh utilise pour libérer son peuple.

Le « serviteur de Yhwh»

Mais un autre personnage fait irruption, apparemment très important, beaucoup plus énigmatique, dont on ne perçoit pas bien ni l’origine, ni l’identité..

« Voici mon serviteur que je soutiens,
mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui
Pour les nations il fera paraître le jugement,
il ne criera pas, il n’éleva pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur,
il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole, à coup sûr,
il fera paraître le jugement…et les îles seront dans l’attente de ses lois…
C’est moi Yhwh, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai mis en réserve
et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations, à ouvrir les yeux aveuglés,
à tirer du cachot le prisonnier, de la maison des arrêts les habitants des ténèbres » (Es 42,1…7)

La description de ce personnage tranche radicalement avec le chef de guerre triomphant et « revanchard » qu’attend le peuple. Dans ce passage la notion de messie (l’oint de Yhwh) déborde  de son sens premier, qui est celui d’un roi envoyé par Yhwh pour défendre et libérer le peuple. Ici le sens du mot Messie, serviteur, s’élargit bien au-delà de cet aspect guerrier. Il ouvre des perspectives radicalement nouvelles. Ce n’est pas par la guerre que ce personnage va changer le monde, mais discrètement, tout en douceur, de l’intérieur, en se penchant sur le peuple aveugle et prisonnier pour lui ouvrir les yeux et le libérer de son enfermement et de ses ténèbres. Son influence  dans le temps et l’espace sera sans aucune mesure avec celle d’un chef de guerre, elle s’étendra bien au-delà d’Israël, sur toutes les nations du monde.

Au chapitre 49, ce serviteur (est-ce le prophète lui-même? Le peuple? un messie à venir?) se voit confier une mission universelle :
« je t’ai destiné à être la lumière des nations ,
afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre » (Es 49,6)

Voie de salut, chemin de lumière mais loin d’emprunter la voie de la force guerrière, du prestige et de la notoriété, elle se construit très paradoxalement en étant rejeté, humilié:
« … à celui dont la personne est méprisée et que le monde regarde comme un être abject,
à l’esclave des despotes :
des rois verront et se lèveront, des princes aussi, et ils se prosterneront … » (Es 49,7)

La nouveauté annoncée, le chemin de salut espéré va se manifester à travers ce paradoxe incroyable et bien difficile à comprendre de ce personnage :
«  Voici que mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême.
De même que les foules ont été horrifiées à son sujet – à ce point détruite,
son apparence, n’était plus celle d’un homme … » (Es 52,14)

La forme de ce messie ne correspond pas du tout à ce que l’on attendait .
« (Il) végétait comme un rejeton, comme une racine sortant d’une terre aride.
Il n’avait ni aspect , ni prestance tels que nous le remarquions,
ni apparence telle que nous le recherchions.
Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleur, familier de la souffrance,
tel celui devant qui l’on cache son visage
oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement » (Es 53, 1-3)

Portée anthropologique du « serviteur souffrant ».

Ces versets et les versets suivants sont un sommet de la révélation biblique, ils constituent une révolution anthropologique sans précédent, un retournement complet du sens du mot sacrifice et donc du mot sacré.

Sur le plan anthropologique, René Girard qui a analysé la fonction du sacrifice dans toutes les civilisations primitives, nous montre bien que la victime (le laid, l’anormal, le misérable, le bizarre ou le spécial, le roi parfois…) servait de « bouc émissaire » , elle était le coupable. Le sacrifice, mise en scène du rejet et de la mise à mort d’une victime, était indispensable à la sauvegarde de tous. Par le sacrifice en effet, la violence consubstantielle à l’homme, peut au sein d’un groupe donné, se canaliser sur une seule personne et échapper ainsi au risque mortel de l’emballement de cette violence. En effet la violence humaine à la différence de la violence animale n’est pas stoppée par la satisfaction de la conquête de l’objet convoité. Car derrière cette quête avouable d’un objet désiré se cache un désir inavouable, la conquête de« l’autre »et de son désir. Cette méconnaissance de notre propre désir génère une violence aveugle, apparemment irrationnelle qui dégénère rapidement en un « tous contre tous ». Grâce au sacrifice, ce glissement de la violence d’un « tous contre tous » en un « tous contre un » est très positif dans le sens où il sauvegarde bien la vie du groupe. Néanmoins ce mécanisme est très imparfait; il y a une faille rédhibitoire car il ne peut fonctionner que par une double méconnaissance: celle de la violence latente de chaque individu du groupe et celle de l’innocence de la victime.
Cette méconnaissance fait que le remède apporté par le sacrifice n’aura un effet que très provisoire. Les causes profondes, à savoir le désir de chacun et la violence qui l’accompagne referont rapidement surface. Face à cette réapparition du danger, le groupe va refaire appel à cette action du sacrifice qui avait si bien marché. C’est ainsi que dans les moments importants de la vie du groupe, moments qui peuvent déstabiliser l’équilibre toujours instable et fragile du groupe (naissance, passage de l’enfant à l’adolescence, mariage, mort, etc…), le groupe anticipe les risques de violence et fait appel à l’efficience du sacrifice pour le maintien de la paix. Dans le temps, ces répétitions du sacrifice vont progressivement entraîner une ritualisation, une symbolisation, une sacralisation de cet acte meurtrier. Lors de cette sacralisation du sacrifice (sacer-fecit = fait sacré), le statut de la victime va opérer un glissement très étonnant. Initialement la victime était le coupable, mais avec le temps, l’efficacité du sacrifice va être porté à son crédit et c’est ainsi que la victime va être divinisée. D’un acte meurtrier (peu avouable) sur une victime (le pseudo-coupable), le sacrifice se transforme en une offrande d’une victime (un animal se substituera progressivement à la victime humaine, c’est plus présentable) à un dieu auquel on attribue le bénéfice de la paix et dont on cherche à capter la bienveillance. Ce glissement lors de cette ritualisation du sacrifice, René Girard nous montre en tant qu’ethnologue qu’il est à l’origine non seulement du sacré, mais qu’il est le point de départ, le fondement du développement de l’art et de la culture dans toutes les civilisations.

Portée théologique du « serviteur souffrant »

L’intelligence du sacrifice dans la Bible semble bien épouser celle commune à toutes les sociétés primitives: substitution progressive de la victime humaine à une victime animale (Cf sacrifice d’Abraham, les interdits des sacrifices humains qualifiés d’abomination), ritualisation associée aux moments importants de la vie du peuple ou des individus.  On peut aussi observer dans ce passage sur le «serviteur souffrant», les prémices de ce glissement du statut de la victime qui passe de l’état de coupable à celui de personne quasi-divine.

L’irremplaçable apport de la Bible à l’humanité, analysé sur un  plan purement anthropologique, est la lumière projetée sur les rites sacrificiels fruit d’un long processus et d’une douloureuse gestation . En levant progressivement le voile sur la violence cachée, en mettant le projecteur sur l’origine méconnue de la violence humaine, la notion de sacrifice, apparemment si nécessaire à la survie des sociétés, va connaître une transmutation assez radicale. Avec ce passage d’Esaïe sur le serviteur souffrant, nous touchons du doigt l’amorce de ce retournement. Nous avons vu précédemment combien Yhwh par l’intermédiaire de tous ses prophètes jetait un regard critique pour ne pas dire de dégoût sur ces cultes purement formels, auxquels le peuple prête des propriétés magiques, comme si la bienveillance de Yhwh pouvait s’acheter. La projection de la violence sur une victime « bouc émissaire », condition apparente de l’efficacité du sacrifice est dénoncée de plus en plus nettement et la méconnaissance de l’origine de la violence dévoilée. L’origine de nos malheurs n’est pas le fait d’une personne extérieure qu’il s’agit d’éliminer, elle est inscrite dans le cœur de chaque individu et une lutte réellement efficace sur le long terme contre les effets potentiellement destructeurs de la violence passe par une reconnaissance de cette violence blottie en chacun de nous, afin non pas de l’éliminer (c’est impossible et donc non souhaitable car elle est consubstantielle à l’homme et à son désir) mais de la retourner, de la convertir. Changement qui passe par un travail, fatalement douloureux, sur notre cœur (cœur au sens biblique = volonté + raison + sensibilité) comme l’exprime bien ce psaume :

«Je reconnais mes torts, j’ai toujours mon péché devant moi…
Tu n’aimerais pas que j’offre un sacrifice,
tu n’accepterais pas d’holocaustes.
Le sacrifice voulu par Yhwh, c’est un esprit brisé ;
Yhwh tu ne rejettes pas un cœur brisé, broyé » (Ps 51,5…18-19)

La suite de la lecture du chapitre 53 du livre d’Esaïe illustre ce bouleversement qui est en train de s’opérer dans la conscience de certains individus éclairés, qui prennent conscience que la personne supposée coupable qui fait l’objet du sacrifice, la victime, est en fait innocente et que les vrais coupables ce sont eux :
En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées,
et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié.
Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités:
la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui et dans ses plaies se trouvait notre guérison.
Nous tous, comme du petit bétail, nous étions errants, nous nous tournions chacun vers son chemin,
et Yhwh a fait retomber sur lui la perversité de nous tous.
Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir,
comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette; lui n’ouvre pas la bouche.
Sous la contrainte, sous le jugement, il a été enlevé, les gens de sa génération, qui se préoccupe d’eux?
Oui, il a été retranché de la terre des vivants,
à cause de la révolte de son peuple, le coup est sur lui.
On a mis chez les méchants son sépulcre, chez les riches son tombeau,
bien qu’il n’ait pas commis de violence et qu’il n’y eut pas de fraude dans sa bouche.
Yhwh a voulu le broyer par la souffrance,
Si tu fais de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance,
il prolongera ses jours, et la volonté de Yhwh aboutira.
Ayant payé de sa personne, il verra une descendance, il sera comblé de jours;
sitôt connu, juste, il dispensera la justice, lui, mon Serviteur,
au profit des foules, du fait que lui-même supporte leurs perversités.
Dès lors je lui taillerai sa part dans les foules, et c’est avec des myriades qu’il constituera sa part de butin,
puisqu’il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort et qu’avec les pécheurs il s’est laissé recenser,
puisqu’il a porté, lui, les fautes des foules et que, pour les pécheurs, il vient s’interposer.» (Es 53, 5-12)
Ce nouveau sacrifice, celle du serviteur souffrant qui se sacrifie, sauve réellement et définitivement l’humanité. La victime innocente porte la douleur de l’humanité et l’offre pour le salut de la multitude. C’est l’innocence d’un qui rachète la violence de tous. On voit le changement d’éclairage fondamental qui s’opère par rapport au sacrifice ancien : on passe du tous innocents projetant la culpabilité sur un seul aux tous coupables sauvés par l’innocence d’un seul.

Ce texte qui renverse complètement la perspective du sacrifice restera (et reste sans doute encore aujourd’hui) très énigmatique. L’intuition révolutionnaire de ce texte rend la question de l’identité du « serviteur souffrant » d’autant plus cruciale et mystérieuse. Le christianisme s’appuiera sur ce texte pour développer sa théologie du rachat de l’humanité par la passion de Jésus qui incarne le « serviteur souffrant » annoncé par Esaïe. Sa passion constitue l’Unique véritable Sacrifice dont Il est à la fois le prêtre et la victime. En effet selon la conception archaïque du sacrifice, les prêtres de son époque sacrifient Jésus pour rétablir dans le pays l’ordre perturbé par cet agitateur. Seulement voilà l’innocence trop manifeste de la victime dévoile clairement la violence des prêtres qui le sacrifie. Jésus, loin de se rebeller contre cette injustice manifeste, loin de dénoncer ce sacrifice, loin de chercher à reporter le mal sur « l’autre » ce qui reviendrait à recréer les conditions de l’emballement de la violence dont justement la fonction sacrificielle cherche inconsciemment à nous prémunir (« gage de paix »), va transmuter ce sacrifice archaïque en sacrifice véritable, en faire le seul sacrifice définitivement efficace. Loin de reculer devant ce sacrifice dont il est la victime, il va en assumer totalement la fonction de rétablissement de la communion entre les individus. Pour ce faire, loin de se draper dans son innocence et de rejeter les conséquences de la violence sur leurs auteurs, il va lui-même en toute clarté, porter les conséquences de cette violence des prêtres qui symbolisent la violence de tous, de chaque individu et de toute société.  Il va se faire lui-même le grand prêtre d’un sacrifice dont il est aussi la victime. Par ce sacrifice, il révèle certes la violence de tous , mais il montre à tous la seule issue, la seule porte de salut pour enrayer la chute de l’humanité dans la violence. Tout en dénonçant cette violence, Il porte, Il assume les malheurs qui en sont les conséquences, Il pardonne. Le rite chrétien de la messe, qu’on appelle aussi parfois un peu abusivement, le « sacrifice de la messe » n’est pas un nouvel acte sacrificiel mais le mémorial de cet Unique sacrifice auquel chaque chrétien, devenu « frère de Jésus » et donc à son tour « fils de Dieu » est invité à s’associer, par la reconnaissance de sa propre violence et par l’entrée dans cette démarche du pardon (perfection du don) dont nous avons vu qu’il était l’attribut divin par excellence. Après ce sacrifice de Jésus, sa résurrection interdira désormais tout acte sacrificiel.

Le chrétien n’a plus à se sacrifier, à quêter les faveurs divines pour obtenir ou mériter son salut, il est d’ores et déjà racheté par ce sacrifice. Certes, comme disciple de Jésus (disciple conscient ou encore inconscient cf. Mt 25), il aura à porter les souffrances, à supporter les conséquences du dérèglement du Mal, dont on a vu toute la dimension cosmique. Mais considérer que l’homme par sa souffrance doit payer pour ses propres fautes, c’est à la fois morbide, prétentieux et sacrilège au sens strict. Cela revient à nier l’efficacité de la mort de Jésus et de sa résurrection. La souffrance du chrétien change complètement de sens. Ce n’est pas pour assurer son propre salut qu’il souffre, mais en union avec la souffrance de Jésus, pour sauver l’humanité, il est invité à ne plus reporter le mal sur l’autre ou sur lui-même. Il n’est pas tenu à accepter passivement cette souffrance avec une sorte de résignation (Jérémie, Job, Jésus lui-même ne s’y résignent pas) mais à la porter positivement dans le pardon. Par sa souffrance et son pardon, dans un même mouvement, à l’instar du « serviteur souffrant », le chrétien désormais innocent, sans se targuer du mérite de cette innocence, éclaire les fausses pistes où s’égare l’humanité et il la sauve.

 

Il est certain que la portée de ce texte et les perspectives qu’il va ouvrir dans les siècles à venir ne sont qu’à peine entrevue à l’époque de l’exil mais néanmoins avec Jérémie, puis ce serviteur souffrant c’est toute la question de la souffrance et du scandale du mal qui est posée. Un autre grand Livre de la Bible, le livre de Job, monument de la littérature universelle, écrit probablement à cette époque, fera aussi revivre la dramatique de cette question en remettant en cause explicitement (phénoménologiquement dirions-nous en langage philosophique d’aujourd’hui) la doctrine de la rétribution.

Conclusion : Sens et fécondité de l’exil.

Cette question du mal illustre bien comment l’exil du peuple, après la perte des repères de l’identité collective d’Israël, va susciter chez ses membres un profond travail de réflexion qui lui permettra progressivement d’en construire d’autres plus solides, plus intérieurs, plus universels.
Cette épreuve, cette humiliation deviennent un affinement (Es 48,10), un enseignement (Es 48,17) où la responsabilité de l’individu va s’affirmer (Jr 31,29), où les éléments constitutifs du collectif fondés sur la promesse de Yhwh vont être interrogés :

Qui est le peuple de Yhwh ?  Quel est son Roi ?  Quel est son Temple ?

Ces interrogations vont alimenter une intense activité intellectuelle et spirituelle qui va se traduire par une mutation de ces anciens critères d’appartenance. L’exil en les libérant des contraintes politiques, en rompant les attaches matérielles à la terre et à la pierre, va faire fleurir une grande richesse symbolique et spirituelle de ces critères. Cette fermentation des esprits lors de cet exil donnera le jour non seulement au Judaïsme dont on peut acter la naissance à cette époque et dans ce lieu de Babylone, mais aussi quelques siècles plus tard au Christianisme qui en la personne de Jésus nommé Christ (oint) incarnera ce serviteur souffrant, portera à son aboutissement ce travail  de symbolisation et révélera la dimension cosmique, personnelle et universelle de ces critères spiritualisés d’appartenances au « royaume »

Nous aurons l’occasion dans la période qui va s’ouvrir avec le retour de l’exil, de suivre ce travail de symbolisation toujours sous l’impulsion des prophètes. Période qui va voir le développement de deux axes majeurs de la pensée juive : le messianisme (croyance en la venue d’un messie) et l’eschatologie (doctrine sur la fin des temps). Axes de pensée qui donneront naissance un peu plus tard, avec le livre de Daniel, à un nouveau genre littéraire biblique, la littérature apocalyptique (manifestation ultime de la révélation).

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